Mannone Cadoret de la Brigade Anti-Négrophobie: « Le CRS qui me tenait m'a dit: ' Je ne comprends pas pourquoi je dois vous arrêter pour un simple t-shirt' »

Mannone Cadoret de la Brigade Anti-Négrophobie: « Le CRS qui me tenait m'a dit: ' Je ne comprends pas pourquoi je dois vous arrêter pour un simple t-shirt' »

Debrief avec un des militants sur l'interpellation qui fout la honte sur la Police française

C'est qui lui ? | Interviews | par | 14 Mai 2011

Mannone Cadoret de la Brigade Anti-Négrophobie: « Le CRS qui me tenait m'a dit: ' Je ne comprends pas pourquoi je dois vous arrêter pour un simple t-shirt' »

C'est la vidéo qui buzz depuis mardi: La Brigade Anti-Négrophobie invitée aux cérémonies de l'abolition de l'esclavage y est expulsée manu-militari. Mannone le militant plaqué au sol «n'avait pas pour but de faire une action bruyante».

Est-ce que la Brigade Anti Negrophobie avait été invitée par les organisateurs de la Journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage ?

On a reçu des invitations à titre individuel à notre domicile, on est juste allés avec les t-shirt dans le but de commémorer l’abolition de l’esclavage. On s’est dit pourquoi pas mettre la lumière sur notre groupe en portant les t-shirt Brigade Anti-Negrophobie. On avait pas pour but de faire une action bruyante.

C’est la présence du président de la République qui vous a motivée non?

On ne savait pas qu’il était là, on l’a su seulement une fois relâchés.

Comment s’est passée l’interpellation ?

La sécurité nous a contrôlés à l’entrée, nos sacs ont été vérifiés, on nous a dit qu’on pouvaient entrer avec. Lorsque l’on a voulu s’installer, il n’y avait plus de places assises alors on a attendu sur le côté que des chaises supplémentaires soient mises en place. On en a profité pour enfiler nos t-shirt puis s’asseoir. Le chef de la sécurité est alors venu pour fouiller de nouveau le sac, c’est là que débute la vidéo.  Franco (leader de la BAN ndlr) refuse de se faire prendre le sac, on est encerclés par les policiers en civils. Nous on voulaient juste s’asseoir et assister à la cérémonie tranquillement. Nos t-shirt ne posaient pas de problèmes du côté des organisateurs car ils allaient dans le sens de l’événement. C’est la police qui voulait que l’on retire les t-shirt.

Une fois retirés on vous a alors poussés vers la sortie

Le chef de la police a dit « encagez-les! ». Ils attendaient qu’on enlève nos t-shirt pour qu’on ne puisse pas nous identifier.

La vidéo qui fait mal

Le chef de la police a dit « encagez-les! »

Pourquoi avez-vous résisté lors de l’interpellation ?

Nous on voulait savoir pour quelle raison on nous expulsait, à aucun moment on a été violents. On a traîné des pieds pour les pousser à nous donner une raison valable. On voulait également gagner du temps pour remettre les t-shirt. Je me suis accroché pour exprimer aux passants pourquoi on se faisait dégager. Il ne fallait surtout pas qu’ils pensent que l’on était des fouteurs de merde.

Combien parmi vous ont été mis dans les camions?

On a tous été arrêtés, on étaient huit. Franco et moi avons été plaqués au sol. Un CRS m’a maintenu avec un genou entre les omoplates. Stéphane qui lui filmait s’est fait attraper. Ils lui ont demandé la camera, il a refusé. Il a été plaqué contre le mur. Tous les 3 on a été menottés et embarqués dans le camion. Les autres ont subi un contrôle d’identité et une palpation.

Vous avez été interrogés? On vous a donné des explications?

Les CRS qui ont eu pour ordre de nous neutraliser à la sortie du jardin nous ont rien dit. J’ai discuté avec le CRS qui me tenait, il m’a fait part de son étonnement. «  Je ne comprends pas pourquoi je dois vous arrêter pour un simple t-shirt. » . Lorsqu’il a trouvé mon invitation dans ma poche il a été très surpris. A aucun moment il a su nous donner d’explication mis à part qu’il avait reçu un ordre.

