Benjamin Ball, l'hyper-militant

Benjamin Ball, l'hyper-militant

Jedi for Climate, Indignés, No Sarkozy Day

COP21 | Portraits | par , Michela Cuccagna | 30 Novembre 2015

Benjamin Ball, l'hyper-militant

A 31 piges, Benjamin Ball a un CV militant bien rempli: le No Sarkozy Day et les Indignés à la française, c'était déjà lui. Son objectif à l'approche de la COP21: « former une nouvelle génération de militants ». Mais à gauche, il n'a pas que des copains.

Métro Port-Royal, le 3 novembre. Entouré d’une vingtaine de militants, Benjamin Ball franchit le seuil de l’agence BNP. « Bonjour, nous venons réquisitionner les chaises », lance l’un d’eux à la cantonade. Cheveux rasés et sweat siglé « On lâche rien », Benjamin s’empare du fauteuil placé à l’entrée, aussi naturellement que s’il aidait pour le déménagement d’un copain. Il ne détourne même pas le regard quand la fille en charge de l’accueil s’époumonne :

« Non mais vous touchez pas à mon bureau, c’est mort quoi. Non, non, non. Voyez le directeur ! »

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« Bonjour, nous venons réquisitionner les chaises. » / Crédits : Michela Cuccagna

Une minute plus tard, sur le trottoir voisin, le groupe de Jedi for climate pose pour la photo souvenir avec les 11 chaises piquées ce jour-là. Objectif de ce happening : montrer que les milliards d’euros nécessaires pour lutter contre les effets du réchauffement climatique existent… dans les paradis fiscaux. Ces dernières semaines, des dizaines d’actions ont été menées partout en France. Les sièges, cachés chez des militants, seront ressortis le 6 décembre, pendant la COP 21, pour un « sommet des chaises » qui se tiendra à Montreuil. En tout, il y aura 196 chaises, soit autant que d’Etats représentés lors de la Conférence sur le climat.

Former une nouvelle génération de militants

Benjamin, lui, espère que cette histoire de chaises ira plus loin. « Je voudrais qu’on arrive à voler des dizaines de milliers de chaises, pour mettre le pouvoir face à ses contradictions. » Assis dans la salle à manger du Phares, un grand bâtiment de l’Ile-Saint-Denis qui regroupe une quinzaine d’associations et de start-ups de l’économie sociale, il développe son idée :

« Soit ils répriment massivement et dans ce cas, ils se heurteront à un mouvement de solidarité de la population. Soit ils ne font rien et les militants se diront que c’est open bar et iront plus loin. »

Pour Benjamin, ce combat est un prétexte pour constituer une armée d’activistes, capable de renverser le système. Son rêve.

« En France, il suffirait de 10.000 militants conscients, formés, déterminés, et capables de se mobiliser ensemble pour tout changer. Le groupe s’élargirait rapidement à 100.000 personnes, une masse critique contre laquelle le gouvernement ne pourrait plus rien. »

Bébé militant

A 31 ans, Benjamin Ball a un CV de militant bien fourni. Encore lycéen, il organise ses premières manifs et fonde une section locale d’ATTAC. En débarquant à la fac, il rejoint l’Unef et les Verts, ouvre des squats et plante la tente avec les Enfants de Don Quichotte. Mais son plus haut fait d’arme reste l’importation en France du mouvement des Indignés. 15 ans qu’il porte une idée : créer un mouvement citoyen qui pourrait changer le monde, rien de moins. Et il en est sûr, « il est en train de se passer quelque chose d’extraordinaire » :

« Avec la COP 21 qui approche, nous avons un afflux de personnes qui demandent à être formées à la désobéissance civile. On est en train de constituer la prochaine génération d’activistes. »

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« En France, il suffirait de 10.000 militants conscients, formés, déterminés, et capables de se mobiliser ensemble pour tout changer. » / Crédits : Michela Cuccagna

Assis sur le bord d’un canapé, jambes écartées et coudes sur les genoux, il remonte le fil de ses engagements. Son premier combat, il le mène à 15 piges à peine, dans son Calvados natal. A force d’entendre sa mère prof de français et ex militante de la LCR pester contre les réformes de l’Éducation de Jack Lang, il attrape le virus. L’ado aux cheveux mi-longs gribouille un tract et sans l’aide des syndicats, organise sa première grève. Première, terminale, il ne lâche pas le combat lycéen.

