Les petits tracas du MMA français

Les petits tracas du MMA français

Toujours pas de fédé reconnue, ni de compétition

high kick | Enquête | par | 21 Janvier 2014

Les petits tracas du MMA français

Aucune loi n'interdit la pratique du MMA en France et les clubs fleurissent. Pourtant, à coups d'arrêtés préfectoraux et de requêtes administratives irréalisables, le gouvernement empêche le développement de la discipline.

Les deux combattants, torses nus, semblent se jauger. Puis en une fraction de seconde tout bascule. Donal Cerrone, cheveux blonds et dos tatoué, balance son pied gauche dans le visage de Melvin Guillard. « The young assassin » titube. Le « Cow boy » ne laisse pas passer sa chance. Il se précipite vers son adversaire et lui balance un direct du droit qui le cueille au coin du visage. Melvin s’écroule. Immédiatement l’arbitre se précipite pour séparer les combattants. Autour de l’arène octogonale, une foule de plusieurs milliers de spectateurs acclame le champion. Bienvenue à l’Ultimate Fighting Championships (UFC), la plus grande organisation mondiale d’Arts Martiaux Mixtes (MMA), au chiffre d’affaire pharaonique de 500 millions de dollars (2012). Née aux États-Unis, elle se développe aux quatre coins du monde, mais pas en France où elle est persona non grata.

Pourtant l’hexagone n’échappe pas à la vague des Arts Martiaux Mixtes. « C’est le sport de combat le plus complet. Il emprunte des techniques aussi bien à la Boxe Thaïlandaise, qu’au Ju-Jitsu ou à la lutte. Et c’est ce qui le rend si passionnant », avance Kily, adepte depuis de nombreuses années. Difficile de savoir combien de personnes pratiquent ce sport en France. Des dizaines de clubs fleurissent, mais sans grande fédération reconnue par le ministère, impossible d’avoir un chiffre crédible.

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Haterz

Un engouement pas vraiment du goût de l’actuelle ministre des sports. Au micro de France 2, Valérie Fourneyron, déclarait le 24 mai dernier:

« Je prône un sport qui soit respectueux des valeurs éducatives, de l’intégrité physique, de la dignité humaine, de la santé, du respect de l’adversaire. Un sport qui se déroule dans une cage, qui permet de frapper au sol son adversaire, est un sport qui ne respecte pas aujourd’hui ces valeurs. »

La saillie de Valérie Fourneyron résume sans fioriture la position officielle française sur ce sport jugé trop barbare. Et la ministre d’affirmer:

« Le MMA est interdit en France et je souhaite poursuivre cette interdiction. »

Parfaitement légal

«Aujourd’hui n’importe qui peut ouvrir son club. Il lui suffit d’acheter un sifflet et un chronomètre et de dire “1, 2, 3 foutez vous sur la gueule”» Bertand Amoussou

Sauf que dans les faits, aucun texte n’interdit concrètement le MMA, ni même les compétitions de combat libre ou de sport avec des frappes au sol. Et les nombreux clubs présents dans l’hexagone pratiquent en toute légalité. Contacté par StreetPress, le ministère des sports nous envoie par mail son argumentaire juridique. Il s’appuie principalement sur une recommandation (R. 99-11) adoptée par les ministres européens des sports en… 1999. Il y a 15 ans, le conseil de l’Europe n’y allait pas avec le dos de la cuillère puisqu’il justifiait sa position par « la Convention de sauvegarde des Droits de l’homme et des Libertés fondamentales », citant le passage suivant :

« Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. »

Avant d’enjoindre en conclusion les gouvernements « d’entreprendre toutes les mesures nécessaires pour interdire et empêcher les combats libres tels que la lutte en cage. » Sauf que depuis de l’eau a coulé sous les ponts et désormais seules la France et la Belgique empêchent les compétitions de se tenir –mais pas les entraînements. Même la Suède qui interdit la boxe anglaise, jugée trop dangereuse, autorise le MMA.

