Jean-Luc Bideau : « H, ma femme n'aime pas du tout »

Entretien sur un brancard avec le professeur Strauss

Call the Doctor | Grands entretiens | par , Camille Millerand | 5 Novembre 2013

Jean-Luc Bideau : « H, ma femme n'aime pas du tout »

Jean-Luc Bideau a incarné le professeur Strauss pendant 4 ans dans « H ». Aujourd'hui, l'acteur de théâtre sociétaire de la Comédie française balance sur la sitcom… mais pas autant que sa femme qui ne la supporte carrément pas !

S’il y a bien un acteur que « H » devait rencontrer, c’était Jean-Luc Bideau, aka « le professeur Strauss » dans la série culte du même nom. Chef de service loufoque et sans pitié de Jamel et d’Eric et Ramzy, le personnage du « professeur Strauss » a marqué toute une génération, en pleine « jamelmania ».

Mais pendant que les kids se bidonnaient devant les vannes de Sabri le brancardier, sur le plateau de « H » l’ambiance n’était pas au top. Dans un livre sorti en 2013, c’est un des réalisateurs de la série, Jean-Luc Moreau qui s’en prend au comportement des trois starlettes, « des sales gosses » qui « rivalisaient de caprices ». Jean-Luc Bideau, lui, reconnaît qu’il « n’en pouvait plus de ce tournage » qui ne lui a pas laissé que de bons souvenirs.

Sur l’insistance de sa femme Marcela, l’acteur suisse se reconcentre aujourd’hui sur des rôles plus intellos, comme dans la série Ainsi soient-ils (Arte) pour laquelle il était de passage à Paris. A bientôt 73 ans et malgré quelques problèmes de santé, il espère encore jouer longtemps, « comme Galabru et Michel Bouquet qui continuent à plus de 80 ans ! »


Est-ce que vous aimez aller chez le médecin ?

Je suis un peu addict au médecin. Moi, dès qu’un truc ne va pas, j’y vais ! Comme ma fille est médecin, elle se fout de ma gueule toute l’année…. Mais j’ai une prothèse d’un genou, j’ai de l’asthme, et je n’ai plus de prostate ! Et j’ai aussi une fibrillation auriculaire !

Et le pace-maker ?

Ça, c’est pour plus tard. Quand le cœur battra plus lentement, on lui mettra des coups.

Certains docteurs vous ont-ils inspiré pour jouer le docteur Strauss ?

Pas du tout ! Ridicule !

Même pas pour des tics de langages ?

Mais vous avez vu H ? Il n’y a rien ! Une fois, j’étais chez un toubib pour mon asthme. Et il prend le téléphone et c’était ma fille au bout du fil qui faisait un stage dans une maison de retraite. Ils ont commencé à parler et je n’ai pas compris un mot de ce qu’ils disaient. Incroyable ! Ils ont un vocabulaire !

Vous avez appris des choses sur le monde hospitalier grâce à H ?

Mais rien !

Pousser un brancard ?

Rien à foutre ! Et cette série reste ! Je ne peux pas aller dans la rue ou être dans la file d’attente sans qu’il y ait des jeunes qui me disent : « Mais c’est vous, Professeur Strauss ?! » ou des trucs du genre : « Est-ce que je peux me faire opérer par vous ? »

Vous avez de bons souvenirs du tournage de « H » ?

Vous savez ils étaient très durs les trois infirmiers (Jamel, Eric et Ramzy, ndlr). Ils venaient de la banlieue et tout… Pas Eric ! Eric c’est un mec assez littéraire qui a une licence d’anglais et d’allemand. Mais sinon… Ce qui m’a le plus tué c’est : « T’es une caillera, j’vais te fonceder »… Tu sais ce que ça veut dire ?

Oui…

T’es une racaille, je vais te défoncer ! Pendant une semaine, ils me disaient ça. Je ne comprenais pas et ils étaient morts de rire ! Mon autre souvenir, c’est que je me demandais comment faisaient les réalisateurs pour les supporter. Les mecs étaient impossibles. Ils arrivaient le lundi et jetaient leurs feuilles en l’air : « Merdique, merdique, merdique, merdique. » On voyait les mecs qui avaient passé la nuit à écrire les scénarios qui blêmissaient… Terrifiant. On a eu énormément de réalisateurs. Ils se cassaient car ils n’en pouvaient plus. Et les invités aussi ! Ils ne comprenaient rien ! Les pauvres ! Les acteurs de boulevard d’habitude très habiles, face aux trois, ils devenaient incapables ! J’étais sidéré de les voir marmonner… « Heuuuu … » Ils n’y arrivaient pas ! Et on perdait du temps, merde ! On était tendus !

