Chicha toute la nuit !

Chicha toute la nuit !

Showcases de rap, parties de Loup Garou et Stand Up

Vitres fumées | Bars de nuit | par , Michela Cuccagna | 9 Décembre 2016

Chicha toute la nuit !

Sur Paname, une vingtaine de chichas joue la carte club. Ambiance narguilé et rap français pour une jeunesse qui ne se retrouve pas dans les boîtes à la mode. « Ici, j’ai la sensation d’être avec la France qui me ressemble. C’est black-blanc-beur ! »

115, rue du Chemin Vert, Paris 11e - Dans le carré VIP du Blue Crystal, une dizaine de smartphones sont braqués sur Smokey. Il est minuit et la star du soir vient de faire son apparition sous les LEDs turquoises de ce bar à chicha. Un garçon lâche le tuyau de son narguilé pour s’approcher. Quelques filles étouffent un petit cri. D’autres cherchent le meilleur angle pour prendre un selfie.

Smokey est un boa. Il mesure à peu près 1 mètre 30, fait 5 centimètres de diamètre et vit dans un bar à chicha de la rue du Chemin-Vert. Une serveuse le dépose autour du cou d’un premier client. Puis le serpent est baladé d’épaules en épaules pendant que les enceintes crachent un morceau de rap français. Dans un polo Ralph Lauren, trop étroit pour ses biceps, une armoire à glace approche le reptile de l’entrejambe d’un de ses copains :

« Bouge pas, j’vais te le mettre dans le slip ! »

Le StreetGuide des Bars de nuit

StreetPress publie son mini-mag’ papier consacré à la nuit à Paris. Au menu, une plongée dans les chichas-clubs de la capitale, le guide des 100 bars ouverts après deux heures du mat’, l’interview stupide de Teki Latex et les meilleures anecdotes de rencontres nocturnes avec un people.

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Un boa sur le dancefloor ? « A la base, on avait des poissons, mais ils sont tous morts », regrette Mahamadou Gary, un des gérants de l’établissement. Ce dernier s’improvise vétérinaire :

« Pour que les poissons survivent dans un bocal, il faut éliminer les déchets qu’ils produisent, avec des plantes et de la lumière. C’est le cycle de l’azote. »

Mais au sous-sol d’une chicha, la lumière ça manque. Les poissons enterrés, Mahamadou raconte avoir eu un coup de foudre pour le boa constrictor en passant devant une animalerie. « On ne savait pas quoi faire de l’aquarium, alors on l’a transformé en vivarium », continue le jeune homme à la carrure de rugbyman. « J’ai discuté avec un biologiste qui m’a assuré qu’il n’y avait pas de danger pour le serpent. »

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Bienvenue au Blue Crystal. / Crédits : Michela Cuccagna

La chicha du 21e siècle

Un boa constrictor qui voyage de table en table. Mais aussi un tapis rouge sur le trottoir pour accueillir les clients, ainsi que des serveuses en uniforme blanc et nœuds-pap’. Et ce samedi soir en showcase, Los Grumos, deux frères jumeaux qui ressemblent au rappeur Kaaris, avec leurs barbes et leurs lunettes de soleil. Le duo est venu ambiancer le sous-sol surchauffé de la chicha à grand coup d’afrotrap. Sur la piste, les filles sont aussi nombreuses que les garçons. Les tenues sont chics et sexy : Jupes moulantes, chaussures à talon et décolletés. Chez les mecs, la chemisette a la cote.

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Los Grumos balance son afro trap. / Crédits : Michela Cuccagna

Les bars à chicha organisent toujours des soirées Champion’s League où l’Oasis coule à flot. Mais à Paris, certains clubs ont revisité l’ambiance chicha. Ils sont plus grands, plus selects, plus dancefloor, plus mixtes. Sur les 400 chichas que compterait la capitale, Mahamadou Gary du Blue Crystal dénombre entre 10 et 20 spots qui jouent « la carte festive ». Le Select au métro Porte d’Orléans, le White Dream rue d’Avron ou le Moon Roof dans le 13e arrondissement comptent parmi ceux dont la réputation n’est plus à faire. Le Blue Crystal, lui, fait figure d’outsider. « Mais nous allons devenir les numéros 1 », promet son patron qui approche de la trentaine, armé du même esprit de compétition qu’un jeune loup du rap français.

