5 techniques pour empêcher les SDF de dormir dans un endroit chaud, tout en décorant

Galets, pics, bornes... Qui est le plus beau ?

Best-of | Tops | par | 8 Novembre 2012

5 techniques pour empêcher les SDF de dormir dans un endroit chaud, tout en décorant

« On a mis des grilles mais ça ne suffit pas. Avec les autres du syndic on va mettre des pics. » Joël croit avoir trouvé la solution pour virer les SDF en bas de sa copropriété. Mais pourquoi mettre des pics quand on peut installer des cactus ?

Lorsque vous croisez des galets dans votre hall d’immeuble cela n’attire pas nécessairement votre attention. Pourtant regardez les bien à deux fois. Ces innocents ornements passablement kitsch ne servent pas seulement à égayer votre entrée d’immeuble, il sont également de redoutables repoussoir à SDF.

Bancs penchés ou compartimentés dans le métro, grillages pointus, pics, poteaux, bornes… L’arsenal plein d’inventivité ne manque pas pour empêcher les sans-abris de s’assoir ou de s’allonger dans l’espace public ou privé. Attention quand même de ne pas faire passer l’esthétique avant l’efficacité.

5Les petits poteaux et bornes

Les petits poteaux !

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Les adeptes : Les magasins, les copropriétés (garages)

L’avis d’ABC équipements, fabriquant de mobilier urbain : « La nouvelle loi sur le mobilier urbain (voir encadré) va nous obliger à éliminer beaucoup de nos modèles de poteaux et bornes qui ne seront plus valables, c’est très compliqué pour nous. »

L’avis d’Eric, 44 ans, ancien animateur social, à la rue depuis 2 ans : « Moi les poteaux, j’aime bien, ça me permet de caler ma valise et ça évite qu’on me la vole la nuit ! (…) De toute façon, ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent en matière de mobilier urbain, on trouvera toujours l’astuce pour se mettre à l’abri ».

Efficacité : 2/10. Pratique pour caler une valise donc, le poteau n’est pas bien efficace et surtout facilement déboulonnable. Du coup le SDF à la frêle silhouette s’y glisse sans problèmes majeurs.

Esthétique : 2/10 Malgré sa forme phallique, le poteau n’est pas très bandant… sorte de colonne de Buren dépressive, nous suggérons un relooking complet.

Note totale : 2/10. Nous sommes très déçus par ce produit qui pourtant semblait parfait sur le papier.

4Les galets

Les galets !

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Les adeptes : Les magasins, les copropriétés et… les plages

L’avis de Daniel alias « Papy », SDF depuis plus de 10 ans : « Les galets, ça décore. On peut les peindre de toutes les couleurs, c’est sympa. Je préfère ca aux mauvaises herbes. Et puis ca ne m’empêche pas de dormir : 2 bon matelas, un duvet, et trois couvertures, et voilà le travail ! »

L’avis d’Elisabeth, alias « Zali », à la rue depuis 10 ans : « L’urbanisme est en dessous de tout ! Paris est une grosse poubelle et on accuse les SDF alors que ce n’est pas nous. Moi je pense qu’il faudrait remplacer les galets par des planches en bois, ça me permettrait de me reposer un peu, je suis tellement fatiguée en permanence que je m’allongerais n’ importe où. »

Efficacité : 5/10 plus ou moins efficace suivant l’utilisateur, il ne fonctionne pas sur les durs à cuire ou les SDF ultra-équipés comme Papy. Petit conseil pratique, le combo « galet-rocaille-plante-rondin de bois » est un mix gagnant pour vraiment donner du fil à retordre à notre SDF.

Esthétique : 4/10 Papy aime bien, nous on aime moyen (surtout que le galet multicolore ne court pas les rues).

Note totale : 4,5/10. Un Paris-plage (version Dieppe) pour sans-abris.

3Les pics

Les pics !

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Les adeptes :: Les banques, assurances et copropriétés.

L’avis d’ABC équipements, fabriquant de mobilier urbain : « Ce type de mobilier se trouve dans l’espace public, il est donc soumis à une règlementation stricte. Par exemple, les pics doivent être inconfortables mais ne doivent pas blesser. »

L’avis de Joël, 72 ans, policier à la retraite et habitant d’un futur immeuble à pics : « On a mis des grilles mais ça ne suffit pas. Avec les autres du syndic de copropriété on va mettre des pics ! Ils pissent partout, c’est une horreur. Je les chasse mais je ne peux pas tout faire moi-même ! »

Efficacité : 3/10. Assez inconfortable certes, ces pics n’empêcheront pas nécessairement l’importun de s’allonger à condition qu’il ait le fessier modeste (pour se glisser entre) ou très musclé. Désolé Joël…

Esthétique : 7/10 Style donjon SM moyenâgeux ou design carcéral, chromé, effet rouillé ou teinté d’un élégant vert canard ou bleu royal, le pic ne manque pas de chien. Peut mettre en valeur la pierre, le bois ainsi que le marbre.

Note totale : 5/10 sans être révolutionnaire, le pic joue son rôle mais intimide surtout la grand-mère au fessier fragile.