Blocages

Qu’importe, les Gaulois s’entêtent. « Fin 2012, la ministre a donné des consignes strictes aux préfets (…) pour qu’ils mettent en œuvre tous les moyens pour interdire les manifestations qui se revendiquent du MMA », indique au magazine « King », Valérie Amant, conseillère au ministère.

Gérard Garson, président de la Fédération de Pankration et Arts Martiaux Mixtes (FPAMM) en a fait l’amère expérience. Joint par StreePress, il revient sur la mésavanture qu’il a connue en mars 2013, quand il a tenté de monter un challenge amateur. :

« On avait trouvé le lieu, les bénévoles… Les autorités nous ont mis des bâtons dans les roues en nous demandant de fournir des documents impossibles, le nom de tous les participants, tous les arbitres, etc. Des éléments qui ne sont jamais réclamés aux organisateurs de compétitions d’arts martiaux. »

Et si besoin, l’état Français est prêt à aller plus loin. En juin 2012, un gala prévu à Bordeaux est interdit par arrêté préfectoral. . Motif invoqué : l’événement pourrait « générer des troubles à l’ordre public ».

Pour le président de la FPAMM, « on est face à un blocage dogmatique. A les entendre, le MMA serait la barbarie suprême. » Pourtant, ce médecin de profession a l’expérience de l’organisation de tels événements, puisqu’il a notamment présidé la très puissante Fédération Française de Karaté (aujourd’hui, plus de 200.000 licenciés), avant d’entrer en dissidence.

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A la télé aussi

Les combats libres sont interdits de petit écran. En 2005, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel demande aux différentes chaînes de télé françaises de ne pas diffuser ces combats qui « constituent un danger pour les spectateurs, compromettent la santé des combattants et ont des liens avec des activités illégales [sic] ». Sauf que de fait l’UFC est visible en France, via la chaîne RTL9 qui émet depuis le Luxembourg. Un programme qui réunissait en moyenne 150.000 téléspectateurs en 2013.

«Ils ont peur de voir leurs champions rejoindre le MMA» Bertand Amoussou

Pour justifier l’interdiction de diffusion par les télés françaises, le CSA rappelle que le MMA n’est « reconnu par aucune fédération nationale ». Et pour cause, jusqu’à présent les gouvernements successifs ont toujours renvoyé dans les cordes tous ceux qui ont tenté d’obtenir l’agrément du ministère de la jeunesse et des sports, (première étape avant la délégation de service publique, qui ouvre le droit aux subventions de l’état. Gérard Garson s’y est essayé début 2013. Pour l’obtenir, il faut justifier de trois ans d’exercice fiscal. En fusionnant avec la fédération de Pankration – une variante du MMA, sans les frappes au sol – la FPAMM pensait entrer dans les clous, puisque cette dernière existe depuis 9 ans.

« On proposait une expression française du MMA avec des catégories de poids, un nombre limité de frappes au sol autorisées… Tout un corpus de règles assez strictes », se souvient le président de la fédération. Pourtant le ministère rejette sa demande. La fédération ne remplit pas les conditions d’ancienneté. Circulez, il n’y a rien à voir. Gérard Garson sollicite un rendez-vous auprès de Valérie Fourneyron qu’il a connu à l’époque où il était médecin de la Fédération Française de Karaté en charge du haut niveau. « J’ai reçu un courrier déclarant qu’ils étudiaient ma demande et depuis, plus rien. »

Encore râté

Bertrand Amoussou a une grosse street-credibility dans le monde des arts martiaux et sports de combats : champion d’Europe par équipe de judo, quatre fois champion du monde de Ju-Jitsu Combat, ancien professionnel du MMA et seul français à avoir remporté un combat au Pride FC (organisation japonaise de MMA, aujourd’hui rattachée à l’UFC)… Excusez du peu. Aujourd’hui il préside l’IMMAF (International Mixed Martial Arts Federation) , une fédération internationale qui regroupe une trentaine de pays.

Plusieurs années déjà qu’il promène son bâton de pèlerin dans les instances officielles pour prêcher la bonne parole.