La fête du rap français

Pour devenir les boss du chicha game, le Blue Crystal met les bouchées-doubles. Ici, le narguilé est à la fête. Les amateurs de cumulus utilisent des khaloud, un accessoire qui amplifie la fumée. Ceux qui ont trop chaud ont des tuyaux glacés à leur disposition. Quant aux amateurs de fruits, ils peuvent mettre une pastèque ou un ananas à la place du vase de leur chicha, qui sert habituellement de réservoir d’eau.

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Fababy est venu s'ambiancer. / Crédits : Michela Cuccagna

Mais ce bar à chicha est aussi un club, ambiance rap français. Adossé à un mur dans un recoin du dancefloor, un solide gaillard au visage anguleux hoche stoïquement la tête sur les beats de Los Grumos. C’est Mokobe, le rappeur du 113. Et ce garçon qui cache ses dreadlocks sous un chapeau rond ? Fababy, le protégé de La Fouine, à qui l’on doit les tubes Love d’un voyou et Oublie ton ex. Sur la piste, Los Grumos haranguent les spectateurs :

« On compte vraiment sur vous pour retourner la chichaaaaaaaa ! »

Avant de rendre hommage à Mokobe avec une cover de Tonton du bled, reprise à l’unisson par la cinquantaine de spectateurs agglutinés sur le dancefloor.

Dans le fumoir, qui se transforme en salon VIP pour les grandes occasions, Mahamadou énumère les rappeurs qui sont venus pour un showcase : Gradur, Black M ou Leck. Cerise sur le gâteau, quelques vedettes du RNB américain ont aussi brûlé des charbons au Blue Crystal : Stalley, Kevin Lyttle ou encore O.T Genasis, qui y a joué le hit mondial I’m in love with the coco.

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Smoke chicha everyday. / Crédits : Michela Cuccagna

Mauvaise réputation

Au sous-sol du Blue Crystal, de nombreuses alcôves permettent aux clients de fumer leur narguilé en toute tranquillité. Installé dans un de ces boudoirs, Youssef, 22 ans, est venu avec un petit groupe de filles et de garçons. Originaire de Saint-Denis, ce footballeur amateur, qui gagne sa croûte en conduisant des ambulances, fréquente régulièrement les chichas dancefloor de la capitale. « Pourquoi je viens ? Parce qu’il y a de la musique de muslim », lance-t-il. Une autre cliente :

« Ici, j’ai la sensation d’être avec la France qui me ressemble. C’est black-blanc-beur… Tous ensemble quoi ! »

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C'est deux personnages qu'on nommera lui et elle... / Crédits : Michela Cuccagna

Le public métissé du Blue Crystal tranche dans la rue du Chemin-Vert où les grossistes en textile, qui la peuplait depuis le début du 20e siècle, ont été remplacés par des commerces plus chics. De quoi attirer les regards suspicieux des voisins bourgeois. Quand il a ouvert, Mahamadou Gary s’est fendu d’une lettre qu’il a distribuée dans les boites aux lettres. « Je voulais présenter la chicha et inviter les riverains à l’inauguration », rembobine-t-il, un brin de désillusion dans la voix. Aucun ne viendra. Pire, les commerçants lui rapportent ce qu’il se dit de lui dans le quartier. Sa belle voiture et ses costards font jaser. Sa clientèle, majoritairement noire et arabe, effraie certains voisins aux préjugés racistes. « Ils râlaient en disant “encore une chicha !” Pour eux, nous sommes forcément des dealers », se désole-t-il.

