« Pourquoi je n’irai pas au rassemblement contre l’islamophobie aux côtés de l’UOIF »

Le coup de gueule d'Ornella Guyet, militante antifa

Clash | Témoignage | par | 27 Février 2015

« Pourquoi je n’irai pas au rassemblement contre l’islamophobie aux côtés de l’UOIF »

Pour contrer l’islamophobie, la gauche radicale appelle à un meeting le 6 mars. Parmi les guests, l’UOIF qui entretient des liens avec des nationalistes de tous poils. « L'antiracisme oui, mais pas avec n'importe qui ! », attaque Ornella Guyet.

C’est un meeting « contre l’islamophobie et le climat de guerre sécuritaire ». Il doit se tenir à la Bourse du Travail de Saint-Denis, le 6 mars. C’est important que des initiatives antiracistes soient lancées, vu le climat actuel. Parmi les signataires : Les antifas du Capab, les écolos de EELV, le NPA ou encore Attac.

Mais on trouve aussi l’Union des Organisations islamiques de France (UOIF), qui affiche pourtant des idées des plus réactionnaires. C’est la deuxième fois en quelque mois que cette organisation est associée à une réunion antiraciste, sous prétexte de lutte contre l’islamophobie .

Entendons-nous bien : l’objet de cet article n’est pas de condamner une initiative antiraciste, par ailleurs portée par des organisations tout à fait respectables. Il s’agit seulement de s’interroger sur la cohérence politique qu’il y a à vouloir promouvoir les valeurs de l’antiracisme en compagnie d’organisations affichant sur d’autres sujets une ligne réactionnaire. En somme : l’antiracisme oui, mais pas avec n’importe qui !

Mariage pour tous les intégristes

Car l’UOIF est bien une organisation fondamentalement réactionnaire. C’est évident lorsque l’on voit ses prises de positions lors du débat sur le mariage pour tous identiques à celles qu’on a pu observer du côté de la droite la plus dure et des catholiques intégristes. Le 24 mars 2013, l’organisation a d’ailleurs appelé à manifester aux côtés de la Manif pour Tous contre l’égalité des droits dans le mariage. Voici un extrait du communiqué publié à cette occasion :

« Nous sommes tous nés d’un homme et d’une femme et nous considérons que ce repère de la filiation naturelle est fondamental, car il correspond à un besoin universel et intrinsèque de l’Homme, et qu’à ce titre, il doit être préservé pour toutes les générations futures. »

Déjà le 13 novembre 2012, dans un long texte publié sur son site, l’UOIF s’inquiétait :

« Si le mariage entre deux personnes de même sexe devenait une norme, alors où s’arrêteront les revendications ? Les plus incongrues peuvent, un jour, être légitimées au nom du même principe d’égalité. Qui pourra délégitimer la zoophilie, la polyandrie, au nom du sacro-saint amour ? »

Ces deux communiqués, aujourd’hui inaccessibles sur le site de l’UOIF et qui pour le second a donné lieu à une tentative d’explication de texte alambiquée , sont toujours visibles sur le site Web Archives. .

De plus, on trouve sur le site de l’Union de nombreux textes justifiant l’implication des autorités religieuses dans les débats de société. Une ligne conforme à celle de l’Église catholique, qui ne renierait sûrement pas certains de ses écrits. L’UOIF a publié une « Charte de l’enfant en Islam » dans laquelle il est précisé qu‘« il est illicite de porter préjudice au fœtus de manière générale et il convient de punir quiconque lui porte atteinte. » L’UOIF affiche donc sans vergogne des prises de position allant à l’encontre de l’égalité entre les personnes quelle que soit leur orientation sexuelle et du droit des femmes à disposer de leur corps.

