48 heures dans la vie d'Olivia, assistante sociale à Clichy-sous-Bois

Galères de loyers, ascenseurs en panne et fenêtre arrachée

Vraie Vie | Reportages | par , Michela Cuccagna | 22 Février 2016

48 heures dans la vie d'Olivia, assistante sociale à Clichy-sous-Bois

10 ans après la mort de Zyed et Bouna, rien n'a vraiment changé dans la cité du Chêne Pointu à Clichy-sous-Bois. Pendant deux jours, StreetPress a accompagné Olivia, assistante sociale, dans ses visites.

Clichy-sous-Bois – Assis sur son canapé violet et rose à côté duquel trônent des cactus miniatures en pot, Monsieur K. sort des billets de banque de sa poche sous le regard inquiet de sa femme. « Tu vas pas être contente », lance-t-il à Olivia Falcot, l’assistante sociale venue lui rendre visite. La travailleuse sociale, une grande fille blonde et souriante de 35 ans, est là, ce mercredi 10 février, pour récupérer une partie du loyer en retard. Elle fronce légèrement les sourcils :

« Pourquoi je ne devrais pas être contente ? »

La famille doit plus de 6.000 euros de loyer à Habitats solidaires, la coopérative de logements qui emploie Olivia Falcot. Elle réside à Clichy-sous-Bois, dans la cité du Chêne Pointu, l’une des copropriétés dégradées les plus vastes de France où des centaines de logements moisissent sur pied. Habitats solidaires en a racheté des dizaines, au fil des années. Son objectif : lutter contre les marchands de sommeil qui profitent de la situation.

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Une cité où rien n'a vraiment changé depuis la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré. / Crédits : Michela Cuccagna

Olivia Falcot, l’assistante sociale, parcourt toute la journée, sac sur le dos, les cages d’escalier, les halls délabrés et les appartements gonflés de marmots de la cité. Une petite fourmi du social. Elle a accepté qu’on la suive durant 48 heures pour raconter le quotidien d’une cité où rien n’a vraiment changé depuis la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré dans un transformateur électrique en 2005.

Monsieur K. et ses galères de loyer

Dans le salon rose, Monsieur K. baisse les yeux, comme un gosse pris la main dans le pot à confiture. « Pourquoi, je ne devrais pas être contente ? », répète doucement l’assistante sociale. « Tu vas comprendre… », se contente de dire l’homme. Un à un, il glisse les billets de 50 et 100 euros dans la paume d’Olivia Falcot : 100, 200, 300… 850 euros en tout. Il avait promis de verser 1.000 euros. Avant qu’elle ait le temps d’ouvrir la bouche, il dit :

« Je te promets que je te donne les 150 euros qui manquent dans cinq jours. Je viens de revenir de vacances, j’avais des dettes, tu comprends… »

Il détourne le regard, baisse la voix, se fait tout petit. Olivia Falcot fait les gros yeux en tendant au père de famille un reçu pour les 850 euros. Monsieur K :

« – Ne me regarde pas de travers comme ça, s’il te plaît.
– Je ne te regarde pas de travers… Je m’inquiète pour toi. Tu te rends bien compte qu’à la fin de la trêve hivernale, vous pouvez être mis à la porte. »

Il répond, confus : « – Oui, je sais mais… » Son gosse de 4 ans, court en pyjama dans le salon, rebondissant sur le moelleux du canapé rose comme sur un trampoline, indifférent aux soucis des adultes et aux papiers de la Caf étalés sur les coussins. En turc, sa mère lui dit de filer dans sa chambre. D’une voix calme, l’assistante sociale continue :

« – On ne part pas en vacances quand on est dans ta situation !
– C’est mon père qui a tout payé, je te jure. »

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La famille doit plus de 6.000 euros de loyer à Habitats solidaires, la coopérative de logements qui emploie Olivia. / Crédits : Michela Cuccagna

Quand il aura vendu leur Renault, « une Scénic », il aura un peu plus d’argent pour rembourser, juré. La conversation se poursuit une quinzaine de minutes. L’assistante sociale explique que l’Etat rachète tous les appartements du Chêne Pointu, celui de Monsieur K. compris :

