Mon Erasmus en Corée du Nord

Mon Erasmus en Corée du Nord

On a rencontré les premiers étudiants français partis étudier à Pyongyang

Auberge espagnole | Contre enquête | par | 23 Janvier 2017

Mon Erasmus en Corée du Nord

Portraits de Kim Jong-il dans les salles de cours ou étude des poèmes de Kim Il-sung : bienvenue à la fac de Pyongyang. En 2015, 12 étudiants français se rendaient en Corée du Nord pour y étudier la langue. Pour StreetPress, ils racontent.

La feuille au format A4 ne paie pas de mine. Pourtant il s’agit d’un document inédit : un certificat de l’université Kim Il-sung de Pyongyang remis à une étudiante française. Sur le précieux papier, la liste des matières validées par l’élève ainsi que le nombre d’heures de cours effectuées. « L’université Kim Il-sung atteste que cette camarade a suivi des cours en tant qu’étudiante en échange à la chaire des langues étrangères », peut-on y lire. Le tout est siglé d’un tampon à l’effigie du prestigieux établissement nord-coréen.

Approuvée par Kim

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Des étudiants français en Corée du Nord ? La France accueille depuis 10 ans une quinzaine d’étudiants nord-coréens en école d’architecture, comme StreetPress vous le racontait en 2013,. Désormais, des élèves français font le chemin inverse en se rendant au pays des Kim pour étudier le coréen. A l’été 2015, ils sont douze Français à avoir suivi des cours à l’université Kim Il-sung pendant 40 jours. Une expérience qui a été renouvelée l’année suivante avant une 3e session prévue en 2017. Laetitia, étudiante du programme et fan de ciné coréen, elle, n’en revient toujours pas :
« J’ai été en Corée du Nord avant d’aller en Corée du Sud ! »

Welcome to Pyongyang

Pour se rendre dans le pays le plus fermé du monde, direction Pékin en Chine, avant de rejoindre la ville de Dandong à la frontière de la Corée du Nord. Ici, les étudiants grimpent dans le K27, le train qui dessert Pyongyang. À la douane, une seule exigence : qu’ils se délestent de la Bible s’ils l’ont dans leurs bagages. Mais à part ça, l’ambiance est bon enfant. « Au poste-frontière, les douaniers ont rameuté tout le monde quand ils ont compris que nous étions les Français qui venaient étudier à Pyongyang », rembobine Anaïs, une des étudiantes. Les policiers se pressent pour les apercevoir. Des passagers leur offrent de la nourriture. Un gradé enlève sa casquette pour les saluer.

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Les étudiants français et leurs deux potos nord-coréens. / Crédits : Anaïs Iniss

Arrivé en fin d’après-midi en gare de Pyongyang, le petit groupe est accueilli par des représentants de l’université Kim Il-sung ainsi que deux jeunes nord-coréens qui y étudient le français. Ces derniers les accompagneront matin, midi et soir pendant leur séjour. Alors que la nuit tombe sur la ville, la troupe se dirige vers le campus dans le minibus affrété pour l’occasion.

Les frenchies prennent leurs quartiers dans une résidence étudiante de quatre étages, située à l’entrée de l’université. Ils découvrent les dortoirs, les sanitaires et les salles de repos qu’ils partagent avec une cinquantaine d’étudiants. Puis ils dinent en compagnie de responsables de la faculté. Dès le lendemain matin, les premiers cours commencent. Au programme : dictées et exercices de vocabulaire pour évaluer leur niveau de coréen. Pour cette leçon inaugurale, c’est le directeur de la chaire de langue himself qui ressort son costume de prof.

Le campus est une bulle

Pendant leurs 40 jours à l’université de Pyongyang, Anaïs, Laetitia et les autres apprennent la lecture, la sémantique ou encore l’histoire de la langue coréenne, chaque matin de 8h à 12h. Mais ils n’assistent pas aux mêmes cours que les Nord-coréens. Les Français sont en effet repartis en petites classes de quatre à six élèves, avec des professeurs qui leurs sont dédiés. Ils sont dispensés du port de l’uniforme réservé aux nationaux et hormis une poignée de Nord-coréens, ils partagent leur résidence avec une majorité d’étudiants Chinois.