De Boutin à Soral en passant par Frigide Barjot

Mais ce n’est pas tout : les fréquentations de l’UOIF ne valent guère mieux que ses discours. On le voit à travers les noms de certains participants à ses congrès, les Rencontres annuelles des musulmans de France. La droite réactionnaire se revendiquant de valeurs catholiques ou chrétiennes et même l’extrême droite y ont une place de choix : Christine Boutin, Dieudonné et le père Michel Lelong en 2006, Dieudonné (bis) et Alain Soral en 2009, Frigide Barjot en 2013. En 2014, la présidente de la Manif pour Tous Ludovine de la Rochère a été invitée, mais aurait finalement décliné l’invitation. Les frères Hani et Tariq Ramadan, petits fils du fondateur des Frères musulmans et théoriciens controversés, y sont également régulièrement conviés.


Parmi les figures de l’UOIF, le conférencier Hassan Iquioussen, co-fondateur des Jeunes musulmans de France, une organisation affiliée à l’Union, a tenu en 2003 des propos relevant de la « culture de la haine antijuive », selon le journal L’Humanité qui les a révélés . Puis il s’est affiché en 2011 aux côtés d’Alain Soral et a déclaré en décembre 2013 qu‘« Alain Soral dit des choses très intéressantes, très intelligentes, pertinentes, mais parfois, on peut très bien ne pas être d’accord avec lui ».

Vous en voulez encore ?

« Le Front national, ce n’est pas le diable. Le Front national, c’est un parti. Parfois il dit des choses intelligentes et intéressantes et d’autres fois, souvent, il dit des conneries. Où est le problème ? »

De son côté, Alain Soral semble apprécier les prises de position anti-rap d’Iquioussen . Quant à l’imam bordelais Tareq Oubrou, souvent présenté comme un progressiste et représentant de l’UOIF en Aquitaine , il a lui aussi accepté de dialoguer avec Alain Soral, lors d’une rencontre organisée par la section locale d’Egalité et Réconciliation (E&R) le 18 avril 2009.

Musulmans-nationalistes

Autre figure intéressante : Camel Bechikh, membre de l’UOIF, est également le président du groupuscule nationaliste Fils de France soutenu par Egalité et Réconciliation et qui prétend allier islam et amour de la patrie. Il est aussi l’un des porte-parole officiels de la Manif pour Tous . En 2011, Bechikh avait participé à Tours au congrès du Front national en tant que représentant du journal d’extrême droite Flash, puis à un colloque organisé par le parti d’extrême droite en avril 2013 (après avoir participé quelques jours avant à une conférence organisée par Debout la République) . Il a également pris part à des rencontres organisées à Téhéran par le régime iranien en 2011, que ce soit la Conférence sur le réveil islamique ou la Conférence internationale pour la défense de l’Intifada palestinienne. S’agissant de la Palestine, il a été un des cadres du Comité de bienfaisance et de secours aux Palestiniens (CBSP), co-organisateur de la Flotille pour Gaza de 2010 et lié lui aussi à l’UOIF.

Affichant sa proximité avec Tareq Oubrou, Bechikh affirme également que l’UOIF invite tous les ans Fils de France à s’exprimer à la rencontre annuelle des musulmans de France. « Cela nous permet de nous adresser aux musulmans de France avec un très très large public », se félicite-t-il dans une vidéo relayée par E&R, qu’il conclut en remerciant l’UOIF. Fils de France a aussi organisé le 9 décembre 2013 un « débat islamo-chrétien » avec Tareq Oubrou et l’abbé de Tanoüarn, membre de l’Institut du Bon-Pasteur, une organisation catholique intégriste basée à Bordeaux . Bechikh a également publié dans le canard maurassien L’Action Française, et animé cet automne une conférence pour la section étudiante de l’organisation éponyme.

Dès lors, je m’interroge s’agissant de la participation de l’UOIF à un meeting antiraciste, fusse contre l’islamophobie. Question que j’adresse aux organisations progressistes participantes : peut-on prétendre lutter contre une oppression aux côtés de gens tenant à l’égard d’autres catégories de la population des discours oppresseurs ? Peut-on, lorsqu’on se revendique de l’antifascisme, accepter sans ciller de tenir un meeting commun avec une organisation affichant ouvertement des liens avec la droite la plus radicale ? Ce n’est tout de même pas parce que le Front national réclame aujourd’hui la dissolution de l’UOIF que les ennemis de nos ennemis sont pour autant nos amis.


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