Un prof de lycée « difficile » aux politiques : « La jeunesse n'est pas votre ennemie »

16 Mars 2017

par Vincent Leroux, 24 ans. Parle philo aux lycéens des académies de Paris et de Créteil, depuis trois ans.

Dans la bouche des politiques, les jeunes des quartiers défavorisés sont violents, nihilistes et irrespectueux. Ce n'est pas ce que je vois tous les jours dans mes classes.

Je suis un jeune professeur contractuel et remplaçant dans les académies de Paris et de Créteil depuis maintenant trois ans.

L’académie de Créteil est réputée comme la plus « difficile ». En tout, j’ai fréquenté quatre lycées. Le premier était équipé de portes blindées suites à une tentative d’intrusion à l’arme à feu. Le second avait pour réputation d’être bloqué régulièrement, voire à chaque contestation sociale. Le troisième était considéré comme l’un des pires établissements français. Enfin, le dernier et celui où j’enseigne actuellement, est situé dans l’une des cités les plus sensibles de l’hexagone.

Avez-vous mis les pieds dans les quartiers que vous décrivez ?

« L’école doit imposer la culture du respect », « Il y a quelque chose de brisé dans notre République » (François Fillon) ou « Des quartiers […] soumis à la sauvagerie » (Marine Le Pen). J’ai lu ces déclarations dans les journaux pendant ma grosse heure de trajet pour me rendre au travail. Ces propos, tenus suite aux incidents qui ont eu lieu près du lycée Suger à Saint-Denis en mars dernier, me choquent : ils véhiculent une image des quartiers et la jeunesse très éloignée de ce que je constate et vis au quotidien.

L’un des principaux chevaux de bataille des politiques, surtout depuis janvier 2015, est la place de la religion à l’école. Oui, certains de mes élèves sont croyants. Mais cela n’a jamais empêché ni le dialogue, ni une écoute attentive.

Je me souviens d’un cours sur Freud et la religion durant lequel nous avons débattu pendant une heure avec un élève juif. Aucune agressivité, aucune violence dans ses propos. Juste un échange constructif et enrichissant sur le rôle du père dans la religion. Un autre, musulman cette fois, me dit adorer Nietzsche, et ce, « malgré ses propos concernant la religion ».

Au-delà, mes élèves ne sont pas les cancres que les politiques dépeignent. Ainsi, une élève m’a demandé de lui prêter Race et Histoire après un cours sur Levi-Strauss — et a été conquise par sa lecture. Des jeunes m’ont demandé de leur apprendre du grec pendant une lecture de l’Allégorie de la caverne de Platon. En février, on a débattu en classe du problème de la déchéance de nationalité, et avec passion.

La jeunesse « dangereuse » débat, slame, et admire Camus

Alors où serait la violence si elle n’est pas dans les salles de classe ? Dans la cour de récréation ? Avec des insultes et des bagarres obligeant les professeurs à s’enfermer dans leur salle et des surveillants dépassés par les événements ? Une élève me confie qu’un cours sur Spinoza a tellement marqué la classe qu’ils en débattent sur leurs heures de pause.

Sur les murs du lycée alors ? Ni tags ni slogans revendicateurs. Des affiches pour un club de débats, qui, je l’ai vu de mes propres yeux, réunit des dizaines d’élèves toutes les semaines. Une autre affiche appelle à participer au printemps des poètes.

Ces élèves sont aussi des artistes. Les plus touchants et les plus sincères sont ceux qui « rappent » et « slament », styles musicaux souvent méprisés. J’ai assisté au concert de rap d’un de mes élèves tournant autour d’Albert Camus et surtout du livre L’étranger, évoqué dans une chanson. Il m’a confié, heureux de rencontrer un professeur à son concert, qu’il partageait le sentiment d’exclusion de Meursault.

Si la violence et la sauvagerie ne sont visiblement pas l’apanage de ces établissements, serait-ce à l’extérieur qu’elle se manifeste ? Lors des manifestations contre la loi travail du printemps 2016, le lycée était régulièrement bloqué par les élèves. J’ai alors improvisé un cours sur le manifeste du parti communiste de Marx, ainsi que sur l’engagement, dont ces élèves faisaient l’apprentissage.

Beaucoup d’élèves renoncent aux cursus prestigieux

Alors si les élèves ne sont pas le problème, d’où vient-il ? Une chose me frappe. Lorsque j’arrive dans un nouveau lycée, c’est toujours la même rengaine. Certains élèves n’ont pas eu de professeur dans certaines matières depuis plusieurs semaines ou mois, voire depuis le début de l’année.

Le sentiment d’abandon est perceptible quand je discute avec mes élèves. Ce sentiment, je le connais : je viens d’une petite ville du bout du monde en Bretagne, d’où on ne peut s’échapper sans voiture faute de transports en communs suffisants et où l’ennui est roi. Vu depuis les différents lycées de l’académie de Créteil, Paris semble être un Eldorado.

Mes élèves me demandent souvent s’ils peuvent prétendre aux universités et écoles prestigieuses de la ville Lumière. Beaucoup renoncent alors qu’ils en sont capables, malgré mes encouragements. Il est vrai qu’il y a deux heures de transport par jour…

Il faut soutenir ces jeunes, pas les pointer du doigt

Alors quand je lis qu’il y a « quelque chose de brisé dans notre République », je ne peux qu’approuver. Sauf que ce qui est brisé, ce n’est pas le lien entre la jeunesse et la République Française. Ces jeunes ne demande qu’à s’intégrer et à participer à la vie politique. J’en veux pour preuve ces débats que j’entends régulièrement sur les présidentielles à venir, ces encouragements à aller voter. C’est ce message que je voudrais vous faire passer : vous vous trompez de combat, la jeunesse n’est pas votre ennemi.

Je ne prétends pas avoir de solutions face aux problèmes rencontrés par une partie de la jeunesse. Je ne fais que constater des faits et ne parle que de ma (courte) expérience.

Mais je ne suis pas un cas isolé. Nombre de mes amis sont également professeurs et, je le sais, approuvent ce message. De plus, ces expériences ne font que me conforter dans mon choix de carrière. Lorsque je serai titularisé, je demanderai dès que possible mon intégration dans l’académie de Créteil.

Que vous, énarques, bourbonsiens ou béotiens qui prétendez incarner l’anti-système, n’oubliez justement pas ces jeunes, qui ne demandent qu’une chose : avoir la même chance de réussite que les autres.

À vous qui n’êtes jamais sur le terrain, je vous invite à vous déplacer. Vous y rencontrerez la force vive et l’avenir de notre pays.