Rio de Janeiro: Le fascisme des super-héros

Brèves

Peter Parker est un citoyen ordinaire. Spider-Man, lui, est un super héros. Il fait partie des modèles qui ont bercé mon enfance et mon adolescence, de ces idéaux de valeurs qui me renvoyaient l’image du citoyen que tout un chacun aurait du être: Juste, drôle, bon avec les gentils, impitoyable avec les méchants.


De l’autre côté du spectre de la citoyenneté, Jonah Jameson, rédacteur en chef du Daily Bugle, occupe ses journées à hurler combien Spider-Man est dangereux et qu’il devrait être mis en prison avec les bandits de son espèce. Petit, je ne comprenais pas. Spider-Man rendait service à la société. Lorsqu’entre deux bagarres contre des vilains de sa trempe, il attachait à un lampadaire, emmailloté dans un kilomètre de toile, un brigand ordinaire, Peter Parker rendait service à la société et protègeait le citoyen ordinaire. Combien de fois d’ailleurs a-t-il sauvé Jonah Jameson et sa courte moustache de sinistre mémoire? Adolescent, je ne comprenais toujours pas. Quel type d’ingrat fallait-il donc être pour cracher sur celui qui protégeait le quotidien des gens ordinaires? Spider-Man rendait service à la société, non?


Adulte, j’ai commencé à comprendre, par un biais scénaristique. Les super-vilains, dans les années 80, avaient déjà quelques kilomètres d’existence derrière eux, et la richesse de leur personnalité, de leur histoire, n’aurait pas tenu dans le coffre géant de l’Oncle Picsou. Magnéto, par exemple, l’ennemi historique des X-Men, s’était vu endosser une identité Juive et une jeunesse marquée par les camps de la mort. Ses actes ultérieurs n’en étaient pas moins pardonnables, mais le lecteur que j’étais pouvait comprendre les motivations profondes du personnage(y compris le parallèle entre Israël et Genosha, refuge destiné aux seuls et uniques mutants, avec toutes ses contradictions et ses dérives).


Le bandit ordinaire, en revanche, celui du lampadaire, n’existait pas. Il n’avait pour vocation que d’être là, accroché comme un trophée, prêt à être livré à la police. Peu importait au lecteur qu’il ait braqué une épicerie pour manger, une bijouterie pour payer des soins médicaux à un enfant dans un pays qui ne les prenait pas en charge, ou juste pour hurler sa révolte contre l’injustice profonde d’un système qui fait naitre et mourir les pauvres avec aux pieds les chaines d’une classe sociale ou d’une couleur, une chaine dont la clef n’a jamais existé. Qui donc pouvait bien se préoccuper de l’histoire de ce bandit ordinaire, de cet être infâme dont le seul but, dont la nature même était de ruiner la tranquillité et la sécurité du bon citoyen? Son passé n’avait pas d’importance, il n’était qu’un avatar du mal quotidien, et Spider-Man nous protégeait.


Une brigade de justiciers cariocas


Il y a quelques jours, au 21e siècle, à Rio de Janeiro, un groupe de jeunes “Vengeurs” a décidé que le crime n’aurait plus droit de cité dans le quartier de Flamengo, à Rio. Flamengo, au nord des quartiers riches de la ville, se voit séparé de la mer par un parc qui serait idyllique s’il n’était quotidiennement le théâtre d’agressions et de vols. Le visage couvert, à moto, les jeunes “Vengeurs” ont repéré un adolescent noir dont ils étaient persuadés qu’il était l’auteur d’agressions récentes. 


Une poignée de minutes plus tard, l’adolescent était attaché à un poteau, dénudé, le corps couvert d’hématomes, l’oreille à moitié coupée au couteau. N’eut été une Dame de haute qualité morale, il serait resté là, au su et au vu de tous, misérable et offert aux quolibets de tous.


