On était à une réunion du groupe parano-trotskyste « Toute La Vérité »

« S'il y en a un qui n'est pas d'accord, et bien je lui dis ‘’casse-toi !’ »

Reportage Mystérieux groupuscule à la gauche de la gauche, « Toute La Vérité » fait du prosélytisme à la sortie des lycées et des facs depuis des années. A leurs « assises », on a tenté d’en savoir plus sur ce journal à la prose nord-coréenne.

on-etait-a-une-reunion-du-groupe-parano-trotskyste-toute-la-verite

Promettez-vous de dire "Toute la Vérité", rien que la vérité ?

C’est quoi : « Toute La Vérité » est un groupuscule d’inspiration trotskyste basé à Paris, relique d’une scission au sein des lambertistes du Parti Communiste Internationaliste à la fin des années 1980. Joint par StreetPress, le docteur ès extrême gauche Christophe Bourseiller, croit savoir que « Toute La Vérité » sont les premiers à avoir révélé le passé lambertiste de Lionel Jospin. Le Parti Ouvrier Indépendant de Gérard Schivardi, pourtant trotskyste, prétend ne jamais en avoir entendu parler, tandis qu’à Lutte Ouvrière, on met les distances : « Nous n’avons aucune relation avec ses militants et nous n’avons rien à en dire. » Mystère, mystère…

La micro-organisation jouit d’une petite notoriété grâce à la diffusion de son journal éponyme à la sortie des lycées, des facs, du métro. Un journal à la prose tellement caricaturale qu’on se demande si elle n’a pas inspiré le Parti Juchéen de France , cette organisation parodique qui revendique être la voix de la Corée du Nord en France

Les militants de « Toute la Vérité » s’appellent entre eux « le groupe trotskiste. » Son nom est une référence au journal concurrent « La Vérité », organe officiel des trotskistes français. La nuance est dans le « Toute », qui asseoit leur street-credibility.



Où c’était : « Toute la Vérité » organisait samedi ses « assises » dans une salle du complexe AGECA, qui loue des espaces aux associations, au 177 rue de Charonne. Une salle sans fenêtres, éclairée au néon, saturée de banderoles sur lesquelles on peut lire en caractères crypto-soviétiques : « Non au carnage anti-jeune de l’austérité », « A bas les lois et fichiers racistes », « Place à la jeunesse ! Paroles aux jeunes ! »

Ce qu’on a entendu :

> « Edouard Martin est encarté au PS ! »

> « Ces camelotes de médicaments génériques fabriqués en Inde, c’est fait pour nous empoisonner. »

> « Le travail des enfants revient en force en Europe. Voilà où mènent les politiques capitalistes ! »

> « Et ils s’émeuvent de la banquise qui fond… Oh comme c’est triste ! Ils ne pourront plus faire de voilier ! Pauvres bourgeois ! Par contre les petits africains qui meurent de faim, ils s’en foutent ! »

> « Twitter, Facebook, qui publient des trucs racistes… Ce n’est pas entretenu par les Américains ça ? »

> « Le Parisien est le journal officieux de la DCRI. »

> « Il y a tous les symptômes de la décomposition, comme au moment du déclin de l’Empire romain. Les Américains… Quand vous les voyez à Halloween… Dès l’enfance, on les abrutit en les déguisant en sorcières ! »

> « Nous sommes comme les premiers bâtisseurs de l’Empire Romain. »

> « Êtes-vous d’accord avec ce diagnostic ? »

Et ils s’émeuvent de la banquise qui fond… Oh comme c’est triste ! Ils ne pourront plus faire de voilier !






La feuille de chou


Pourquoi ils sont si underground: « Toute La Vérité » est un groupuscule à l’ancienne qui refuse d’utiliser Internet pour cause de paranoïa aiguë. Sophie, une des cadres, explique à StreetPress que « les 13 routeurs de l’Internet mondial sont contrôlés par le gouvernement américain ». « On ne veut pas se soumettre à l’impérialisme. » Sur leur journal, pas d’email, pas d’adresse, rien pour les contacter. Et aucun article n’est signé. C’est dans la rue, avec une prédilection pour les facultés, les lycées, les hôpitaux ou les sorties de métro, que Toute La Vérité essaie de recruter des membres. Ce genre de réunions est le seul moyen de les contacter.

