Dans le plus grand quartier rom du monde, le cybercafé ne fait plus recette

Dans le plus grand quartier rom du monde, le cybercafé ne fait plus recette

« Même ici quand je veux appeler un ami, j'utilise Viber ! »

Rom-connection | Reportages | par | 19 Février 2014

Dans le plus grand quartier rom du monde, le cybercafé ne fait plus recette

Le cybercafé de Sutka, le quartier Rom de Skopje, galère: désormais chacun a sa propre connexion. Si cette communauté pauvre se passionne pour le web, c'est avant tout pour communiquer avec les dizaines de milliers de Roms partis vivre à l'étranger.

Dans une cour ensoleillée, quelques tables en plastique et derrière la vitrine, cinq ordinateurs trônent désespérément éteints. Dans le quartier rom, « depuis deux ans environ, le cybercafé ne fait plus vraiment recette » raconte Xacah, 31 ans. Le boss des lieux, crâne dégarni et bedaine de notable a vu son business péricliter progressivement :

« En 2013, mon chiffre d’affaire a encore baissé de 30% ! » Quand il ouvre sa boutique en 2010, il installe une quinzaine de PC ; quatre ans après, il n’en a conservés que quatre.

Sutka 2.0

« 95% des habitants du quartier ont Internet à la maison et les autres ont des smartphones », affirme Xacah. Si les Roms de Macédoine se passionnent pour le numérique, c’est avant tout par nécessité : Internet permet de maintenir le contact avec la diaspora. « Il n’y a pas une famille qui n’ait un de ses membres parti à l’étranger », explique-t-il. Une véritable hémorragie, puisque en une décennie, Sutka serait passé de 40.000 à 20.000 habitants, selon certaines estimations. Progressivement, les nouveaux moyens de communication se sont imposés dans le quartier. Et Xacah d’expliquer, iPhone à la main, que « même ici quand je veux appeler un ami, j’utilise Viber », une application pour smartphones qui permet de téléphoner et d’échanger des textos gratuitement.

Si depuis quelques années l’émigration s’intensifie, c’est qu’à Sutka comme dans tout le pays, la crise fait ses ravages. « Avant, j’avais du mal à sortir ma voiture de ma cour tellement il y avait de monde sur la marché. Regardez aujourd’hui ! », témoigne Xacah dont le commerce borde l’artère principale. Sur la route vallonnée, des dizaines de stands, principalement des échoppes de vêtements de contrefaçon, mais pas vraiment de clients. A peine quelques jeunes qui déambulent en jetant un regard distrait aux maillots du Barça et autres joggings Adidas qui s’entassent sur le bord de la route. Vers 15 heures, alors que le soleil est encore haut sur l’horizon, certains remballent déjà.

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Devant chez Xacah. / Crédits : Mathieu Molard

Bouteille à la mer

A quelques dizaines de mètres, la boulangerie n’a pas plus de succès que le cyber-café. Derrière son comptoir Semina, 16 ans, trompe l’ennui en papotant avec Ferdi, de trois ans son aîné. Tous les deux ont une connexion Internet au domicile familial. Même si le jeune homme, tempes rasées et contours tracés selon la dernière mode du quartier, explique que chez lui « ça ne fonctionne plus ». On croit comprendre qu’il n’a pas payé sa dernière facture. L’argent ne coule pas vraiment à flots dans sa famille. Pour gagner sa croûte, il collecte les bouteilles d’un quartier en périphérie de la capitale.

L’artisanat, premier employeur des Roms de Skopje ! Ils seraient environ 3.000 à écumer les rues de la capitale en quête de plastique et de verre à recycler. Pas de contrat de travail, pas même de reconnaissance légale pour la plupart d’entre eux. Juste un moyen de gagner chichement sa vie. Ferdi fait exception : il travaille pour un « entrepreneur » qui, en plus de la gestion des déchets, fait « dans les médias ». Avec son équipe, six personnes au total, ils collectent « 12 tonnes par semaine. » Un boulot harassant qui ne lui laisse « pas vraiment le temps de traîner sur le net ». De 8 heures à 18 heures, six jours sur sept, il remplit sa benne, « pour 250 euros par mois ».