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Loin de rappeler à tous les heures honteuses où l’homme asservissait l’homme et dont le glas ne tarde que trop à sonner, l’image choquante de cet enfant enchainé a semblé révéler, chez certains imbéciles dépourvus de compassion, la nostalgie d’une époque qui ne plus mériterait d’exister que par une épitaphe lapidaire: “Plus jamais”.


Ainsi que nous l’avions vécu ici avec la triste histoire du bijoutier de Nice, les réseaux sociaux se sont agités de milliers de défenseurs du droit à l’auto-défense, même lorsque cette auto-défense consiste à attaquer en premier.


Le noir, toujours le noir


Si le fait avait été isolé et la punition extraordinaire, il aurait encore été possible, pour les optimistes, de classer le fait divers dans la rubrique adaptée et de ne pas le lier à un problème racial.


Hélas, dans une société dont les réminiscences de l’esclavage sont toujours présentes (il convient de rappeler qu’au Brésil, le secteur qui emploie la majorité des femmes Noires est le travail à domicile, un travail difficile à contrôler, même si des efforts sont faits en vue d’une régulation et pour diminuer l’exploitation des salariées. Je conseille l’ouvrage de Dominique Vidal, Les Bonnes de Rio, pour ceux qui veulent se documenter sur le sujet), ce genre de justice sauvage n’est pas anecdotique. Il y a deux, ans, un autre jeune, noir, avait été “puni” dans les mêmes circonstances. Pesronne n’avait fait mine de venir le libérer, comme l’on peut le voir sur la photo ci-dessous.


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Dans les comics, au moins, les scénaristes avaient la délicatesse de ne pas représenter le bandit systématiquement par un noir. La société Brésilienne ne possède pas cette délicatesse. Le bandit brésilien est souvent noir, au mieux métisse. Oh, ils ont là-bas aussi un Eric Zemmour qui vous expliquera tout et n’importe quoi sur les raisons de cette prédominance au sein du crime, tout sauf les semelles de plomb avec lesquelles la société écrase un peu plus tous les jours le Noir Brésilien, tout en louant quelques minutes plus tard la dextérité d’un Ronaldinho ou la voix d’un Seu Jorge. Il ne verra pas, cet Eric Zemmour, que le Noir est un Atlas des temps modernes sur lequel lui, le blanc, fait peser le poids de ses avantages. Il ne verra pas le père ou la mère qui se tueront au travail pour donner à leurs enfants une vie moins dure. Il ne verra pas le labyrinthe aux méandres traitres dont la Favela est faite et dont la sortie est barrée par une voiture de police. Il ne verra qu’un être infâme dont la nature même est de gêner son existence paisible. Ainsi, il ne verra que du bien dans l’émergence des super-héros, peu importe s’ils usent de la même violence dont font preuve ceux qu’il appelle bandits. Les super-héros frappent pour défendre, pas pour spolier le bon citoyen de son bien chèrement gagné à la sueur de sa naissance au bon endroit.


Quant à moi, cela fait longtemps que je ne lis plus de Comics, mais je sais que les temps ont changé sur le papier glacé: Spider-Man est Porto-Ricain, Miss Marvel est Musulmane. J’ignore si le bandit ordinaire ne possède toujours pas de vie propre, s’il n’est toujours mis en exergue entre deux cases que pour terroriser le bon citoyen, pourtant, j’espère que non.


Notre réalité n’est pas faite de gens sans passé, de diables imperméables à leur histoire, pas plus que l’on ne peut voler, se balancer de gratte-ciel en gratte-ciel, ou lire dans l’esprit des autres. Nous n’avons pas besoin de super-héros. Nous avons besoin d’une police efficace, d’une justice socialement et racialement équitable. Ceux qui accompliront le tour de force de mettre ce système en place seront les vrais super-héros.


Dieu sait que je t’ai aimé, Spidey, mais si tu vivais parmi nous, je me rangerais du côté de Jonah Jameson. Tu serais un bandit, et ta place en prison.