Parties de Loup Garou

Pourtant l’ambiance est sage au Blue Crystal. Le bar sert de l’alcool, mais seulement quelques bouteilles onéreuses, ce qui limite la consommation. Straight edge toujours : le mercredi soir et le dimanche soir, c’est Loup Garou à la chicha. Ce jeu de rôle, incontournable des colonies de vacances, fait un tabac au Blue Crystal où ils sont parfois plus de 30 à participer à des parties géantes. « C’est aussi un bon moyen de mélanger filles et garçons », concède Mahamadou.

Collier de barbe et costaud comme un videur, dur dur d’imaginer que lui aussi est adepte du jeu depuis l’adolescence. Le jeune homme a grandi dans la cité difficile de La Muette à Garges-lès-Gonesse. Ses diplômes en poche, il officie comme conseiller en gestion de patrimoine, tout en menant de front une carrière de karateka qui l’amène aux championnats de France. Son grand-frère Ibrahim Gary est d’ailleurs vice-champion du monde de la discipline. Aujourd’hui, il se partage la gérance de la chicha avec 4 amis d’enfance, tous du Val-d’Oise : un Antillais, un Arabe, un Pakistanais et un Blanc. « D’origine catholique », précise le franco-malien, qui vit encore chez ses parents, pour insister sur la mixité du secteur.

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Mahamadou Gary, le boss du Blue Crystal. / Crédits : Michela Cuccagna

Les nouveaux patrons de la nuit

Ouvert à Oberkampf en 2011, le Kosy compte parmi les premières « chichas ambiancées » de ce quartier festif, comme les appelle le patron Mohammed Dramé. Au départ, l’établissement faisait bar à pâtes au rez-de-chaussée et narguilé en sous-sol. « Sauf que la chicha marchait beaucoup plus ! », s’amuse le grand costaud. Quelques mois après l’ouverture, il abandonne les carbonaras et transforme le lieu en club. Aujourd’hui, deux autres établissements du même type ont poussé dans cette rue, haut lieu de la nuit parisienne.

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Poseyyy à la chicha. / Crédits : Michela Cuccagna

Issu d’une famille mauritanienne de Bobigny (93), Mohammed Dramé est passé par toutes sortes de petits boulots : taxi, manutentionnaire et… serveur dans une chicha ! Celle de son grand frère. Chez les Dramé, le narguilé est une affaire de famille. À ses côtés pour tenir la caisse du Kosy, Saïdou, son petit frère de 29 ans, au visage aussi rond que celui de Mohammed est saillant.

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Milkshake by night ! / Crédits : Michela Cuccagna

Mais le secteur attire des profils plus atypiques. Comme Maurice Truong et son neveu Pierre Nguyen, tous deux d’origine vietnamienne et cogérants du Deep Lounge à Montparnasse (15e). Des asiatiques à la tête d’un bar à chicha ? Il n’en fallait pas plus pour que leur établissement ait la réputation d’être « une chicha de chinois » dans le petit monde du narguilé.

Maurice Truong, c’est l’histoire d’un franco-vietnamien qui a grandi dans une cité de Noisy-le-Grand (93) et qui tombe amoureux du narguilé. « Tous mes potes étaient blacks et rebeus. » A 19 ans, il met les pieds pour la première fois de sa vie dans une chicha, quai d’Ivry. Il ne décrochera plus. Par une amie en commun, il rencontre Ramzy El Ouni, 28 ans, dont la famille possède déjà un club à République. C’est avec lui et son neveu Pierre, qu’il ouvre le Deep Lounge en novembre 2014. Les deux franco-vietnamiens de 29 ans possèdent en plus une solide expérience de la restauration. Ils ont travaillé pendant 10 ans comme serveurs de quelques-unes des brasseries les plus chics de Paris.