Le numéro 3 de « H » est paru

« H » le magazine des jeunes médecins, réalisé avec le concours de StreetPress, s’intéresse dans ce numéro d’octobre-novembre aux internes en prison… A lire également dans le magazine : un grand entretien avec Jean-Luc Bideau, aka le professeur Strauss dans la série H, toute l’actu médicale, la sélection culture, les jeux de l’été… A retrouver dans la salle d’attente de ton service d’oncologie ou par abonnement à abonnement@magazineH.fr. Et sinon l’e-mag est consultable par ici.

C’est pour ça que la série s’est terminée ?

Moi j’ai demandé à réduire mon nombre d’épisodes. Je n’en pouvais plus, c’était insupportable. Ça commençait vraiment à être chiant. Ils déconnaient les trois ensembles avec un univers qui est à eux et qui n’est pas le mien. A un moment donné, ça va ! Et puis le rythme…. Tout allait tellement vite, il y avait 5 caméras. Pour gagner du pognon et faire chaque épisode au plus vite !

Le problème c’était d’être au même niveau d’énergie que les trois. Terrible ! Ils sont terribles ces gars ! Mais tout le temps, tout le temps ! Ça instaure un climat… Et puis Jamel avait pris sa sœur pour être habilleuse, mais elle était incapable de coudre… Il avait un autre frère, Momo, qu’il avait nommé producteur qui ne faisait que des conneries…

Jamel avait pris sa sœur pour être habilleuse, mais elle était incapable de coudre…

Le plus dur, c’était pour ma femme. Mes enfants m’ont dit: « Bonnard papa ! Vas-y ! » Ma femme n’aimait pas. Elle est très littéraire, elle voudrait que je ne fasse que des films… Vous ne connaissez pas le cinéma suisse de mon époque ? La Salamandre, L’invitation ? Des films qui ont fait des tabacs ! Après j’ai fait des trucs qui n’en valaient pas la peine, et ça, ma femme ne le supporte pas. H, elle n’aime pas du tout. Ça l’irrite que ce soit un sujet d’interview ou que dans la rue les gens m’arrêtent en m’appelant Strauss.

Avec ce casting, la série était quand même montée pour devenir culte, non ?

On a fait un pilote qui a été un bide absolu. Personne ne s’attendait à un succès pareil. Il était inconnu Jamel ! D’ailleurs depuis, les 3 ne font plus de tabac. Jamel fait encore un peu de films mais ce sont des trucs qui sont tellement chers… Le Marsipulami par exemple, ça n’a pas été remboursé. La « H mania » est un phénomène incompréhensible. Comme pour les Ch’ti. Et Intouchables ! Ce mec, Sy… nul avec ses téléphones à Canal ! Nul ! J’ai un copain réalisateur qui l’a eu en casting… il a fait une impro et il s’est fait jeter ! Et là, tout d’un coup il est magnifique. Et maintenant, il est habillé en X-Men aux Etats-Unis !

Vous pensiez que Jamel deviendrait la star qu’il est devenu ?

C’est un accident. Comme toutes les carrières. C’est ce qui m’est arrivé avec le cinéma suisse. J’ai eu une chance folle. En 70, j’ai fait les 3 films suisses sur 4 qui ont été des succès populaires. La Salamandre a tenu une année au salon des Arts dans les deux salles. Ça a été le début de mon succès.

Comment vous travaillez vos rôles ?

Moi j’ai une technique qui effare ma femme. J’avais honte avant mais maintenant c’est bon… Je me refuse à apprendre les répliques des autres ! Je tombe sur un mec en face de moi, la caméra est là et je découvre ses répliques. J’apprends que tout d’un coup le mec dit ça ! C’est très dangereux – parfois je le coupe avant la fin de sa phrase, mais j’y gagne énormément.

La « H mania » est un phénomène incompréhensible. Comme pour les Ch’ti. Et Intouchables !

Il y a deux types d’acteurs : les comédiens et les acteurs. Les acteurs, c’est Depardieu, c’est l’instinct etc. Les autres, ce sont les comédiens. Ils arrivent 3 heures dans la loge avant de jouer, ils étudient le texte à fond, ils font chier les metteurs en scène, qui en savent peut être moins qu’eux… Moi, ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est de voir vos tronches pendant que vous m’interviewez ! Là, il se passe des trucs ! Ma femme a honte ! Elle, c’est bac +10 ! Il faut lire, comprendre… Moi, je n’en ai rien à foutre ! A 72 ans, j’ose le dire !

Ce personnage complètement loufoque et sans aucune morale, vous le maîtrisiez déjà avant de jouer professeur Strauss ?

Rien à voir avec moi ! L’idée du producteur de me prendre était très bien, par rapport à ces 3 autres cinglés. Parce que c’est un autre style. Ca faisait une sorte de dichotomie. Et aujourd’hui, ça me sidère, on me dit : « Vous étiez le meilleur. » Mais Jamel, il avait de belles réparties. J’y suis pour rien si les gens ont retenu mon personnage. Vous savez acteur, ce n’est pas un métier. C’est de la chance, une gueule… Je connais des gens du théâtre qui n’ont jamais fait de carrière au cinéma parce qu’ils n‘ont pas de photogénie. A l’inverse, Delon, il est souvent très mauvais mais il a de la photogénie.

