Bintou raconte comment vivre à la rue a marqué sa sexualité

8 Février 2017

par Bintou, 38 ans. Juste une femme.

Comment on fait quand on est une femme seule dans la rue ? On fait la meuf et le mec en même temps. Et on parle de ses règles. Extrait du témoignage de Bintou recueilli par Solange dans son livre "Très Intime".

Solange : Est-ce que les hommes osent se déclarer à toi, Bintou ?

Ouais, mais il faut surtout pas faire ça avec moi. Parce que ça me… j’ai l’impression que t’es une poule mouillée, quoi. Si tu me veux, tu me dégoûtes. C’est n’importe quoi ce que je dis,
c’est pas vrai, mais je n’aime pas qu’on m’aime. Je t’aime, et après éventuellement tu pourras m’aimer.

Je supporte pas les canards, en fait. Ce que j’appelle un canard, c’est le mec qui te répond quand tu l’appelles, qui répond à tes SMS, qui fait tout ce que tu lui demandes… C’est MORT ! Ça durera pas.

Parce que je suis déjà très imposante physiquement et au niveau de mon aura, et je prends toujours trop de place, et j’ai besoin qu’on me drive, faut pas que je drive. Parce que si je drive, on peut aller droit dans le mur (rires). Faut pas me laisser faire ça !

Et puis non, drive quoi, mec, putain, je veux un mec qui ait son rôle de mec. Et je veux avoir mon rôle de nana. (Petite voix mielleuse :) « Tu veux que je te fasse un petit dîner, mon chéri ? » Je suis très comme ça, malgré tout. Quand j’ai pas envie de te le faire, me casse pas les couilles, je te le ferai pas, tu vois. Mais j’aime bien ça.

J’aime bien redevenir nana en fait, j’en ai marre d’être un bonhomme et je suis un bonhomme. Donc, de temps en temps, je sais que j’ai pas de couilles, je sais que j’ai pas de bite entre les jambes, j’ai une chatte et j’aimerais bien de temps en temps qu’elle me serve, qu’elle me rappelle que je suis une femme, qu’elle me remette à ma place de femme, mais ma place de femme c’est (petite voix) « mon chéri d’amour »

Puis, de temps en temps, je fais le bonhomme, y’a pas de problème. Mais je suis un bonhomme. Je suis toute seule, je fais la meuf et le mec en même temps. Et j’ai cultivé ça aussi pour me protéger…

Tu vois, j’ai toujours été seule finalement. Tu fais comment quand tu dors sur un banc et que t’as tes doches et que t’ouvres les yeux et que t’as trois lascars autour de toi, il est trois heures du matin et t’es dans la street ? Tu fais quoi ?

Solange : Tu as fait quoi ?

« Eh les mecs, là j’ai mes règles. » Déjà, ça les écœure direct. Déjà, tu commences par ça, hein.

(Rires.) Et ensuite, bah, tu t’en fais des potes, vite. Vite vite vite, qu’ils oublient que peut-être, éventuellement, ils auraient pu te faire tourner… Donc tu t’en fais des potes, tu sors des conneries, tu parles comme eux, tu prends la même position… De toute façon, déjà, quand t’es dans la rue, t’es pas en jupette, hein, donc tu ressembles à un bonhomme. Et voilà, tu prends une attitude, il faut qu’ils voient en toi un mec, un pote, très très très rapidement. Je ne suis pas une gonzesse.

Même si là j’ai mes règles, là tout de suite, et ça t’écœure, t’as vu, quand je te le dis, et en plus j’ai pas de tampon, donc ça dégouline de partout, comment on fait ? Oh les mecs, putain, vous avez pas une serviette et tout machin, un mouchoir ?

J’ai mes règles, ça coule !
« Aaaahhh ! » La première chose que t’entends, c’est ça. Je le dégaine très souvent (rires). Même encore maintenant, mais pour rigoler, pour écœurer, pour m’amuser, j’aime bien titiller, je provoque.

Solange : Mais les mecs « mecs » comme tu aimes, ils s‘occupent de ton clitoris ?

(Bintou chuchote:) C’est le gros problème. C’est pour ça que j’ai viré sur les babtous. Mais tu sais quoi, j’avais même un mec que j’avais rencontré il y a longtemps, pendant six ou sept ans. On s’est rencontrés sur Internet. Et c’est drôle, parce qu’un jour on s’est dit: « Mais comment on s’est rencontrés ? » Et on s’est rappelé en fait qu’on s’était rencontrés sur Internet.

Ce mec-là, je l’appelais « mon brouteur ». Là, ça fait un moment que je l’ai plus revu, ça fait peut-être un an que je le revois plus. Je l’appelais le brouteur, mon brouteur. Il venait que pour ça. Et en plus, il avait un piercing. Oh là là là là là là !