Pourquoi on a eu du mal à communiquer : « Mais est-ce que tu es prêt à t’engager dans la lutte, camarade ? » On répond « oui » pour faire plaisir à Pierre, 27 ans, un des organisateurs, mais le subterfuge ne dure pas bien longtemps. Pendant la réunion, les interventions sont ponctuées de votes à main levée, avec parfois des petits coups de pression qui mettent bien à l’aise, genre « on va savoir qui est qui maintenant… », ou « s’il y en a un qui vote contre, et bien je lui dis ‘’casse-toi !’’ » Lâches que nous sommes, nous levons le bras le plus haut possible.

Mais le vernis craque quand, en préalable à toute interview, Arthur, le juvénile président de séance qui étudie au très bourgeois lycée Louis Le Grand, veut nous enrôler pour tracter avec lui « tout de suite ». Avant de nous soumettre à un interrogatoire pour savoir si on partage les opinions délirantes du groupuscule. Après une prise de bec, StreetPress doit s’en aller sous les regards méprisants des militants pour les « prostitués » de journalistes.

Les 13 routeurs de l’Internet mondial sont contrôlés par le gouvernement américain


Qui était là : Des étudiants poupons comme Arthur et Quentin qui ont connu « Toute La Vérité » au moment de la rentrée scolaire et qui ont été convaincus de distribuer le journal devant leurs établissements à Censier et Marne-la-Vallée. Membeni, quant à lui, 24 ans, afro sur la tête et dégaine franchement swag, est venu parler du Général Bigeard et de Mumia Abu-Jamal. Il y a aussi Adama, « issu des banlieues » et qui se dit « presque islamiste ». Ce sera du one-shot pour lui puisqu’il ne repartira pas convaincu. D’autres ont l’air plus perdus, comme Mahmoud, ancien militaire-démissionnaire, dont le discours décousu émeut l’assemblée. Pareil pour Judith, la très timide lycéenne au gentil sourire de 17 ans.

Les plus anciens, comme Jean-Michel, postier en polaire, venu dénoncer « le poison des médicaments génériques », ou Marco , en procédure de licenciement à l’Insee « parce que juif et trotskiste », sont assis au fond de la salle et se font discrets. D’après les organisateurs, tous participent à la conception du journal, même si on a du mal à y croire.

La star : Omar, 60 ans, crâne luisant et polo Lacoste, avec une grosse montre dorée au poignet. Trappu et musclé, il crie, il insulte, il éructe avec une gestuelle toute mussolinienne. Ses principales cibles : « Les journalistes, tous des prostituées », « Bob Marley et les hippies dégénérés », « les gens qui font la fête et qui n’ont aucune utilité sur Terre », « les sociologues, psychologues, philosophes, qui vendent du vent pour le plaisir des petits bourgeois. »

C’est lui qui distribue les mauvais points – « Julie tu trompes », « le camarade Quentin n’y est pas » – et qui parle avec autorité au nom du mouvement : « L’objectif, c’est d’être 60 au prochain rassemblement ! Puis des centaines à ceux d’après ! Des jeunes qui ne connaissent pas la trahison et qui sont encore vierges ! Et avec eux, vous serez des acteurs historiques parce que vous avez une vision scientifique de l’histoire ! » Il monopolisera la parole pendant les 3 heures de la réunion.

Les infos : On y a appris que 323 « bons de soutien » ont été collectés avec la vente du dernier numéro, ce qui donne une idée de sa diffusion. Ses sympathisants, au vu du nombre de participants ce samedi, tiennent dans une salle de classe pour 40 personnes. Selon un rédacteur de « Toute la Vérité », le premier numéro date de 1989.

Les gens qui font la fête n’ont aucune utilité sur Terre


Suivre StreetPress sur Twitter :

Suivre StreetPress sur Facebook:

une erreur, une information à préciser

Source : Robin "Mercarder" D'Angelo StreetPress

Cc Publié le 17.12.12