Aider l'Afrique oui ! Sans démocratie non

17 Février 2017

par Bruno Boidin, Maître de conférences au CLERSE

L’aide au développement de l’Afrique, telle qu’elle a été organisée depuis les années 1950, est bâtie sur de mauvaises bases.

L’aide au développement a été décrétée par les pays riches et les experts des pays donateurs et des organisations internationales qui ont privilégié un mot d’ordre simple mais pervers : « voici l’aide et voici comment vous devriez l’utiliser ». Comme si ces pays étaient sous tutelle

Mais il ne faut pas pour autant « jeter le bébé avec l’eau du bain ». Les indicateurs de développement humain et de conditions de vies moyennes se sont améliorés en Afrique. Et l’aide versée à ces pays y a contribué.

Pourtant, on aurait pu faire beaucoup mieux si l’on était sorti de cette relation descendante donateur – pays aidés.

La nouvelle génération africaine multiplie les initiatives citoyennes

Certaines tendances récentes montrent que l’on est peut-être à la fin de ce modèle caduque. Ainsi en Afrique, de nombreuses initiatives et dynamiques locales vont dans ce sens : économie populaire, coopération entre acteurs de terrain, émergence d’une nouvelle génération bien formée et avide de démocratie et de contre-pouvoirs…

Encore faut-il laisser la nouvelle génération prendre les rênes.

La place des intellectuels africains

Les intellectuels africains (comme Felwine Sarr ou Souleymane Bachir Diagne au Sénégal, Kako Nubukpo au Togo, pour ne citer que ces exemples )ont depuis longtemps proposé leurs propres paradigmes et il y a aujourd’hui un mouvement de reconnaissance et de légitimation forte de ces penseurs.

Une génération d’intellectuels se réapproprie son destin.

Sans tomber dans la caricature d’une Afrique culturellement homogène, certains de ces intellectuels pensent qu’il y a cependant des valeurs communes à de nombreux pays du continent.

Par exemple, l’importance de la communauté, de l’honneur, du don de soi, de la solidarité, qui sont compatibles avec une conception plus qualitative du développement et qui ont été peu prises en compte dans les politiques d’aides.

L’aide à l’Afrique a occasionné beaucoup de dérives

Les acteurs qui ont organisé l’aide à l’Afrique se sont donc souvent fourvoyés. Dans les années 1980 et 1990, ils se sont focalisés sur un développement orienté vers des logiques et des motivations principalement marchandes.

Or de telles politiques ont en réalité entraîné d’importantes dérives : oubli des plus pauvres et des droits humains fondamentaux. Sans pour autant réduire la corruption.

Aujourd’hui, l’aide ne peut faire abstraction des mouvements pro-démocratiques qui s’installent et sont renforcés par les nouvelles générations les mobilisations de ces dernières années contre le maintien des dirigeants au pouvoir au Burkina Faso ou au Sénégal en témoignent.

« Aujourd’hui, l’aide ne peut faire abstraction des mouvements pro-démocratiques qui s’installent […] contre le maintien des dirigeants au pouvoir » Bruno Boidin, Maître de conférences au CLERSE

Le problème, c’est que l’élite politique qui était aux commandes, souvent avec la complicité ou la complaisance des anciennes puissances coloniales, tente de se maintenir au pouvoir.
Ainsi les relations diplomatiques entre la France et l’Afrique sont encore très ambigües.

De l’autre côté, les réseaux de coopération décentralisée nord-sud, qui font intervenir des acteurs de la société civile, des collectivités territoriales et des universités, constituent des formes de coopération participant à un modèle qui se veut plus équilibré.

On est là dans une logique de démocratisation par le bas.

Cette dernière force de la démocratisation par le bas voit aujourd’hui s’accroître ses chances de s’imposer. Mais ce processus est long, avec des soubresauts de résistance et parfois des retours en arrière.

Une nécessaire mobilisation des initiatives populaires

Il est urgent de prendre en considération l’auto-organisation dans les quartiers urbains face aux lacunes de la puissance publique.

Tout un tissu associatif existe mais est peu mobilisé dans les décisions politiques, comme par exemple la finance informelle, la réparation des routes par les habitants des quartiers, l’entraide pour les dépenses de santé. Ceci conduit à une forte défiance vis-à-vis de la sphère politique.

Il existe cependant un mouvement international qui tente de prendre en compte cette réalité : les pays de l’OCDE ont en effet défini dans les années 2000 de nouvelles résolutions.

Celles-ci insistent par exemple sur la nécessité d’aligner les donateurs sur les priorités définies par les acteurs locaux et d’harmoniser l’action des partenaires de l’aide.
Il faut concrètement quitter le modèle donor-driven fondé sur la domination des experts extérieurs dans les pays pauvres.

Propos recueillis par Aladine Zaïane