« Il va racheter ta dette aussi. Mais si tu ne montres pas que vous faites des efforts pour rembourser, on ne sait pas ce qu’il peut faire de vous. »

L’homme hoche la tête à chaque phrase de sa conseillère, sans que l’on sache bien s’il comprend tout des subtilités de la politique de relogement en cours. Alors qu’on s’apprête à partir, il plante sous le nez d’Olivia un papier du Pôle emploi :

« Tu peux m’aider à remplir ça ? Je sais que je vais faire des conneries si c’est moi qui le fait… »

La jeune femme, patiemment, l’aide à compléter le document : « Tu dois apprendre à le faire tout seul, tu sais. » Il peste encore quelques instants contre l’ascenseur en panne depuis cinq semaines, les neuf étages qu’il faut gravir à pied plusieurs fois par jour et la cage d’escalier plus sale que des toilettes d’autoroute. Elle note tout ça dans son carnet. Avant de le quitter, Olivia Falcot lui rappelle :

« J’attends ton coup de fil pour les 150 euros ! Je compte sur toi ! »

La porte se referme. On redescend les escaliers.

Cité, tribunal et prison, le quotidien d’Olivia

A l’un des étages du dessous, une grosse porte métallique, façon porte blindée de coffre-fort, obstrue l’entrée d’un appartement. « Une Sitex », dit Olivia. Une quoi ? « Une porte Sitex. Celles qui sont installées pour éviter que les squatteurs prennent possession des logements vides… » Elle ajoute, pensive devant le bout de métal :

« Enfin, ça ne sert pas à grand chose. Si les jeunes le veulent vraiment, ils savent comment les ouvrir. »

Au marché noir, les « clés Sitex » se revendraient entre 1.500 et 2.000 euros.

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L'ascenseur est en panne depuis cinq semaines. / Crédits : Michela Cuccagna

C’est par hasard qu’Olivia Falcot a atterri à Clichy-sous-Bois il y a quatre ans. En 2012, encore étudiante, elle rencontre lors d’une conférence Yazid Kherfi, ancien braqueur reconverti dans la prévention de la délinquance. L’ex-bandit, au volant d’un camion barré d’une citation de Mandela, a pris l’habitude de se poser tous les vendredis soir au pied d’une des tours du Chêne Pointu. Il offre le thé et des gâteaux aux ados du coin. Il fait venir des gens extérieurs au quartier « pour briser le ghetto ». C’est par son entremise qu’Olivia Falcot rencontre le président d’Habitats solidaires qui embauche la jeune fille. « J’ai de la chance, avoue l’assistante sociale. J’ai un patron qui me fait suffisamment confiance pour que j’organise mes journées comme je veux. »

Elle passe une partie de sa semaine au Chêne Pointu à courir les cages d’escalier pour aider les familles qui ne payent pas leur loyer. Certaines ont des dettes « de 20.000 euros ». Elle accompagne, aussi, une poignée de jeunes, rencontrés au « camion de Yazid », qui ont entrepris de monter l’asso Mermoz 93. Elle se rend aussi, de temps à autre, au tribunal de Bobigny, où une chambre ne juge que des affaires de stup’. StreetPress s’était posé quelques jours dans « la 13 ».

Toutes les six semaines, elle va aussi à la prison de Villepinte pour s’entretenir avec un autre jeune du quartier condamné pour une très grosse connerie à dix ans de « placard ». Dehors, elle s’occupait de son suivi social. Comme elle peut, elle essaie de continuer son taff malgré la taule. Quand elle le retrouve, ils se calent au parloir dans l’un des boxes tout au fond « parce que ce sont les seuls qui donnent sur le dehors ». On voit le ciel et un bout de pelouse. Elle sort sa paperasse, l’aide à remplir ses demandes d’aide juridictionnelle et ses papiers de la Caf.

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Olivia, certifiée par la street. / Crédits : Michela Cuccagna

« Tonton » et ses factures de gaz

Il est 13 heures, on file chez « Tonton », un Malien solitaire qui vit au deuxième étage d’un immeuble voisin. Il a la quarantaine, quelques poils blancs dans la barbe et des soucis de factures de gaz. Rien n’a été prélevé sur son compte le mois dernier. Le journal télévisé ronronne dans un coin. Sur la table basse trônent un fatras de café en poudre, des bouteilles d’eau, du Doliprane, une bobine de fil et un tube de mayonnaise. La température frise les 35 degrés à l’intérieur à cause du chauffage collectif.