Sur l’immense campus, des enceintes diffusent un peu partout de la musique traditionnelle pendant que des écureuils gambadent dans les allées. Les Français sont libres de profiter des grandes pelouses, des tables de pique-nique ou d’acheter du poisson surgelé et des Kit Kat au beurre de cacahouète dans l’épicerie universitaire. Mais sitôt les grilles du bucolique établissement franchies, ils n’ont pas l’autorisation de se balader seuls dans les rues Pyongyang.

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Toutes les sorties hors du campus sont organisées par le staff de l’université. / Crédits : Anaïs Iniss

Le séjour Erasmus est un peu particulier. Toutes les sorties hors du campus sont organisées par le staff de l’université. Elles ont lieu les après-midis. Au programme, l’incontournable excursion à la colline de Mansu, où trônent les statues géantes de Kim Il-sung et son fils Kim Jong-il, ou la randonnée au mont Paektu, lieu de naissance du fondateur de la République Populaire Démocratique de Corée (RPDC) selon la mythologie nationale. Une autre fois, ils vont rendre visite à un professeur important de l’université qui loge dans un superbe appartement de 140 m2, situé dans une tour avec jardins et salle de gym. De quoi leur en mettre plein la vue. « Aux étudiants, ils disent : “réussi ton concours et tu iras dans le gratte-ciel à l’autre bout de la rue”. Ils en construisent partout pour loger les futures élites du pays », raconte Anaïs.

Pour pouvoir utiliser Internet, les Français se font accompagnés jusqu’à l’hôtel Koryo, principal établissement touristique de la ville, où un ordinateur est mis à leur disposition. Des trajets qu’ils effectuent parfois en métro dont l’accès leur est interdit sans guide nord-coréen. Ce n’est seulement qu’à la fin de leur séjour que les étudiants ont le droit de sortir seuls du périmètre de l’université. Mais là encore, ils ne sont autorisés à se rendre que dans quelques boutiques situées à proximité de leur résidence.

Un Erasmus presque normal

Un séjour étudiant verrouillé à triple-tour ? « Oui, on n’était pas libre dans les rues comme on l’est à Paris. Mais on n’était pas encadrés non plus comme on le voit à la télé. C’était joyeux et sympa. On faisait la fête. Et ça nous a ouvert l’esprit », insiste Tia, étudiante en master de relations internationales et en vietnamien à l’Inalco. Anaïs, qui rédige un mémoire consacré à la musique nord-coréenne, concède avoir pris la première cuite de sa vie à Pyongyang, à grand coup de Taedongkang, la bière nationale. Ce samedi soir-là, leurs deux jeunes guides nord-coréens les emmènent dans un restaurant. « La soirée s’est terminée très tard avec des jeux d’alcool ! », rigole l’étudiante de 23 ans qui parle coréen presque couramment.

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C'est le temps des copains... / Crédits : Anaïs Iniss

Si le groupe de Français a des échanges très limités avec les nord-coréens du campus, ils fraternisent avec leurs accompagnateurs, étudiants comme eux, qui partagent presque tout leur temps libre. Laetitia improvise des morceaux de guitare pour son camarade Kim Cholhun. Ce dernier enchaîne en lui jouant L’Internationale. Les excursions ou l’aide aux devoirs en leur compagnie deviennent des moments privilégiés pour faire connaissance. Kim Hyona leur raconte son parcours, depuis son lycée modeste jusqu’à l’université Kim Il-sung, une des meilleures du pays. Parfois, ils ont des discussions sur des sujets de société comme l’avortement ou les relations sexuelles hors mariage.

Un sentiment d’insouciance gagne aussi les responsables de l’université. Un après-midi, la petite bande part à Myongyang, à 100 kilomètres au Nord de la capitale. Dans cette belle forêt au pied des montagnes se trouve un musée qui regroupe tous les cadeaux reçus par les dirigeants nord-coréens de la part de diplomates du monde entier. La journée devient prétexte à une balade euphorisante le long d’un ruisseau. Anaïs raconte la scène en rigolant :

« D’un coup, le vice-président chargé des relations internationales de la fac se déshabille et se jette à l’eau. Puis il m’a tiré dans le ruisseau alors que j’étais tout habillée ! »

Plus tard, les étudiants tombent sur un groupe de militaires en pause clope. Ils les invitent à danser avec eux malgré leurs t-shirts mouillés. La journée se termine avec les Français portant sur le dos leurs professeurs nord-coréens et dévalant des routes à flanc de colline.

