Solange : « Souvent on dit oui alors qu’on n’en a pas envie »

8 Février 2017

par Solange te parle, alias Ina Mihalache, « poétubeuse ». Cette artiste féministe de 31 ans, connue pour ses vidéos sur Youtube, a aussi réalisé un film et plusieurs créations sonores. Son dernier livre, Très intime, vient de sortir aux éditions Payot.

La youtubeuse publie « Très intime », une série d’entretiens de femmes racontant leur vie amoureuse et sexuelle. Des témoignages qui montrent que tout est politique, surtout l’intimité.

On voudrait avoir envie de sexe. Ce serait bien, mais on n’a pas envie. Alors plutôt que d’expliquer ou d’imposer ça à l’autre, on laisse faire. J’appelle ça les petits arrangements avec soi-même. Dans les rapports amoureux et sexuels, on fait en permanence des choses, non pas pour soi, mais pour l’autre. Pour que ça passe. Pour le statu quo.

Ce problème du consentement. Pourquoi on dit oui quand on n’en a pas envie ? C’est quelque chose de permanent dans les témoignages que j’ai recueillis pendant deux ans et demi.

La sexualité féminine a beaucoup subi

J’ai interviewé des femmes de 18 à 46 ans, de la jeune fille à peine majeure à la femme nouvellement ménopausée. Je suis littéralement entrée dans la chambre à coucher de vingt inconnues, prenant trois heures pour chaque entretien. J’ai choisi de parler de sexualité féminine, plutôt que de sexualité masculine, parce que j’avais envie de prendre soin de cette part-là. De l’écouter, de l’accueillir, car elle a beaucoup subi jusqu’ici.

Les femmes ont une propension à se mettre volontairement en retrait, à mettre leur désir et leur plaisir en dessous de celui de l’autre. C’est clairement l’effet d’un processus de domination. C’est grave, c’est banal, et c’est chiant parce que ça fait longtemps.

Questionner des femmes plutôt que des hommes, au-delà de l’aspect politique, était aussi un choix stratégique. Avec des hommes, parce que je suis une femme notamment, mais pas seulement, je n’aurais pas eu cette qualité de confidence.

Revenir sur des comportements qui nous semblent naturels

Dans ces entretiens, les femmes mettent sur la table de manière distanciée des choses qu’elles font ou ont faites. Tous ces comportements qui leur semblent naturels et qu’elles n’avaient jamais auparavant remis en question. Elles en parlent parfois pour la première fois.

La sexualité est le lieu d’une vérité. Parler de sexe, c’est un moyen de rencontrer des gens pour de vrai. De ne pas entendre un discours réflexe, tout fait. C’est aussi un lieu profondément traversé par des rapports de force.

Ce qui m’a le plus impressionné, c’est la clairvoyance et l’honnêteté des femmes rencontrées : elles ne se mentent pas à elles-mêmes et elles ne me mentent pas non plus. Elles ont accompli ce travail comme un devoir. Elles veulent toutes aller vers le mieux, se prendre en charge.

Un tiers de viols ou d’abus

Un tiers des personnes que j’ai interrogées ont vécu des abus, des viols. Quand je m’en suis rendue compte, c’était un choc. Il faut savoir que le viol par un inconnu dans une ruelle sombre c’est 3,7% des viols (je tiens mon chiffre de « Les crocodiles »), c’est ridiculement minime.


« Il insère son pénis dans un vagin et fait des va-et-vient jusqu’à ce qu’il jouisse, peu importe le vagin et peu importe si le vagin est d’accord »

Solange te parle, artiste

L’histoire de Gabrielle par contre est banale, tristement. Ce garçon gentil, mignon, qui la raccompagne chez elle. Et puis ce viol. Elle raconte très bien ce que c’est : « Il insère son pénis dans un vagin et fait des va-et-vient jusqu’à ce qu’il jouisse, peu importe le vagin et peu importe si le vagin est d’accord ». L’impression d’être un trou. Ensuite la victime de viol ne sait pas toujours comment nommer ce qu’elle a vécu, minimise souvent ce qui est arrivé. J’espère que ça change, justement parce qu’on en parle de plus en plus. Je me suis sentie investie d’une sorte de mission, même si ça peut paraître prétentieux de dire ça.