Les « coups » du jeune militant ne fonctionnent pas toujours. Comme en 2002, quand il tente d’organiser une grande manif après le premier tour de la présidentielle. Jean-Marie Le Pen se retrouve au second tour face à Jacques Chirac. Benjamin enrage, mais pas pour les mêmes raisons que les autres.

« Comme par magie, les gens ont oublié la politique d’extrême-droite de Chirac, et ses propos racistes, notamment le discours sur le bruit et l’odeur des noirs et des Arabes. »

Du coup, Ben, comme les autres militants l’appellent, organise une manifestation anti Chirac pour le soir du second tour. Le résultat de l’élection tombe : 82 % pour le candidat de la droite. La France entière se réjouit. Sauf Benjamin. Deux personnes se sont déplacées pour sa grande manif. « Dont ma mère. »

Entrée dans la cours des grands

Bac en poche, il frappe à la porte des Verts « un peu par hasard » et s’inscrit en cours d’histoire. A la fac, il rejoint l’Unef. Les premiers temps, tout se passe bien.

« On disait de moi que j’avais l’esprit bien construit pour quelqu’un de mon âge et que je parlais bien. Chez les Verts, on m’appelait même le Besancenot local. »

Mais Benjamin n’a pas les mêmes objectifs que les partis et syndicats. Chez les Verts – où il est encarté de 2002 à 2004 – et même à l’Unef, on le regarde avec des yeux ronds quand il partage ses idées :

« Je me définis comme anarcho-républicain. En clair, je pense que la République offre un cadre commun qui est important. Mais il faudrait que chaque ville, chaque établissement, ait une assemblée qui décide ce qu’il faut faire et comment utiliser les budgets. »

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Ben et sa team de Jedi. / Crédits : Michela Cuccagna

Le Normand défend une ligne jusqu’au-boutiste. Mars 2006, face aux mobilisations, le gouvernement plie et retire son projet de Contrat Première Embauche (CPE). Les étudiants avaient gagné : le contrat précaire spécial jeune était enterré. Mais Benjamin ne veut pas lâcher l’affaire. Dans l’amphi de la fac de Caen, à laquelle il n’est même plus inscrit parce qu’il a laissé tomber les études, il essaie de faire voter 20 jours de « jeûne revendicatif prolongé », comme il dit.

« Parce que je ne trouve pas ça honnête de dire qu’on va faire une grève de la faim illimitée et mettre notre vie en danger. Parce qu’on sait très bien qu’on va finir par remanger. »

Motion refusée. Pas grave. Lui arrête quand même de s’alimenter. Tout seul.

Malgré les fails, le jeune militant continue ses combats. A 21 ans, il monte sur Paname et décroche un job de réceptionniste. La nuit, il travaille dans son hôtel. Le jour, il est bénévole sur le campement du canal St-Martin monté par les Enfants de Don Quichotte. Il dort dans une tente, comme les sans-abris défendus par le collectif d’Augustin Legrand. L’activiste, aujourd’hui très propre sur lui, raconte :

« Ce que j’ai trouvé génial, c’est qu’Augustin a réussi à mobiliser des mecs qui étaient au plus bas pour monter un collectif, avec une force politique. »

Web-activisme et désobéissance civile

Benjamin, qui s’enthousiasme pour le moindre petit rassemblement, saute au plafond quand il découvre Facebook. Il se prend à rêver de créer, en quelques clics, des groupes de plusieurs millions de personnes. Il ouvre alors une dizaine de pages différentes. En espérant que l’une d’elles fasse le buzz.