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Les français jouent à saute-mouton avec leurs guides nord-coréens. / Crédits : Anaïs Iniss

Un parfum de guerre froide

La promo de 12 étudiants est partie en RPDC dans le cadre d’un programme de l’Inalco. L’architecte du projet : Patrick Maurus, professeur de langue et de littérature coréenne. En 2012, il organise la venue d’un professeur de l’université Kim Il-sung dans la faculté parisienne pour 3 mois. À son tour, il est invité à Pyongyang en 2014 pour donner des cours. Puis tout s’emballe. Les responsables de l’université nord-coréenne proposent d’accueillir un groupe d’étudiants français. Quelques mois plus tard, les voilà qui débarquent à Pyongyang.

Mais en 2016, à la suite d’un changement de direction, l’Inalco refuse de renouveler l’expérience, affirme Patrick Maurus. De son côté, le Quai d’Orsay affiche son indifférence au projet, si ce n’est son hostilité. « Ils nous ont dit que si on avait un problème là-bas, on devait se débrouiller seul », continue le professeur. Sollicité par StreetPress, la direction de l’Inalco n’a pas donné suite. Pas plus que le ministère de Affaires étrangères, qui indique sur son site que « la France n’entretient pas de relations diplomatiques avec la Corée du Nord ». Car la RPDC est l’un des derniers états totalitaires de la planète et cherche à se doter de la bombe atomique, ce qui lui vaut d’être mis au ban des nations.

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Les 12 étudiants partis en 2016. / Crédits : Anaïs Iniss

Le programme d’échange continue malgré tout, sans l’Inalco. En 2016, douze étudiants repartent pour 40 jours à l’université Kim Il-sung, dans le cadre d’un séjour organisé par le Centre de Recherche International sur le Corée, une association fondée par Patrick Maurus. Les voyages sont autofinancés – soit 1.900 euros par personne pour un mois, billet d’avion non compris. L’asso’ ne reçoit aucune subvention. « Oui, on s’inscrit dans la politique du régime nord-coréen de développement du tourisme qui est une de leur priorité », concède Maurus. « Mais lors du second séjour, les étudiants ont eu un peu plus de liberté et ils en auront encore un peu plus lors du troisième. À chaque voyage, on grimpe une marche. » Et d’ajouter :

« Une des autres conséquences de ces échanges, c’est que des étudiants nord-coréens ont pu venir en France pendant un mois pour apprendre le français. »

Soft power nord-coréen

À la fin de leur séjour, les élèves français sont invités par leurs professeurs à écrire une lettre de remerciements à Kim Jong-un, le dictateur actuel. Anaïs se prête au jeu. Elle est aidée par un de ses accompagnateurs nord-coréens. La jeune femme est impressionnée :

« J’ai vu dans ses yeux à quel point elle nous jalousait de pouvoir écrire au Maréchal. Elle m’a dit qu’elle avait hâte de réaliser quelque chose de grand dans sa vie pour pouvoir lui écrire elle aussi. C’était absolument pur ce qu’elle disait, ça sortait de son cœur. »

Sur le campus, les 12 étudiants devinent la réalité du régime totalitaire nord-coréen. Dans chaque salle de TD, deux portraits de Kim Il-sung et Kim Jong-il les regardent au-dessus du pupitre du professeur. Parfois, ils étudient en classe des textes signés des deux dirigeants, comme ce poème composé par Kim Jong-il le jour de son entrée à l’université ou des citations de son père. À l’entrée de la bibliothèque du campus, des grandes statues à l’effigie des deux hommes ont été érigées. Les étudiants doivent les saluer chaque fois qu’ils passent devant. « Il faut enlever son sac à dos et fermer son parapluie puis s’incliner », s’amuse Laetitia.

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Anaïs et son joli certificat. / Crédits : Anaïs Iniss

Certains étudiants rencontrés ne sont pourtant pas convaincus que la République Populaire Démocratique de Corée soit une dictature. Tia juge que « l’on ne peut pas mettre des définitions occidentales sur des concepts orientaux ». Elle développe :

« Les médias vont nous dire que c’est une dictature. Pourtant là-bas, il faut que le Maréchal soit élu à la majorité par l’Assemblée. Rien que ça, ça pose problème. »

Anaïs, elle, remarque que « Pyongyang est super colorée, avec du monde dans les rues contrairement aux images grises des reportages ». Le séjour encadré des étudiants français permet aussi au régime de Kim Jong-un d’améliorer son image à l’international.


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