Ce que dit la loi

Une petite épine juridique dans le pied des afficionados du mobilier anti-SDF : Un arrêté sur le mobilier urbain a été publié le 2 octobre 2012, pour contrôler les dimensions des bornes et des poteaux afin d’assurer la sécurité des malvoyants sur la voie publique. Ainsi, aucune borne ou ni aucun poteau ne peut faire moins que 50 cm de hauteur et 28 cm de diamètre. Cette norme touche indirectement les dispositifs anti-SDF, bien souvent situé au raz du sol. Cependant, la norme ne concerne que les nouvelles installations (à partir d’avril 2013) et ne remet donc pas en cause les installations déjà existantes.

2Les bancs inclinés

Les bancs !

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Les adeptes : La RATP et collectivités locales

L’avis d’Arnaud Elfort, plasticien et fondateur du Survival Group (voir ci-contre) : « Les plans inclinés sont tellement discrets que les gens ne s’en rendent pas compte. Les bancs classiques sont en train de disparaître complètement, ce qui est problématique aussi pour les personnes âgées. On est vraiment dans une société de la performance. »

L’avis d’ABC équipements, fabriquant de mobilier urbain : « On a de plus en plus de demande des collectivités pour des bancs et banquettes où les gens ne peuvent pas s’allonger. Mais elles ne sont pas présentées comme ça, ce n’est pas politiquement correcte. Les collectivités en installent mais ne les mettent pas en avant. »

L’avis de Matthieu, journaliste à 2° (magazine d’urbanisme) : « Les ados ne peuvent plus se rouler des pelles sur les bancs, les dispositifs sont moches. Bref, c’est de la merde. Je serais SDF, je dormirai aux pieds des bancs anti-SDF, pour faire chier. »

Efficacité : 10/10. Vous avez déjà essayé de vous allonger sur une de ces étranges planches futuristes fluos qui pullulent dans le métro ? Non ? Normal, parce que c’est tout simplement impossible. Ou alors vous n’êtes pas soumis à la pesanteur (envoyez une vidéo, ça nous intéresse). Par contre comme le dit Matthieu, il n’est pas interdit de dormir … à côté.

Esthétique : 5/10. Si cette planche futuriste a fort belle allure dans son ensemble, elle perd de sa superbe dès qu’elle est occupée, ressemblant alors à un perchoir grotesque de citadins engoncés et vacillants. Et la dignité humaine du col blanc dans tout ça ?

Note totale : 7,5/10. Ce faux banc est d’une efficacité redoutable, si redoutable en fait qu’il empêche tout le monde de s’assoir. Du coup on se demande : un banc qui ne remplit pas sa fonction de banc est -il encore un banc ? Je vous laisse méditer sur cette question hautement philosophique…

Le collectif « Survival group »

Collectif d’artistes fondé en 1997 par Arnaud Elfort et Guillaume Scheller, le Survival Group met en lumière pour mieux les dénoncer ces « anti-sites » ou « excroissance urbaines anti-SDF » bien souvent invisibles et banalisés en les photographiant ou par des happenings (inauguration d’un faux projet artistique intitulé « Esthétique Assedic »).

1Les Cactus

Les cactus !

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strong>Les adeptes : Les copropriétés.

L’avis d’Arnaud Elfort, plasticien et fondateur du Survival Group (voir ci-contre) : « Les cactus et la végétation sont parmi les formes les plus vicieuses. Ils permettent d’éviter la brutalité, la monstruosité frontale du dispositif. Ça joue sur le côté verdure, écolo. Mais en même temps on reste sur les pics. »

L’avis d’Evelyne, 48 ans, mère au foyer et habitante d’un immeuble à cactus : « je suis contre ce type de systèmes qui empêchent les pauvres SF de se réfugier. Les gens n’ont qu’à fermer leurs portes à clés et les laisser dormir dans le hall d’immeuble, au moins pendant l’hiver. Un peu d’humanité quoi ! »

Efficacité : 9/10 Le cactus laisse peu de possibilité d’aménagement pour le SDF qui préférera de loin se casser le dos sur des galets ou se contorsionner entre des poteaux.

Esthétique : 7/10. Mention bien pour son côté kitsch et exotique, idéal pour une dîner tacos entre ami. Peut également servir de sapin de fortune pour les copropriétés les plus radines.

Note totale : 8/10. Caramba, sous tes airs de gentil écolo, tu feras fuir le plus coriace des crèves la faim !

Un style à part entière

« L’architecture de prévention situationnelle », courant de pensée né dans les années 1960 aux Etats Unis, présuppose que les villes sont les terreaux idéals de la criminalité et qu’il faut par conséquent les rendre inaccessibles ou inhospitalières pour les individus jugés potentiellement dangereux. Cette thèse d’un urbanisme criminogène arrive en France sous la présidence de Valery Giscard d’Estaing et entraine une première vague d’aménagement du territoire qui sera poursuivi et même amplifié sous Mitterrand. Aujourd’hui ce type d’architecture est devenue monnaie courante et est utilisé aussi bien par les instances publiques que les particuliers. Sous couvert de préserver la sécurité, beaucoup de dispositifs urbains sanctionnent en réalité la pauvreté et l’exclusion.*


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