European Dream

Il évoque une augmentation, sans vraiment y croire. Il sait que derrière lui, nombreux sont ceux qui rêveraient de prendre sa place : en 2010, selon les statistiques officielles 70% des Roms du pays étaient au chômage (un chiffre à nuancer, puisqu’il n’inclut pas, par définition, l’économie parallèle). Comme beaucoup, Ferdi a décidé de tenter sa chance hors des frontières des Balkans. « Un Rom m’a proposé de venir construire sa maison en Belgique. » Rejoindre le plat pays n’est plus une affaire très compliquée depuis 2009. En vertu d’une évolution de la réglementation européenne, les Macédoniens peuvent séjourner dans l’Union, pour une durée maximum de trois mois et « sans exercer une activité lucrative », sans avoir à demander de visa.

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L’unique « client » du cyber-café est… le fils de Xacah / Crédits : Mathieu Molard

« Il y a souvent des Roms et même des étrangers [non Roms, ndlr] qui viennent dans le quartier, chercher des ouvriers pour venir travailler en Europe », explique Ferdi. D’autres partent rejoindre des membres de la famille, installés depuis plus longtemps, mais les Roms de Skopje ne partent pas pour rejoindre les bidonvilles des bretelles d’autoroutes des capitales européennes. « Ceux-là sont plus souvent originaires de Bulgarie ou de Roumanie », m’explique un quadra bien sapé, croisé sur le pas de la porte du bookmaker du quartier. Ferdi n’a pas vraiment retenu le nom de la ville belge où il a séjourné, pourtant il s’y sentait bien. « Si je suis rentré, c’est pour rejoindre mon père qui est tombé malade. » Mais il rêve de repartir, « rejoindre un ami qui vend du parfum en Suisse. » Semina, du haut de ses 16 ans, a aussi son rêve d’ailleurs : « j’aimerais être coiffeuse, en Suisse ou en France » et d’ajouter… « à Paris ».

Culture Rom

Xacah, le boss du cybercafé a, lui, vécu en Allemagne une partie de son adolescence. S’il a décidé de revenir s’installer dans son quartier d’origine, c’est parce que « toute [sa] vie est là, [ses] amis » mais aussi « [sa] culture ». « Progressivement la culture rom est en train de mourir et pourtant elle est très riche. C’est une langue, un mode de vie, une musique… » Et d’ajouter en guise d’exemple :

« certains de mes neveux nés en France ne parlent plus le romani. » Lui, espère que ses enfants resteront à Sutka : « J’ai, en plus du cyber-café, trois boutiques que je loue. J’espère pouvoir transmettre tout ça à mes enfants et qu’ainsi, ils n’aient pas besoin de partir. »

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Tout ne va pas mal pour tout le monde, à Sutka… / Crédits : Mathieu Molard

14 heures, ce mardi après-midi : une trentaine de jeunes traîne autour du city-stade flambant neuf. Du terrain s’échappent des éclats de rire alors qu’un joueur dévisse complètement sa frappe et envoie le ballon dans une ruelle voisine. Du coin de l’œil, Najep regarde le match tout en surveillant un bambin qui galope le long du terrain. Lui aussi connaît bien les capitales européennes, pour s’y produire en concert régulièrement. « Paris, Berlin, Rome, je joue un peu partout sur le continent. » Si le gros de ses cachets se fait à l’occasion de mariages, comme celui prévu la semaine suivante au Danemark, il affirme avoir de plus en plus de demandes de salles de concerts. « La culture rom se diffuse de plus en plus et bien au-delà de la communauté », affirme le guitariste du « Dzipsi Bend ».


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