Depuis son portable, Olivia Falcot appelle la compagnie de gaz. Elle prend soin de mettre le haut-parleur pour que « Tonton » puisse entendre. On a coupé le son de la télévision. Après dix minutes de musique de chambre insipide, une voix d’opérateur finit par répondre. Olivia : « Bonjour Monsieur, je suis assistante sociale et je suis avec l’un de vos clients. J’appelle pour faire le point avec vous. Quelles échéances n’ont pas été payées ? » A l’autre bout de la ligne : « Octobre et janvier. Ça fait 112 euros en tout. » :

« Vous pouvez noter dans son dossier que son RSA n’était pas versé parce qu’il attendait le renouvellement de sa carte de séjour ? Maintenant c’est bon, il l’a eu, il va pouvoir rembourser. »

Elle raccroche et se tourne vers « Tonton » : « T’as entendu ? Tu crois que tu peux mettre 60 euros sur ton compte avant le 17 février ? Sinon, ils arrêteront de te prélever. » « Oui, oui », promet le bonhomme.

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C'est par hasard qu'Olivia Falcot a atterrit à Clichy-sous-Bois il y a quatre ans. / Crédits : Michela Cuccagna

Lorsque l’on ressort, il fait grand bleu. Le froid s’enroule comme une écharpe autour des barres délabrées du Chêne Pointu. Quelques habitants reviennent du centre commercial tout proche. « Faut qu’on se dépêche », dit Olivia, l’œil sur son portable. Elle a un rendez-vous avec une association à 15 heures et doit encore passer chez Madame S., une Ivoirienne dont la fenêtre du salon s’est envolée à cause de la tempête deux jours plus tôt. Depuis, les courants d’air font la gigue dans son appartement. Olivia l’appelle :

« Madame S., c’est Olivia, l’assistante sociale. Je suis en retard, vous êtes toujours chez vous ? J’arrive. »

On fait à peine dix mètres en direction de sa voiture quand on croise le chemin d’un jeune homme qui revient du centre commercial, habillé de son plus élégant jogging : « Tiens comment ça va ? Ça fait longtemps que je t’ai pas vu », dit l’assistante sociale. « Tu habites où maintenant ? ». De l’index, il indique une direction au loin. « Par là-bas, avec des potes. » Olivia l’interroge. « Ça se passe bien ? » :

« Non, je ne paye pas le loyer. J’attends qu’ils m’expulsent comme ça je pourrais me barrer de Clichy-sous-Bois. Moi, je veux qu’on me reloge à Paris, dans le 92 ou le 94. Pas en Seine-Saint-Denis. On a proposé de me reloger à Sevran. Pourquoi Sevran, parce que je suis Noir ? Ils veulent nous mettre tous les Noirs ensemble, c’est ça ? Y a pas moyen ! »

Il s’énerve tout seul. Impossible pour Olivia de lui faire comprendre qu’on ne choisit pas son logement social à la carte. Il continue de s’agiter en faisant de grands gestes et de petites promesses : quand les huissiers débarqueront chez lui pour l’expulser, il les accueillera en leur offrant le thé. « Si les huissiers viennent, tu seras surtout à la rue ! », le met en garde la jeune assistante sociale. Le jeune homme s’emporte :

« Non, ils n’ont pas le droit. Mon père a été pris pour un jambon toute sa vie. Il a été trimballé dans tous les quartiers pourris de France, à Marseille, Mantes-la-Jolie, Corbeil-Essonnes… Ils ne feront pas pareil avec moi. »

On s’éloigne. En soupirant, elle explique que beaucoup de gens ont tendance à penser que s’ils se font expulser ils auront un meilleur logement. « C’est dur de leur faire comprendre que non. » Elle ajoute :

« En même temps quand on voit les ascenseurs qui ne fonctionnent plus, les graffitis partout, les odeurs d’urine, on peut les comprendre… »

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La cité du Chêne Pointu, l'une des copropriétés dégradées les plus vastes de France. / Crédits : Michela Cuccagna

La fenêtre arrachée de madame S.

