Je ne suis pas la fille de Fillon

16 Février 2017

par Mélisa, 29 ans, doctorante en droit. Cette fille d’immigrés a grandi dans un quartier populaire proche de Dunkerque. Sa spécialité : rentrer dans le lard des politiques.

Comme énormément d’étudiants, Mélisa a dû travailler pendant ses études. Elle raconte ses petits boulots ingrats, physiques et mal payés. Une réalité que les politiciens semblent trop souvent oublier.

Marie et moi, on a beaucoup de points communs. On est de la même génération (elle n’a que cinq ans de plus que moi). On a toutes les deux fait des études de droit pour devenir avocate.

J’ai lu dans la presse que Marie Fillon était stagiaire avocate et collaboratrice de son père en même temps. Payée 3.700 euros par mois.

Comme Marie, j’ai cumulé les emplois pendant mes études, parfois trois ou quatre. Je ne sais pas pour elle, mais mes emplois à moi n’étaient pas fictifs. Ils étaient physiques, ingrats, et ils payaient mal.

Je croyais à la méritocratie républicaine

Mes parents nous ont encouragés à faire des études supérieures. Mais ils n’avaient pas l’argent pour les payer. Famille de cinq enfants, d’un père qui gagne à peine plus que le smic et d’une mère qui ne travaillait pas pour nous élever. La question ne s’est pas posée.

Contrairement à Marie Fillon, je n’ai pas grandi dans un château de la Sarthe. J’ai été élevée à côté de Dunkerque, à Grande-Synthe, dans un quartier qu’on dit « populaire ». Ça veut dire collège et lycée ZEP, et son lot de découragements et de conseillères d’orientation qui cherchent à casser tes ambitions.

Quand j’étais plus jeune, je croyais à la méritocratie républicaine, vraiment. J’étais bonne élève. L’école était ma porte de sortie. Je voyais mon père né en Algérie, diplômé ingénieur à Bruxelles, et gardien d’immeuble en France après 10 ans de chômage. Mon père, si cultivé, que j’admirais tant, je le voyais avec son sceau et sa serpillière nettoyer notre immeuble crasseux. Ça m’a révoltée. Je me disais : « Ça, t’as pas le droit ». J’avais les crocs.

J’ai compris Marx en fac de droit

Mais en commençant les études supérieures, j’ai compris ce que voulait dire « lutte des classes ». Direct. D’abord, il y a eu la prépa à Sciences Po. J’ai été reçue sur dossier. Mon père était super fier d’abord, puis inquiet. « Comment on va payer ça ? » C’était 1.000 euros l’année. J’ai pas réfléchi longtemps : « T’inquiètes papa, je vais en fac de droit ». Tant pis pour la prépa.

À l’université de Lille, il y avait deux types d’étudiants. Les gens comme moi, en jeans-baskets, peu nombreux. Et puis ceux qui se sapaient comme pour aller au gala. Deux mondes. C’était impossible de me faire des copains parmi eux en fait.

Personne ne pouvait comprendre. Quand je leur disais que je travaillais en parallèle ils ouvraient grand les yeux : « Mais c’est pas possible, comment tu fais ? »

Deux à trois boulots cumulés

Je ne pouvais pas vivre avec ma bourse de 450 euros et mes APL de 120 euros. Et le Crous n’a pas de date fixe pour te donner tes aides, alors tu fais comment ? Pareil pour les APL, ça tombe une fois sur quatre. Quand je ne les touchais pas à temps, je devais aller aux Restos du cœur de Lille. J’ai aussi fait trois ou quatre fois appel au fonds d’aide d’urgence du Crous. La vraie dèche quoi. Et le stress quotidien.

« Tous les matins pendant quatre ans, de 5h à 13h, je faisais de la manutention dans un entrepôt. » Mélisa, doctorante vénère

Tous les matins pendant quatre ans, de 5h à 13h, je faisais de la manutention dans un entrepôt de la zone industrielle de Lesquin, à 15km de Lille. J’avais acheté une 106 à 500 euros pour faire la route. Le samedi, quand j’avais besoin d’argent, je faisais du téléconseil à Villeneuve d’Ascq. L’été, j’allais en Belgique pour faire des ménages.