Et quand un mouvement prend à l’étranger, il tente de le décliner en France. Une journée de mobilisation contre Silvio Berlusconi en Italie ? Sarkozy mérite la sienne. Un campement géant d’Indignés en Espagne ? Il faut absolument lancer la branche française. Les Américains occupent le quartier financier de Wall Street ? On doit faire pareil à La Défense. Autant d’actions qui auront les honneurs de la presse nationale.

Pour peaufiner ses compétences, Benjamin participe en 2009 à une formation à la désobéissance civile organisée. Au menu : simulation de confrontation avec la police et cours de droit. Entre l’élève et son formateur Xavier Renou, le boss des désobéissants, le courant passe : « Ce qui m’a séduit chez Benjamin, c’est son intelligence vive, son audace et sa sincérité dans son ambition révolutionnaire. » Et le militant expérimenté de poursuivre :

« Ses idées sont parfois trop grandes pour lui. Mais ce qui est fort, c’est qu’elles ne sont pas tout à fait irréalistes. »

Benjamin tente de mettre en pratique les enseignements de Xav’ et lance la campagne Stop Paying. Le principe ? Trois millions de personnes dans le monde arrêtent en même temps de rembourser leurs crédits et de payer loyers et factures. Le top départ sera donné quand le nombre de signatures requis aura été atteint. Mais l’opé ne prend pas.

Extrême droite friendly

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« Il n'y a pas d'ennemis de classe. Le flic, le curé, le patron, et même le facho sont des êtres humains. » / Crédits : Michela Cuccagna

Après la déconvenue de son passage chez les Verts, il veut tenir les partis politiques et syndicats à l’écart. Les militants sont les bienvenus, mais sans leurs banderoles. Revers de la médaille, les actions qu’il organise attirent conspirationnistes et sympathisants d’extrême droite. Benjamin tient à préciser sa conception des choses :

« C’est ma vision de la mobilisation. Il n’y a pas d’ennemis de classe. Le flic, le curé, le patron, et même le facho sont des êtres humains. C’est sûr, il faut écrire en très gros et crier très fort qu’on est contre les idées d’extrême droite. Après, si les mecs viennent quand même, et qu’on arrive à leur faire accepter que l’avis des sans-papiers compte autant que le leur, j’estime que c’est une victoire sur le fascisme. »

Dans la même logique, Benjamin a accepté de débattre avec deux militants « dissidents » sur le média d’extrême-droite Independenza WebTV.

Clash avec la gauche

Une ligne qui ne passe pas vraiment à gauche. Les militants aguerris boycottent systématiquement les événements signés Benjamin Ball. Cette série noire a réellement commencé avec le No Sarkozy Day. Le 27 mars 2010, 10.000 personnes se déplacent pour cette journée de mobilisation contre l’ancien président Nicolas Sarkozy, organisée dans plusieurs villes françaises. Un bien maigre score, sachant que le groupe Facebook dédié flirtait avec les 400.000 membres. A l’origine, les blogueurs influents, comme Juan du blog Sarko France, étaient plutôt favorables à l’idée. Mais, voyant que des groupes liés au FN reprenaient la manifestation à leur compte, ils ont publié un appel pour dissuader badauds et militants d’y participer.