Après quatre années à arpenter les rues de la ville, la jeune femme peut aujourd’hui se faufiler à peu près n’importe où dans la cité. La plupart des habitants la connaissent et sa Twingo fait partie du décor. On voit parfois la voiture filer jusqu’au Mac Do tout proche sur les coups de 13 heures. Olivia y prend toujours la même chose : le menu Big Mac, la « seule valeur sûre ».

Dans ses premiers mois à Clichy-sous-Bois, un garçon soupçonneux lui demande un jour ce qu’elle transporte dans son sac. D’un ton enjoué, elle lui propose d’y jeter un œil. Il n’y a à l’intérieur qu’un ordinateur, un agenda, des crayons, un carnet et un tampon pour le paiement des factures en retard. « Les gens se sont habitués à moi, je crois », dit-elle. Plus personne ne vient plus lui demander ce que contient son sac. Ils savent trop que cette grande blonde passe son temps à dépanner les gens du quartier. « Je n’ai jamais dit non, je crois que le respect vient de là. »

Il n’est pas loin de 14 heures quand on arrive chez Madame S. La dame, une quinquagénaire aux cheveux impeccables, est en train de déjeuner devant le JT de France 2 où une journaliste attend, fébrile, l’annonce du nouveau gouvernement. Madame S. s’en fiche bien de savoir qui seront les nouveaux ministres, si les écologistes reviendront et qui remplacera Fabius. Ce qui l’inquiète, c’est la température polaire de son logement. Un radiateur d’appoint fait un petit halo de chaleur au milieu de la pièce lambrissée. « Ça ne sert à rien », commente la locataire. « Regarde ! », dit-elle à l’assistante sociale en dévoilant un trou haut comme un homme, calfeutré tant bien que mal avec des planches de bois et un rideau. Elle se penche dans le vide. Deux étages plus bas, sa vitre gît en morceaux dans le gazon. « Heureusement qu’il n’y avait pas d’enfant en bas à ce moment-là ! » Olivia ouvre de grands yeux :

« Ohlala, j’appelle tout de suite pour qu’on vienne vous boucher ça ! »

Elle passe un coup de fil à la maintenance. A l’autre bout du fil, on lui promet de passer avant 17h30. Olivia repart, laissant Madame S. à son repas et son journal télévisé.

Tout n’est pas si facile…

Le reste de la journée et le lendemain, les mêmes rendez-vous s’enchaînent : chez un couple de Haïtiens entourés de plantes en plastique, dans une famille malienne nombreuse, avec un autre Malien parvenu a apurer une dette de loyer de 12.000 euros… A chaque fois, on observe les mêmes scènes : le téléphone en mode « haut-parleur » pour appeler la Caf ou la compagnie de gaz, les papiers à remplir, les questions au sujet de l’agence d’interim qui n’appelle pas…

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Olivia donne un coup de main à ce couple de Haïtiens. / Crédits : Michela Cuccagna

Une seule fois, Olivia Falcot s’agace. C’est en sortant du centre commercial. Il est 14 heures. Sur le parking, elle tombe sur un jeune vêtu d’un survêtement noir, cigarette aux lèvres. Elle ne l’a pas vu depuis des mois. « Qu’est-ce que tu deviens ? » Il marmonne une réponse polie qui ne répond à rien et disparaît dans le ventre du centre commercial. Il y a six mois, « il dormait dans les voitures », rembobine l’assistante sociale. Pour s’émanciper des trafiquants avec lesquels il traînait et qui l’hébergeaient, il avait opté pour une vie de quasi-SDF. Avec lui, Olivia avait amorcé un travail d’insertion. Sans succès. Il est retombé dans le business :

« Maintenant, il a 19 ans, pas de papiers en règle et il deale du shit avec des types trois fois plus âgés que lui. Il est en train de foutre sa vie en l’air. »

Elle marque un silence avant d’ajouter, dépitée :

« Et pour lui, je ne peux rien faire. »

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Tout n'est pas si facile... / Crédits : Michela Cuccagna


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