« Depuis Bernard Laporte [secrétaire d’état en charge des sports entre 2007 et 2009, ndlr], j’ai rencontré les membres des cabinets de tous les ministres successifs, à l’exception de l’équipe actuelle. »

En 2008, il croit le combat gagné. « J’ai rencontré le directeur de cabinet de Bernard Laporte, un Karateka. Il me dit qu’au ministère, ils sont plusieurs à penser qu’il faut structurer le MMA et qu’ils vont nous y aider. » Sur le conseil du ministère, il monte la Commission Française de Mixed Martial Arts (CFMMA), une association de loi 1901 censée évoluer en fédération. Mais quelques mois plus tard, changement de ton chez les officiels :

« Le dir-cab’ de Laporte m’explique que Roseline Bachelot met son veto à la reconnaissance du MMA. »

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Pourquoi tant de haine ?

Alors que le nombre de pratiquants ne cesse d’augmenter en France, les ministres successifs n’ont pas de mots assez dur pour décrire le MMA. « Quand je les écoute et que j’entends parler de torture, de mise en danger de la dignité humaine, moi aussi je me dis qu’il ne faut pas faire ça ! » ironise Bertrand Amoussou. « Sauf que ça n’a rien à voir avec le MMA tel qu’il est pratiqué. » Le MMA souffre de l’image laissée par les premières années du Free Fight US où on lançait dans la cage des combattants venus de toutes les disciplines sans catégorie de poids, ni même d’arbitrage. Le dernier debout emportait la partie.

Chaque clan veut monter sa fédération, pour ensuite – dans l’hypothèse où la législation évoluerait – négocier avec l’UFC et ses millions

La résistance des officielles serait aussi le fruit d’un intense lobbying des fédérations de judo et de karaté, qui répètent à l’envie que le combat libre est dangereux et qu’il ne doit en aucun cas être autorisé en France. Jointe par StreetPress, la Fédération Française de Judo et disciplines associées (600.000 licenciés), se contente d’un laconique « Le MMA ? On est contre, mais on ne répond plus aux questions des journalistes sur ce sujet. » Quant à la Fédération Française de Karaté et Disciplines Associées, elle n’a tout simplement pas répondu. Certains lui prêtent un double jeu : tirer à boulet rouge dans les médias, tout en tentant de récupérer le bébé en sous main, en tant que nouvelle discipline associée.

Fuite des cerveaux

« C’est normal qu’ils se positionnent contre. Ils défendent leur casse-croûte : ils ont peur de voir leurs champions rejoindre le MMA », explique l’ancien judoka Bertrand Amoussou. Les exemples sont déjà nombreux . Le plus connu est peut-être l’ennemi intime du français Teddy Riner, le japonais Satochii Ishii, champion olympique à Pékin en plus de 100kg. En 2008, à 21 ans à peine il signait un contrat de 4 millions d’euros avec la fédération de combat libre « Dream ». Le Français, interviewé par le quotidien japonais Tokyo Sports, avait déclaré vouloir « régler quelques affaires avec Satochii Ishii » :

« Si ce ne sera pas en Judo, j’irai le chercher en MMA, aucun problème. »

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Aujourd’hui Bertrand Amoussou comme Gérard Garson continuent le combat, chacun de leur côté. Les deux hommes déjeunent régulièrement ensemble mais ils ne sont pas encore prêts à voir leurs fédérations fusionner. Chacun affirmant qu’il accueillerait avec plaisir l’autre fédération.

« Si je dis à mes gars qu’on va rejoindre la FPAMM, ils ne vont pas comprendre. En deux ans ils n’ont rien fait, alors que nous nous travaillons au quotidien à structurer la discipline, notamment en formant des cadres – 120 au total – ou en mettant en place un système de grade sur le même principe que les ceintures de couleur, se justifie Bertrand Amoussou. Après on les accueillerait avec plaisir. »

« Bertrand a une grande légitimité sportive, mais il ne passe pas vraiment auprès de tout le monde, réplique Gerard Garson. S’il venait vers nous ça serait un geste d’ouverture qui pourrait apaiser certaines tensions. »

Business

Guerre d’ego ? Certains y voient une autre raison plus prosaïque. « Chaque clan veut monter sa fédération, pour ensuite – dans l’hypothèse où la législation évoluerait – négocier avec l’UFC et ses millions », analysent sous couvert d’anonymat plusieurs connaisseurs du milieu.