Electron libre multicasquette papillonnant de cause en cause, Benjamin Ball s’est progressivement taillé une réputation désastreuse dans le milieu parisien du militantisme. Pour le site Indymédia Paris, c’est un « opportuniste (qui) fonde, rejoint ou quitte les mouvements auxquels il participe au gré de la place qui est accordée en leur sein à son ego », ou encore un « boulet connu des luttes sociales à Paris ». Jean-Baptiste Pelé, aujourd’hui membre de la direction du NPA, qui l’a notamment connu lors des rassemblements des Indignés, est lui aussi critique, même s’il se fait plus modéré :

« Je ne remets pas en cause sa sincérité. Je crois juste qu’il est déconnecté de la réalité. Un mouvement, ça ne se décrète pas. Ça se construit sur plusieurs années. Et puis, on ne peut pas non plus appliquer des recettes toutes faites. Ce qui marche dans un pays ne fonctionne pas forcément dans un autre. »

Les indignés à la française

L’échec du No Sarkozy Day n’arrête pas Benjamin. L’année d’après, rebelote. Il tente d’organiser une marche sur l’Élysée après le défilé du 1er mai. Ils se retrouvent à 50. La déception sera de courte durée. Quinze jours plus tard, une manifestation dénonçant la dictature des marchés débouche sur l’occupation de la Puerta del Sol, à Madrid. Le mouvement citoyen se propage à d’autres villes en Espagne et dans le monde.

Benjamin, 26 ans, lance sur Facebook, un rassemblement à La Bastille. La mayonnaise prend. Les Espagnols vivant dans la capitale le rejoignent. Mais sur la place parisienne, rien ne se passe comme prévu. Les militants se disputent pour savoir s’il faut continuer d’occuper la place ou non. Benjamin est de ceux qui souhaitent rester. Mais les Espagnols préfèrent organiser une nouvelle manifestation, plusieurs jours plus tard. Ils obtiennent gain de cause. Finalement, il n’y aura pas de campement permanent des Indignés à Paris mais des AG régulières.

Plusieurs mois après le début des Indignés, il propose en AG d’imiter les Ricains d’Occupy Wall Street et de squatter le quartier d’affaires de La Défense. Une partie de ce qu’il reste des Indignados made in France le suit. Mais, au bout de six semaines, il ne reste plus qu’une trentaine d’occupants, un peu paumés, qui finissent en garde à vue pour avoir tenté de rentrer par effraction dans le centre commercial. Cet ultime fail lui fait prendre conscience des limites de son activisme en électron libre.
Baki Youssoufou, un militant rencontré il y a dix ans, devenu son ami, a constaté le changement :

« Avant, il avait du mal à entendre ceux qui ne partageaient pas ses valeurs. Il est passé d’une situation où il était important pour lui de revendiquer, à une situation où il préfère se taire et construire. »

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/ / Crédits : Michela Cuccagna

Construire sur la durée

Il décide cette fois de se mettre au service de mouvements sans forcément revendiquer la place de chef. En 2014, il rejoint Nouvelle Donne, le petit parti de gauche aux grandes ambitions fraîchement créé. Grâce à son C.V. militant long comme le bras, il est bombardé responsable de la campagne Web pour les élections européennes. Résultat ? Le parti de Pierre Larrouturou obtient 3 % des voix.

« C’est pas mal mais ça n’a pas été le raz de marée qu’on aurait pu avoir. Je suis sûr qu’on aurait pu faire mieux si j’avais eu à ma disposition 200 ou 300 personnes motivées, formées. »

Mais l’aventure Nouvelle Donne ne durera pas non plus. Fin 2014, il quitte le mouvement avec un grand nombre d’autres adhérents suite à des désaccords sur l’organisation du parti.

Mais Benjamin l’hyperactif a de nombreuses autres cordes à son arc : il est élu dans plusieurs conseils d’administration d’associations, dont Bio Consom’Acteurs, et Artisans du monde. Et il est surtout salarié de La Boîte Militante, une structure qui chapeaute l’Alter JT, un média alternatif, et le collectif des Désobéissants, dont Xavier Renou est le leader :

« Benjamin a changé. A force de discuter, de bâtir son réseau, d’évoluer dans des milieux variés, il dispose maintenant d’outils pour réaliser ses rêves, qui, eux, n’ont pas changé. »

Edit le 30/11 : Benjamin Ball et Xavier Renou ont fait parti des militants à l’initiative de la manifestation interdite du dimanche 29 novembre.


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