Et je m’en suis rendu compte après, je lui ai dit : « Bébé, pourquoi toi, quand tu me fais ça, c’est comme ça? » Il m’a dit: « Parce que j’ai un piercing, bouffonne ! » J’ai dit : « Ah ouais ! Mais c’est génial ton truc » Parce que c’était le seul mec que je me suis tapé avec un piercing. Po po po !

Et il servait qu’à ça. Je l’appelais, dans la demi-heure il est là, quoi qu’il arrive, où qu’il soit, il est là dans la demi-heure, il vient me brouter et il s’arrache. Et il avait droit qu’à ça. Et d’ailleurs, il me demandait à chaque fois – parce que chaque fois il essayait… « Mais là, si je viens, on pourra essayer… » Je disais : « Non ! » Parce que je suis très autoritaire (rires).
Et je disais : « NON, NON, NON, NON, tu viens que pour ça, tu viens que pour ça. »

Et donc le mec venait que pour ça, c’était sa mission. Tu viens, tu me broutes, et tu t’arraches. Il faisait ça (bruit de bisou), mais génial ! Comme un chef. Et lui, par contre, il me faisait pas du tout bander, tu vois. Il est hors de question que tu me pénètres, toi. À quel moment ? Non.

Solange : Est-ce que tu crois que tu l’instrumentalisais un peu ?

Beaucoup, oui. Bah, il servait qu’à ça.
(…)

Solange : Question pénétration ?

Si je suis pas amoureuse, j’aime pas. Il faut que je sois amoureuse. Quand je suis amoureuse, putain, c’est génial, mais quand je suis pas amoureuse, je le fais parce qu’il faut nettoyer, il faut entretenir la bécane, tu vois… mais je prends pas spécialement de plaisir vrai.

Même avec mon gorille, quand c’est fait c’est fait, je suis contente, le lendemain je raconte à mes collègues que j’ai reçu l’animal chez moi, on rigole ahahah, mais j’ai pas de VRAI plaisir. Je suis une amoureuse, moi. (Elle chante.)

Solange : Est-ce que tu simules ?

Non, pas forcément. De toute façon, quand ça me casse les couilles, j’ai pas besoin de simuler, je dis: « Eh, vas-y (elle siffle), fais vite quoi, c’est bon, ça me saoule. » À la limite, je le fais débander en disant ça, mais ça me casse les couilles de simuler… Non, je simule pas, je mens pas en fait.

Je suis très honnête, donc : tu me casses les couilles je te dis, tu me casses les couilles, accélère mec. Après, c’est un travail avec la tête, c’est très cérébral, je vais le chercher, le plaisir. J’imagine des trucs, lalalala, je me rappelle de mon dernier amoureux dont j’étais complètement éprise et qui m’a fait ça… C’est moi, je peux me faire jouir toute seule, j’ai pas besoin de mec, hein.

Donne-moi deux ou trois godes, tu vas voir je vais m’en servir, je vais te faire un truc. ]‘ai pas besoin de ça, enfin tu vois, j’ai pas besoin d’un keum pour jouir, quoi. Donc, du coup, je vais chercher la jouissance et tout machin, je fais mon travail, hé… tac tac tac, ça vient ça vient, donc je lui dis (petite voix) : « Ça vient ! »

Lui, il kiffe en plus, comme ça il vient aussi en même temps (elle siffle)… Il m’a saoulée, là ! (Rires.) On jouit. Il est content. Je suis contente, parce que, ouais, j’ai joui quand même, ça fait du bien de jouir, alors je suis éclatée, tu vois. Voilà. Et après, on remet ça.

La dernière fois, pendant trois semaines j’avais la chatte en feu, mon coloc m’a donné des crèmes, j’étais irritée de partout, la peau découpée… le latex, j’en sais rien… trop de va-et-vient, trop de va-et-vient. Quand c’est pas mouillé… je lui ai dit après : « Eh, tu sais quoi? la prochaine fois ramène du lubrifiant, j’en ramènerai aussi. »

Il m’a dit : « Ouais, mais tu mouilles pas. » J’ai dis : « Ben ouais, t’es pas mon mec, je vais pas mouiller. » Je le fais parce qu’il faut le faire, mais je kiffe pas. Par contre, quand t’es mon mec et que je kiffe, pfff, rien que je te regarde, je suis trempée.

Très intime de Solange

Dans Très intime, publié aux éditions Payot, Ina Mihalache alias Solange a rencontré une vingtaine de femmes de tous horizons pour parler sexualité et intimité. Des témoignages bruts et parfois militants.

Propos recueillis par Alice Maruani