Plutôt que de lorgner sur les dollars, certains réussissent déjà à engranger des euros. Yovan Delourme 38 ans aujourd’hui, fait un passage chez les CRS jusqu’à ses 21 ans, avant de se reconvertir dans le privé : il s’occupe tour à tour de formation d’agents de sécurité, lance une société de gardiennage et rachète même une boîte de nuit. Mais c’est avec le MMA qu’il semble tenir le bon filon. Son concept, la « Fight’ness académie » : des salles dédiées aux arts martiaux et sports de combat, calquées sur le model des salles de fitness. Grillages, néons : La déco se veut « à l’américaine ». Tout au long de la journée des cours pour être le plus complet en MMA s’enchaînent : lutte, boxe, karaté… « C’est le premier et le seul réseau de centres de MMA», se félicite Yovan Delourme. Prix d’une inscription : 550 euros l’année, « pour un accès illimité », insiste le fondateur.

Et ça cartonne ! En moins de deux ans, la franchise a déjà ouvert 18 centres et 6 autres devraient suivre. Chaque salle nécessitant un investissement compris entre 190.000 et 300.000 euros. Côté public, le résultat serait aussi au rendez-vous, selon Yovan Delourme. « Nos salles ont en moyenne 700 inscrits, principalement des débutants. » Selon lui le MMA, tel qu’il est pratiqué dans les clubs français est bien trop dur. « Les gens ressortent dégoutés. » La « Fight’ness académie » n’attire pas seulement ces amateurs :

« De nombreux coachs de sports de combats me contactent pour travailler chez nous, puisqu’on est les seuls à pouvoir proposer des CDI à temps pleins, alors que dans leurs clubs ils sont souvent bénévoles. »

Au dojo

Entre business, débrouille et amateurisme le MMA français est condamné à rester dans cette zone grise : pas interdit, sans que les compétitions soient autorisées. Avec tous les risques que cela comporte, comme l’explique Bertrand Amoussou :

« Aujourd’hui n’importe qui peut ouvrir son club. Il lui suffit d’acheter un sifflet et un chronomètre et de dire “1, 2, 3 foutez vous sur la gueule” »

Son leitmotiv à lui, c’est le « MMA éducatif ». Dans le très sélect 7e arrondissement de Paris, il officie depuis cinq ans au Lagardère Paris Racing. Il a lui-même créé cette section MMA qui réunit aujourd’hui 190 licenciés. Pour passer les portes de ce « temple du sport » (dixit son site internet) il faut montrer patte blanche en présentant sa carte de membre à l’accueil. Ensuite, direction le premier étage et ses tatamis initialement prévus pour le… judo. Dans le dojo, l’odeur de transpiration embaume la pièce.

Ce jeudi soir, une trentaine de « débutants » en short de boxe s’échauffent. Ils esquissent consciencieusement des directs dans les gants de leur partenaire. Gauche, droite, esquive… Les techniques se succèdent. « Interdiction de frapper à la tête, on n’a pas les casques », rappelle le coach. Dans la salle quelques passionnés de sport de combat comme Jessy, 24 ans, assistant trader à la Société Générale. En plus du MMA, il pratique le ju-jitsu et le muay thaï. Mais la plupart n’ont jamais mis les pieds sur un ring ou un tatami. « Il y a un an, je n’avais jamais entendu parler de cette discipline », témoigne Baptiste, élève en terminale S et jusque là, plutôt accro au basket.

Dernier exercice, les coups de genoux. Chaque binôme s’empare d’une « patte d’ours » et enchaîne les frappes du genou, près de 200 chacun… De quoi épuiser les plus coriaces. A la fin de l’exercice ils sont plus nombreux allongés que debout. Dernier cérémonial avant de prendre la direction des douches. En ligne ils saluent le coach, puis se checkent les un après les autres. « Pour moi le MMA, c’est un véritable art-martial, avec ses valeurs et ses règles », philosophe Bertrand Amoussou.


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