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« Le XS n’est pas un bar à chicha. Je nous considère comme un club lounge artistique. » / Crédits : Michela Cuccagna

D’autres professionnels de la restauration se sont lancés dans la chicha. Ilyès Monfort a tenu pendant 8 ans le bar du très luxueux hôtel Costes, à deux pas de la place Vendôme. Aujourd’hui, ce Montreuillois est gérant du XS, le fleuron des chichas parisiennes. Ouvert en novembre 2015 à Ivry dans une ancienne salle des fêtes, le XS est le nouveau projet de l’équipe de l’Atelier, le bistrot chic et halal, mitoyen du club. « L’Atelier, c’est culte pour notre génération », atteste Julie, une musulmane pratiquante qui ne boit pas d’alcool et qui mange halal ; ce qui ne l’empêche pas de porter une tenue sexy. La jeune femme de 29 ans apprécie le club qui trie sa clientèle sur le volet et où elle peut fumer tranquillement son narguilé, parfum menthe sucrée.

Serge Aurier, Lartiste et Booder au narguilé

Si le Blue Crystal jouait la carte rap français pour se démarquer, le XS, lui, a opté pour un créneau haut de gamme. Au programme : voiturier, maître d’hôtel et photo-call pour les vedettes de passage. Seuls les écrans plasmas qui diffusent des matchs de Ligue 2 dénotent dans cette ambiance tamisée et luxueuse. « Le XS n’est pas un bar à chicha. Je nous considère comme un club lounge artistique », corrige Ilyès. Avant d’ajouter :

« C’est un lieu pour concrétiser et pouvoir dire à sa copine “Regarde, je t’ai amené au XS”. »

Parmi ses investisseurs, le footballeur Samir Nasri. Le joueur de Séville est l’un des sportifs les mieux payé de France. Le club attire aussi des peoples en tous genres, parmi lesquels pas mal de footballeur. Djibril Cissé, Ribéry, Rabiot, Dugarry, Stambouli ou encore Serge Aurier. Ce mardi soir, Layvin Kursawa, l’arrière du PSG, a fait le déplacement en compagnie de l’international Loïc Rémy, caché sous une casquette. VIP toujours : deux tables plus loin, le rappeur Lartiste est attablé devant des chichas avec une bande de copains.

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Boeur sur la chicha! / Crédits : Michela Cuccagna

Tout ce petit monde est venu pour assister au « XS Comedy ». Une fois par semaine, 4 comiques confirmés se succèdent sur la scène du club. À la programmation, l’humoriste Booder, que vous avez peut-être vu dans Pattaya ou Beur sur la ville. « Ici, les conditions techniques sont meilleures que dans bien des salles de spectacles », vante Nounours, un comédien de 33 ans, qui a longtemps fait ses one-man-show au Select, une autre grande chicha parisienne. Sur la scène, les punchlines sur les Turcs, les Algériens, les Marocains, les Antillais, les Roms ou les Congolais s’enchaînent à la vitesse de la lumière. Par contre, les narguilés sont interdits pendant le show. « On s’est aperçu que la fumée empêchait le public de voir la scène », confesse un serveur.

Chicha toute la vie !

Si le XS veut chasser sur les terres du Jamel Comedy Club, le Blue Crystal mise sur les soirées dansantes. La playlist du soir : Jul, Lacrim ou La Fouine. Pas le genre de mélodies qui passent dans les bars du 11e arrondissement. Les chichas sont au rap français ce que les pubs sont au rock : un lieu où faire la fête avec sa communauté. « Au début, c’était un truc de blédard. Puis on est passé à la chicha festive. Et aujourd’hui, nous sommes complétement intégrés à la culture urbaine », analyse Mahamadou Gary, le tenancier. Pour jouer la carte club à fond, le patron du Blue Crystal a demandé une autorisation à la préfecture pour pouvoir ouvrir toute la nuit. En attendant, Smokey le boa peut dormir tranquillement.

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Smokey en plein travail. / Crédits : Michela Cuccagna

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