Du coup, je n’allais pas à mes cours magistraux. J’assistais aux TD, qui comptaient pour moitié de la note. Les autres cours, je les rattrapais trois semaines avant les examens. Ça m’a réussi, parce que j’ai toujours fini dans les cinq premières. J’ai toujours eu des facilités.

Loin des fêtes et de la légèreté

Mes années étudiantes ne ressemblaient pas à celles des films et des séries. Les fêtes, les discussions dans des cafés, la légèreté, je ne connaissais pas. Je dormais 4 ou 5 heures par nuit. Je me levais avec la rage, je me couchais avec la haine.

Il y a des moments où je craquais. J’ai été carencée de tout, de fer, de vitamines. Je me droguais au café. Je tournais de l’œil au travail. Normal, je devais faire du 50 heures par semaine.

« Je me levais avec la rage, je me couchais avec la haine. » Mélisa, doctorante vénère

En arrivant à Paris, la vie était bien plus chère. J’ai dû faire un prêt de 12.000 euros pour finir mon master. Avancer le loyer, payer un matelas, un meuble ou deux, les frais d’inscription, etc. Il m’en reste aujourd’hui 8.000 à rembourser. Je vivais et je vis encore en collocation en périphérie parisienne. Je ne peux pas me permettre autre chose pour le moment.

Parallèlement à mon Master de droit et à un Master en science politique, j’ai continué à travailler, notamment pour l’ancêtre de Blablacar, à l’accueil, de 9h à 14h. J’en garde la sale sensation d’être invisible.

En même temps, je bossais pour un cabinet d’avocat, en temps que stagiaire, 800 euros en plein temps. Deux semaines par mois, je triais le courrier une heure par jour dans une étude d’huissier. Ça m’a permis de vivre correctement. Mais aux dépens de ma santé et de ma vie sociale, inexistante.

Les étudiants ne sont pas des flemmards

La mode en ce moment, c’est de parler de professionnaliser l’Université. Ils disent « il faut encourager les stages », « les étudiants doivent mettre les mains dans le cambouis ». C’est complètement déconnecté de la réalité.

Pourquoi les gens à l’Université ne font pas de stages ? Parce que ce sont des flemmards ou des rêveurs ? J’ai un scoop pour vous, chers ministres et chers députés : les étudiants ont du mal à joindre les deux bouts. Ils bossent à côté et ne peuvent pas lâcher leur travail pour un stage peu ou mal rémunéré.

Ça se voit que les gens qui pensent les lois n’ont jamais eu à travailler et à faire leurs études en même temps. Ils sont comme les enfants de Fillon, ils n’ont jamais eu faim.

Du coup, ils sous-estiment totalement le coût de la vie étudiante : qui peut vivre avec 425 euros ?

On est le 8 du mois et je suis déjà à découvert

Je ne cherche pas à ce qu’on s’apitoie sur mon sort. Je raconte une situation qu’on est des milliers à vivre et à avoir vécu. Personne ne devrait avoir à travailler et à étudier en même temps.

J’ai aussi besoin de dire ces choses pour ne pas exploser. C’est ma santé mentale qui est en jeu. Quand j’ai entendu l’histoire de la fille Fillon, de ses privilèges, de son salaire mirobolant gagné sur le dos des citoyens, j’ai littéralement pété un plomb.

Nous, on est cinq sœurs dans ma famille à avoir bataillé pour se payer nos études parce qu’on croyait à l’ascension sociale. Je ne pourrai peut-être jamais me payer l’école du barreau que j’ai préparée pendant un an sans prépa privée, parce que les frais d’inscription sont trop élevés.

Aujourd’hui, je continue jusqu’au doctorat, que je passe le mois prochain. Parallèlement, j’ai un boulot où je gagne 1.500 euros net par mois en temps plein pour donner des conseils par téléphone dans une compagnie d’assurance en protection juridique.

Aujourd’hui, on est le 8 du mois, et je suis déjà à découvert.

Et c’est pas François ni Pénélope qui vont me faire un chèque.

Propos recueillis par Alice Maruani