J’ai interrogé des femmes relativement privilégiées. Qui ont toutes un toit, un réseau. Mais je pense que sur les 3,5 milliards de vulves de la terre, une majorité souffre énormément comparée aux pénis. D’où ce besoin de mettre le pied dans la porte, de dire « il faut y réfléchir, en parler ».

J’aime le mot « sororité »

Il y a déjà beaucoup de bruit ambiant sur la sexualité. Mon objectif n’était pas de rajouter du bruit au bruit. Mais je pense que cette lecture peut faire du bien, aux hommes et aux femmes. Modifier des trajectoires individuelles.

Pour un homme, lire ce genre de témoignages a un côté voyeur. Mais voyeur pris au piège. Du style « je veux rester et regarder, même si ça fait un peu mal ». Sauf pour celui qui se protège en disant « non moi je ne ferais jamais ça ».


« Suis-je normale ? Suis-je aussi bonne que les autres ? On cherche à savoir et à se classer dans la hiérarchie des êtres. »

Solange te parle, artiste

Pour les femmes c’est différent. Au départ, certaines vont le lire avec cette question très ancienne de la norme : Suis-je normale ? Suis-je aussi bonne que les autres ? On cherche à savoir et à se classer dans la hiérarchie des êtres. Sachant qu’il y a toujours ce modèle de la salope, qui rend les hommes fous, qui veut tout le temps. Un modèle impossible.

Mais finalement, ce livre dessine une « sororité ». J’aime bien ce mot. Je n’ai pas énormément d’amis, filles ou garçons, personnellement. Mais je trouve ça important de s’émouvoir des vies des autres, de leur vouloir du bien, pour ne pas perpétuer l’oppression.

On est en concurrence pour le regard des hommes

C’est que ce dit la féministe et journaliste Mona Chollet dans Beauté fatale. Il y a dans la société quelque chose qui pousse les femmes à en faire des tonnes. En concurrence pour le regard des hommes. C’est très hétérocentré ce que je dis, mais on se met à disposition des hommes en quelque sorte. On s’habille, on se maquille et on s’épile pour eux. Sans vraiment se demander ce que ça nous apporte vraiment. Et ce livre désamorce ça.

Quand on lit ces témoignages, on peut se dire qu’on n’est pas seule, qu’on n’est pas nulle. Et aussi qu’on a le droit d’exprimer ce qu’on vit. Sortir des tabous et des non-dits.

La pénétration est une intrusion

Ce travail documentaire était aussi un moyen de me confier, moi. C’était donnant-donnant. Ça m’a pas mal bouleversée personnellement. Aujourd’hui, je remets en question la pénétration. C’est une intrusion, même si c’est une intrusion qui peut faire jouir, qui peut faire du bien.

Après des années de sexualité « normale », ça fait plusieurs mois que je pratique le sexe sans pénétration. C’est peut-être passager, mais je vous le dis : c’est une expérience à vivre une fois. Ça remet les choses à plat.


« J’ai parfois l’impression que la vulnérabilité de la femme est anatomique. Notre sexe est un endroit qu’on peut forcer. »

Solange te parle, artiste

J’ai parfois l’impression que la vulnérabilité de la femme est anatomique. Notre sexe est un endroit qu’on peut forcer. Et à l’inverse qui doit consentir. Je ne veux pas me poser en prêtresse et je pense que plein de femmes ne sont pas d’accord avec moi là-dessus. Mais on peut dire qu’on n’a pas envie de ça, qu’on n’est pas prêtes à ça, au moins pour un temps. On peut y réfléchir.

Crédit photo : Olivier L. Brunet

Propos recueillis par Alice Maruani