Pourquoi l’attentat nous rend (déjà) cons

Pourquoi l’attentat nous rend (déjà) cons

L’édito de la rédac

Edito | Témoignage | par | 8 Janvier 2015

Pourquoi l’attentat nous rend (déjà) cons

Après la tristesse et l’émotion suscitées par l’attentat contre Charlie Hebdo, il faut se rendre à l’évidence : l’attentat nous a déjà presque tous rendus cons.

L’attentat contre Charlie Hebdo tourne en boucle sur BFM TV. Normalement plus une actu est partout dans les médias, moins on en a grand chose à foutre. On change de gouvernement, la Bourse se casse la gueule : on continuera à aller boire des coups le soir et déconner de la même manière.

Pourtant sur ce coup là, avec l’attentat, on est en plein dedans. Pas parce que les tueurs ont abandonné leur caisse à deux rues de StreetPress. Pas parce qu’on s’est tapé la tête contre le mur de tristesse quand on appris la nouvelle. Mais parce que l’attentat a déjà commencé à nous rendre cons, dans notre vie de tous les jours ou ici chez StreetPress. Voilà pourquoi :

1On s’autocensure déjà

Quelques heures après l’attentat, l’équipe de StreetPress débat : doit-on sortir demain, comme prévu, notre reportage dans la mosquée de Drancy avec l’Imam chouchou des médias ? On décide de reporter l’article à la semaine prochaine.

On réfléchit à plusieurs articles sur les musulmans de France, mais finalement, on se dit que ça serait tomber dans le panneau que de les mêler à l’actu du jour.

On a bien envie de parler des blogueurs qui expliquent que l’attentat est une conspiration, mais attendons un peu, ce serait donner trop d’importance aux extrémistes qui profitent de ce genre d’épisodes pour gonfler leurs rangs.

Peut-on écrire qu’on était au départ des lecteurs de Charlie Hebdo mais que certains d’entre nous ne se retrouvaient plus, depuis plusieurs années, dans la nouvelle ligne du journal ? Pas évident non plus.

2Sur les réseaux sociaux, c’est déjà la guerre

Un ami Facebook publie sur son mur :

« Ils méritaient que ça à Charlie hebdo à parler comme ça des musulmans »

Sa pote lui répond, et lui s’enferre dans son truc.

Les réseaux sociaux, c’est comme le café du commerce. Sauf que la connerie aussitôt oubliée qu’on aurait balancée au comptoir, là on l’écrit, elle nous engage, et on s’enferme dedans. Si vous aviez des potes pro-palestiniens ou pro-israéliens dans vos amis Facebook, vous avez sans doute adoré la guerre à Gaza cet été. Attendez-vous à bien pire et à bloquer quelques amis dans les prochaines semaines.

3Dans la vraie vie, on est déjà fous

Mercredi midi, une petite dame pousse la porte de StreetPress, pour nous dire de « nous méfier » après l’attaque contre Charlie Hebdo :

« C’est les islamistes, ils sont nombreux. Et vous savez les Arabes, je les connais bien les Arabes. C’est une race fourbe, c’est génétique… »

Merci madame. Au revoir madame.

Un instant plus tard, c’est le téléphone d’un des membres de la rédac qui sonne. Au bout du fil, son gardien d’immeuble… qui lui donne le nouveau code d’entrée, qu’il vient de changer « suite aux événements ». Et puis c’est un proche d’un des journalistes qui appelle pour « conseiller de rentrer en métro, plutôt qu’en voiture », pour éviter de se faire braquer.

Dans les prochains jours, chacun d’entre nous n’échappera pas aux petites pensées paranoïaques en dévisageant les passagers de sa rame de RER, les flics de Vigipirate multiplieront les contrôles au faciès et nos cerveaux ne tourneront pas complètement rond.

Et si on faisait comme si de rien n’était ?

L’attentat, par définition, a un impact médiatique et psychologique sur les consciences bien plus important que l’acte en lui-même. Il nous rend limite débiles, bouleverse nos réflexes de base, nous monte les uns contre les autres.

Sans tomber dans la naïveté, notre ligne à StreetPress dans les prochaines semaines sera de faire… comme si rien ne s’était passé. Éviter de tomber dans tous les panneaux dans lesquels les auteurs de l’attentat nous invitent à foncer : le moins possible nous autocensurer, garder nos repères et éviter de transformer nos réseaux sociaux en champ de bataille. Animer un média bullet-proof insensible aux retombées psychologiques de l’attentat.

Dans un monde idéal, StreetPress continuerait à critiquer Le Point, qui continuerait comme si rien ne s’était passé, à faire ses couvertures et ses sondages racistes sur les musulmans.

Le dessin de presse arrive sur StreetPress

Comment manifester notre soutien à Charlie Hebdo ? Pas de minute de silence à StreetPress, mais une décision simple pour marquer notre respect pour un métier.

Désormais, chaque semaine un de nos articles sera illustré par un dessinateur de presse. La première à être publiée, c’est la dessinatrice Aurélie Garnier, qui signe le dessin qui illustre cet édito.

A notre petite échelle, nous voulons contribuer à faire émerger la nouvelle génération des dessinateurs de presse. Cabu, Tignous, Honoré, Wolinski et Charb s’en sont allés. Mais nous sommes légion.

Dessin : Aurélie Garnier

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