28/06/2017

" Mon frère a été condamné pour trafic de drogue, ma famille risque l'expulsion du logement "

Par Maliya Allie ,
Par Aladine Zaïane

Dans “ Marianne, la soeur du dealer”, Maliya raconte l’histoire de sa famille, menacée d’expulsion par le bailleur, depuis que son petit frère a été condamné pour trafic de stupéfiant.

Pour raconter mon histoire je me dois de commencer par le parcours de mes parents. Ils n’auraient jamais imaginé se retrouver au beau milieu d’une histoire de trafic de drogue, encore moins que leur fils soit à l’origine de leur chute. Quand ils sont arrivés en France, ils n’avaient qu’une idée en tête : faire vivre leur famille.

Mon père, un immigré malien au service de sa famille

Mon père est arrivé en France, dans les années 70. Auparavant au Mali, il était agriculteur puis avant de travailler dans une mine d’or. À la suite d’une longue période de sécheresse et de famine il a dû s’exiler, âgé seulement de 20 ans. Comme beaucoup d’anciens colonisés à cette époque, il a dû partir chercher l’argent, là où il était, c’est-à-dire en France.

Lorsqu’il a épousé ma mère et qu’elle l’a rejoint en France, tous les deux enchaîné différents emplois pour vivre : meuleur dans l’industrie, brancardier, homme et femme de ménage. Mais aussi, ils ont connu de nombreux logements insalubres. Moi-même j’ai connu ce quotidien avec eux. Jusqu’à mes 7 ans, on a vécu dans un petit cabanon que mes parents louaient au fond d’un immeuble ancien de Boulogne-Billancourt (92).

Après 16 années d’attente, enfin, nous avons obtenu un HLM, à la cité des Squares, dans cette même ville des Hauts-de-Seine. Quand nous sommes arrivés dans ce quartier, mon père travaillait comme agent de maintenance dans une maison de retraite. Ma mère enchaînait deux emplois. Tôt le matin, elle nettoyait les sanitaires du célèbre quotidien sportif L’Équipe. Plus tard dans la journée, elle faisait le ménage dans les bureaux de la Sécurité sociale.

Nous sommes 9 frères et soeurs. Mes parents ont toujours travaillé pour ne pas perdre le toit que nous avions au-dessus de nos têtes, un toit si précieux au regard de notre parcours locatif très mouvementé.

Mon petit frère a choisi la voie de la délinquance

Avec mes frères et soeurs, on a toujours pris au sérieux l’école et nos études. On voulait rendre à nos parents tout ce qu’ils avaient fait pour nous. Résultat, on est tous diplômés, voire multi-diplômés pour certains. Licence en Négociation Relation Client, Master Gestion, un de mes frères est comptable, un autre frère plombier, une de mes soeurs est en première année de médecine et moi j’ai décroché un en Master finance.

Mon petit frère, lui, a choisi une toute autre voie. Lorsque nous sommes arrivés dans cette cité à Boulogne, il s’est entouré de mauvaises fréquentations. Il était turbulent et n’obéissait plus à mes parents, mais personne n’imaginait un instant qu’il serait impliqué dans un trafic de drogue.

Un matin de 2009, alors que nous, les enfants, étions seuls à la maison, des policiers ont débarqué. Ils ont tout retourné dans l’appartement. Nous sommes restés dans le salon, pendant qu’ils interrogeaient mon petit frère dans sa chambre. C’est pour lui qu’ils venaient. Ils l’ont embarqué.

Mes petites soeurs sont parties à l’école. Je suis restée pour ranger l’appartement. J’ai appelé ma mère pour lui dire que quelque chose était arrivé et qu’elle devait rentrer. Lorsque je lui ai tout raconté, son visage a changé. J’ai vu ce sentiment d’échec dans ses yeux.

Mon frère condamné pour trafic de drogue

En décembre 2010, mon frère est condamné à 4 ans de prison dont 18 mois avec sursis plus une interdiction de séjour de 12 mois dans la ville, pour trafic de stupéfiants. Quelques mois avant sa condamnation on a reçu un courrier du bailleur. Ce dernier nous annonçait qu’il lançait une procédure d’expulsion à notre encontre pour “trouble de jouissance” du fait des activités de mon frère.

Au départ, 6 familles et la nôtre étaient visées par le même processus : interpellations et procédure d’expulsion. Au final, seuls les 4 foyers, les plus vulnérables, dont le nôtre, ont été poursuivis par le bailleur : une famille nombreuse, la nôtre, et trois familles monoparentales dont une mère veuve, atteinte d’insuffisance rénale, une mère célibataire reconnue travailleuse handicapée à la suite d’un accident de travail et une mère divorcée de 2 enfants, agent municipale de la ville.

Cette procédure d’expulsion a été le début d’un long combat judiciaire. En mai 2011, elle a été annulée par le Tribunal d’instance car jugée disproportionnée. On pensait que les problèmes étaient derrière nous, mais non, le bailleur a fait appel. En décembre 2013, la Cour d’appel de Versailles lui a donné raison.

Une décision anticonstitutionnelle

Dans le cadre de la loi Égalité et Citoyenneté, l’Assemblée nationale a voté en novembre 2016, un amendement prévoyant que le contrat de location soit résilié de plein droit, à la demande du bailleur, lorsque le locataire ou l’un des occupants du logement fait l’objet d’une condamnation pour trafic, vente, achat ou usage de drogue.

Trois mois plus tard, en janvier 2017, le Conseil constitutionnel a invalidé cette loi, jugée immorale et incompatible avec les valeurs de la République. Malgré cela, mon père, considéré comme responsable de l’ensemble du foyer, est toujours menacé d’expulsion par le bailleur, ainsi que le reste de ma mère et mes trois soeurs qui vivent toujours avec eux. Deux sont mineures et la plus grande des trois, qui a 19 ans, suit des études de médecine.

Je ne sais pas si je dois en vouloir à mon petit frère. Je garde en tête qu’il a été condamné pour ses actes à de l’emprisonnement et à une interdiction de séjour dans la ville. Bref, il a payé pour ce qu’il a fait et il n’est plus revenu au domicile des parents. Poursuivre la famille toute entière remet en cause le fait qu’une condamnation permet de payer sa dette à la société.

C’est pour cette raison que j’ai décidé de répondre aux pouvoirs publics à travers un livre intitulé “Marianne La soeur du dealer” afin de raconter le long chemin parcouru par ma famille.

Notre affaire étant très médiatisée, les autorités attendent sans doute que les choses se tassent autour de nous pour les mettre dehors.

“Marianne, la soeur du dealer”, disponible sur Amazon en version broché et numérique : https://www.amazon.fr/dp/B06XCZQZSS