Qu’est-ce que ça a changé « H » pour vous, niveau popularité ?

Rien ! A part que les gens me font chier dans la rue et veulent des photos. Ça ne m’a pas apporté plus. Je suis ravi que ça ait été un succès. Le tiroir-caisse marche toujours. Mais sinon, bon … H et Et la tendresse ? Bordel !, où on voyait mon sexe qui tournait, ce sont les deux trucs qui ont eu des succès énormes.

C’est qui vos potes dans le milieu du cinéma ?

Aucun. Je n’ai aucun ami dans le milieu. C’est le dernier jour de tournage, tu me donnes ton numéro, ton adresse, on se revoit, t’es vraiment sympa… Pff… Y’a un mec avec qui j’ai une relation très intéressante, c’est Eric Caravaca.

Vous avez joué dans Platane aussi. Je me demandais si vous étiez pote avec Eric Judor

C’était une catastrophe. C’était sur une journée. On devait tourner à 10 heures du matin et Ramzy (qui a aussi joué dans la série d’Eric Judor, ndlr) est arrivé à 17 heures. Si bien que moi, à 18h j’ai dit ciao, je dois prendre un avion. Juste le temps de jouer une scène.

Vous ne les supportez pas en fait les 3 larrons…

Mais pas du tout ! Jamel, je l’ai revu une fois à Genève parce qu’il faisait son one-man-show. Je suis monté sur la scène et je l’ai mis dans mes bras ! Eric il aimerait bien qu’on retourne ensemble. Ramzy, il m’aime bien. Mais je ne vois personne ! Je vois ma famille, je vois ma femme. Mais je n’ai pas d’amis. Je n’ai pas de copains. A part le décorateur Jean-Marc Stellé, ici à Paris.

Vous êtes hip-hop Jean-Luc Bideau ?

C’est quoi hip-hop ?

C’est un style de musique…

Musique sacrée ! Je n’écoute que France Culture, à 10 heures tous les dimanches. Il y a des chants juifs d’une beauté extraordinaire ! Mais ce sont des chants religieux. Je n’aime que ça !

Dernièrement, ça a pas mal chauffé à Trappes, la ville où la série était censée se passer, suite au contrôle d’identité d’une femme en burqa. Vous comprenez cette jeunesse ?

Ce sont des mouvements sociaux. Ce sont des familles dont les parents sont chômeurs. Tous ces gens, c’est la France qui les a fait venir. Ils sont venus pour construire des immeubles. Et puis, soit on les a shootés, soit ils restaient, mais « mis-à-ban ». Vous savez ce que c’est être « mis-à-ban » ? C’est une expression suisse. Si vous laissez votre voiture là, vous serez « mis-à-ban », on va vous l’enlever. « Mis-à-ban », banlieue, c’est la même chose. On rejette les gens. Paris c’est riche. Plus vous êtes pauvres, plus vous sortez. On vous jette dehors. C’est sans solution, que ce soit la gauche ou la droite.

Je ne pensais qu’à être acteur. J’arrive à Paris, et là il y a 30 personnes qui sont étouffées au métro Charonne

Moi, mon père était de droite, abonné à un journal de droite. Et quand j’étais jeune, je ne pensais qu’à être acteur. Mais quand j’arrive à Paris, tout d’un coup, il y a 30 personnes qui sont étouffées au métro Charonne. Tout d’un coup, ça prend forme. Ma plus grande découverte, c’est la Guerre d’Algérie. Tous les journaux suisses parlaient de « bicots » à l’époque. Et là, je découvre qu’il y a des manifs. Aujourd’hui, je suis toujours au Parti Socialiste où je cotise.

Faire une pub pour Laveo, un nettoyant bio pour voiture, c’est aussi une forme d’engagement ?

Ce n’est pas de la pub ! Je l’ai faite parce que c’est mon gendre ! Il en avait tellement marre d’être chez DHL qu’il a monté sa boite pour laver des voitures, sans eau et avec un produit bio ! C’était pour lui donner un coup de main. Je n’ai jamais fait de pub et je n’en ferai jamais ! Tu peux chercher : jamais !

Sinon, c’est à cause de H que votre fille est devenue docteur ?

Elle était en plein dans ses études pendant H. Mais ma famille n’a rien vu de tout ça. Maintenant, elle a son cabinet, elle est pédiatre. Mais la médecine, c’est de la merde en France. En Suisse, il n’y a pas de numerus clausus. Ce sont les notes. Alors c’est dur mais c’est beaucoup plus net. En France, moins t’es bon, moins tu fais de spécialité. C’est une connerie sans nom. En Suisse, tu veux être ophtalmo, tu dis je veux être ophtalmo.



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