Combien de temps vous êtes restés dans le camion?

D’abord on a été mis au sol, je dirais peut-être 10 minutes. Puis menottés contre le mur et tenu à la main et à la nuque environ une demi-heure je pense. Il y a eu un contrôle d’identité, une fouille au corps puis on est montés dans le camion. Ils nous ont démenottés et emmenés au commissariat derrière le Jardin du Luxembourg. Les 3 filles n’étaient pas dans le camion mais dans le commissariat. Là on a dû rester environ 1h/1h30 jusqu’à la fin de la cérémonie. Ils nous ont dit « Allez vous sortez et vous n’avez pas le droit de rester devant le commissariat ! ». Légalement on était pas en garde à vue.

Une fois dehors vous avez suivi le reste de la programmation, notamment la conférence à l’Unesco

Une partie du groupe est parti à 14h à l’Unesco rencontrer notamment Malaak Shabazz (la fille de Malcom X ndlr). Moi j’avais le dos bloqué, du coup je suis allé aux urgences à la place. J’avais rien de cassé, juste un problème musculaire. J’ai obtenu un certificat de coups et blessures. Le souci c’est que juridiquement on était pas en garde à vue. Pendant toute la période de la détention, juridiquement on n’existait pas. On a vu aucun officiel, aucun avocat.

L incident

Le 10 mai, c’était la 6ème journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition, instaurée en 2006. A Paris, au jardin du Luxembourg, Nicolas Sarkozy présidait cette journée et invoquait dans son discours les grands noms de la lutte contre l’esclavagisme, de Toussaint Louverture à Aimé Césaire. 

Le collectif Brigade Anti-Negrophobie, venu pourtant avec ses cartons d’invitation se fait violemment expulser de la cérémonie. Le motif ? Porter des T-shirt où était écrit “anti-négrophobie”

En savoir plus sur la Brigade c’est Si le fait de me faire plaquer au sol peut faire réaliser qu’il y a des problèmes de négrophobie en France, c’est gagné

Après ce qui s’est passé, vous ne vous êtes pas dit qu’il faudrait boycotter la suite de la programmation et refuser d’aller à l’Unesco ?

Le matin c’était juste une cérémonie politique, un peu bling-bling. L’après-midi il y avait des discussions de fond. Il était important que l’on puisse y aller. Cela a été une bonne chose puisque les événements du matin ont été soulignés une fois là-bas. Il y avait la présence de Malaak Shabazz que l’on a rencontrée par ailleurs dimanche dernier à Nantes lors de La marche des esclaves. Au-delà de ça, c’est surtout le contenu des discussions qui était important.

Vous n’envisagez pas des poursuites ?

On ne sait pas encore, là on est train d’observer le buzz qui se fait autour de tout ça. On va s’organiser pour voir quelle réponse apporter. Vu que juridiquement il ne s’est rien passé, on a rien hormis les vidéos et les témoins.

Plusieurs d’entre vous militent depuis très longtemps, est-ce la première fois que ce genre de chose arrive ?

En ce qui me concerne c’est la première fois. Il y en a à qui c’est déjà arrivé mais je ne voudrais pas te dire de bêtises. Je ne sais plus exactement pour quelles actions c’était.

Vous avez eu des retours d’autres collectifs qui veulent vous soutenir ?

Pour l’instant c’est surtout des messages d’encouragement de la part d’individus. Depuis hier sur Facebook j’en reçois beaucoup de la part d’inconnus. C’est le cas pour moi mais aussi pour tous les autres membres présents.  

Au final cet incident aura eu un impact bénéfique pour vous

Si le fait de me faire plaquer au sol peut faire réaliser à ne serait-ce qu’une seule personne qu’il y a des problèmes de racisme et de négrophobie en France, pour moi c’est gagné. Après nous on est pas dans le buzz uniquement, on veut construire à partir de tout ça. On veut aller plus loin avec les gens qui ont été sensibilisés.


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