« La "Génération H" s'est construite en réaction à notre société anxiogène »

« La "Génération H" s'est construite en réaction à notre société anxiogène »

En attendant le film, Alexandre Grondeau présente son 2e roman, Génération H

High Times | Interviews | par | 21 Mars 2013

« La "Génération H" s'est construite en réaction à notre société anxiogène »

Sur StreetPress Alexandre Grondeau raconte que s'il est allé en teknival dans les 90's, c'est aussi pour échapper à notre société anxiogène qui veut nous faire «manger 5 fruits et légumes par jour». De là est né un roman : Génération H.

C’est quoi la génération H ?

Le concept du bouquin c’est de parler d’une génération dont on n’a jamais parlé dans la littérature française. Les États-Unis ont eu des auteurs comme Kerouac qui s’adressait à la beat generation. La littérature américaine a abordé les thèmes de la jeunesse, de la liberté et de la drogue. En France, ce n’est pas du tout le cas. J’avais envie de parler de cette génération, de cette époque, de ces révolutions musicales. Toute cette H-culture qui existe au travers du cinéma, de la musique. Cette génération en filiation avec Huxley, Baudelaire ou Rimbaud. Des gens qui ont fait des tests, ont exploré leurs sens. Mais pas dans une logique contestataire type peace and love. Je peux même te dire que les hippies on n’aimait pas trop ça. La génération H revendique certes une dose de liberté et une soif de découverte mais en disant « on n’est pas des gentils, on n’est pas des baba cools. » Les personnages du roman ne sont pas dans un trip aimons nous les uns les autres. Ils se disent plutôt « vivons nos vies et on verra bien ce qu’il arrivera demain ».

A part la fumette, ils ont quoi en commun les gens de la génération H ?

C’est une génération qu’est née dans une société anxiogène. Depuis la naissance, on nous dit qu’il faut bien travailler à l’école si on veut du boulot. Et qu’en même temps, comme c’est la crise, on n’est même pas sûr qu’il y aura du travail. On nous dit : « Surtout ne bois pas, ne fume pas sinon tu vas être malade. » « Mange 5 fruits et légumes par jour sinon tu vas finir obèse. » « Fais attention avec qui tu baises parce que tu peux attraper des maladies. »

Dans la mesure où à chaque fois qu’on faisait quelque chose on nous a dit « fais attention », la génération H s’est construite en réaction par rapport à ça. En disant « Nous aussi, on a envie de vivre, on a envie de s’éclater. Arrêtez de nous poser des étiquettes de génération Tanguy, de gars assistés et incapables de sortir de chez eux, lobotomisé par la télé. » Les gens que j’ai autour de moi, et qui ont entre 15 et 40 ans, c’est des gens dynamiques. Il y a des ingénieurs, des avocats, des chefs d’entreprises.

Face à cette société anxiogène, la génération H a développé une certaine forme d’épicurisme et d’hédonisme en réaction à cette fin d’histoire annoncée dans laquelle il y avait pas d’autre fin possible que d’être encadré et de rentrer dans le moule. Cette génération s’inscrit dans une quête de jouissance et de plaisir. Un certain rapport à l’esthétisme et au plaisir. Une quête de qualité musicale, cinématographique et littéraire. Une quête de qualité de la fumette et de l’alcool. Une sorte d’éducation des sens.

Face à cette société anxiogène, la génération H a développé une certaine forme d’épicurisme et d’hédonisme

À quel point est-ce que ce livre est autobiographique ?

Ce n’est pas vraiment autobiographique. Les teknivals et sound systems, j’y étais. Tout ce qu’il y a dans le roman s’est réellement passé et quand les gens le lisent, ils revoient forcement des gens qu’ils avaient dans leur entourage. Mais les gens que j’ai connus à cette époque-là sont aujourd’hui père ou mère de famille, chef d’entreprise. D’autres ont voulu rester dans le côté rebelle et décalé et ont des fermes dans des endroits reculés. Ils sont tous heureux.

Pour reprendre Hakim Bey dans son essai T.A.Z (Zone Autonome Temporaire), les espaces de libertés sont aujourd’hui des espaces éphémères et leurs territoires sont mouvants. Et mon bouquin montre ça : on a des espaces de liberté totale où les règles de la société ne s’appliquent pas. Et ces territoires-là, il faut les suivre. Le parcours de cette bande de jeune, c’est une itinérance autour de ces territoires de liberté. Les gens que j’ai connus gardent cette itinérance.

Tout au long de l’histoire, tu décris beaucoup de chansons d’artistes, il y a même une playlist en fin de bouquin. Pourquoi cette place donnée à la musique ?

Dans le livre la relation à la musique est très importante. Dans un passage du récit, les personnages se retrouvent à Tarnos, un des premiers teknivals de l’époque qui se déroulait sur une base militaire. Puis plus tard, ils découvrent les sound systems, notamment à Pauillac, près de Bordeaux. Ça me paraissait important de dire qu’à l’époque on écoutait autant Cypress Hill que de la hard-tech en teknival, que les premiers sons de Raggasonic, ou Noir Désir. On était dans une conjonction musicale intéressante. La généralisation du hip-hop, le renouveau du reggae, l’éclosion de la techno, le mouvement grunge. On écoutait de tout.

J’ai vu que sur génération-h.fr, vous cherchiez à prolonger ce lien.

Ouais, on a mis à disposition un mix et on va offrir une compilation. Il y a quelque années, j’ai fondé Reggae.fr, le 1er site francophone sur la musique jamaïcaine. Ça m’a permis d’aller en Jamaïque, en Guyane, à Londres, en Allemagne. J’ai pu rencontrer beaucoup d’artistes qui aujourd’hui me font le plaisir de poser sur la compilation. Je pense que l’articulation littérature-musique parle vraiment à notre génération. Je suis très content d’avoir pu réunir mes passions et surtout d’avoir pu parler d’artistes dont on ne parle jamais dans la littérature.

A l’époque on écoutait autant Cypress Hill que de la hard-tech en teknival, que les premiers sons de Raggasonic, ou Noir Dési

Pourquoi avoir choisi la forme du Roman ?

Je suis un grand amateur de Hunter S. Thomson, l’auteur de Las Vegas Parano. J’aime beaucoup Bukowski. Je m’étais dit que si j’écrivais, c’était pour poser des questions sociétales, et aborder des thématiques qui dérangent ou qui parlent aux gens. Cette époque, je l’ai vécue et j’avais très envie d’aborder ce monde décalé, de parler de ces personnages tellement extraordinaires. La forme romanesque était alors évidente. Jusqu’à ce que ça deviennent éventuellement un film, ou une forme visuelle.

Il va y avoir une adaptation ?

Ouais, je pense qu’il va y avoir une sortie film, qui reprendra le roman d’une manière ou d’une autre. Je pense qu’il y a vocation. C’est un roman très visuel où il y a des personnages forts, colorés. Il y a déjà une bande son. Et c’est aussi un thème que le cinéma français n’a jamais abordé. Il a un boulevard devant lui et cette histoire parlera à beaucoup de gens.