Le féminisme blanc et bourgeois, très peu pour nous

8 Mars 2017

par Ketsia Mutombo, 22 ans, a cofondé le collectif Féministes contre le cyberharcèlement en 2015. Aussi, elle étudie le droit à l'Université Paris sud.

Le 8 mars, on marche en marge du mouvement. Voici pourquoi.

La majorité des membres de notre collectif ne participera à la marche de jour de la journée des droits des femmes. On ira à la marche féministe du 8 mars pour tout.e.s de Belleville qui correspond le mieux à nos convictions. C’est une marche contre le patriarcat mais aussi contre le capitalisme et les violences policières : elle entend lutter en même temps contre les oppressions de genre, de classe et de race.

Cette marche de nuit signifie aussi que certaines féministes sont en rupture avec le féminisme institutionnel. Car le féminisme, supposé s’adresser à toutes les femmes, a plutôt été une entreprise d’exclusion de certaines catégories de femmes. Notamment les femmes noires, maghrébines, ou asiatiques par exemple qu’on appelle « racisées », car elles subissent non seulement le sexisme mais aussi le racisme. Et dont je fais partie.

Afro-descendante, j’ai longtemps considéré que le féminisme n’était pas pour moi

Pendant longtemps, j’ai considéré que le féminisme n’était pas pour moi. Que c’était un truc de blanches, pas un truc de femmes.

Adolescente, je me suis rendue compte qu’avant de pénétrer les sphères féministes, on me demandait de me dépouiller d’énormément d’aspects de moi et surtout d’écarter des oppressions que je vivais particulièrement, de dire qu’elles n’existaient pas, pour « ne pas diviser »

Par exemple, j’ai souvent entendu ces féministes opposer la lutte contre le racisme avec le féminisme, en parlant des subventions consacrées à l’une ou l’autre. Avec le classique : « il y a plus qui est fait contre le racisme, il faudrait qu’on fasse quelque chose contre le sexisme ».

Ça me gênait parce que la lutte contre le racisme m’émancipe et que je suis une femme : lutter contre le racisme, peut aussi être du féminisme. Pour moi, opposer ces luttes était impensable.

Je ne comprenais pas le discours féministe sur la sexualité

Autre exemple, je viens d’une famille chrétienne très pieuse. Et j’avais l’impression que dans ce féminisme un peu « Femen », la religion n’avait aucune place et l’émancipation ne passait que par la sexualité. Je ne comprenais pas ce discours parce que j’avais déjà l’impression d’être constamment hypersexualisée dans le regard des hommes blancs.

Par exemple, je suis d’origine congolaise, et la manière dont j’ai appris à danser dans un cadre familial, avec de grands mouvements de hanches et de bassins, qui est pour moi une performance, me valait des regards et des remarques humiliantes. En fait, le patriarcat et le « blantriarcat » — c’est comme ça que les afroféministes appellent le patriarcat blanc — nous dépeignaient déjà comme des femmes aux sexualités exacerbées et pathologiques, contrairement à la femme blanche, vue comme plus saine et réfléchie dans sa sexualité. Donc la libération sexuelle ne voulait pas dire grand chose pour moi.

Twitter a été une révélation

J’ai découvert vers 18 ans et via Twitter, qu’il y avait d’autres formes de féminismes. C’était un moment où tout le monde commençait à écrire, à partager des expériences. On se saisissait tout.e.s des sujets qui nous concernaient.

Je m’intéressais au véganisme et, de comptes en comptes, j’en ai suivi un qui tweetait à propos du racisme et du féminisme. Et j’ai vu qu’on pouvait tenir les deux, qu’on n’avait pas à choisir entre nos oppressions.

Le féminisme décolonial s’est propagé

Ce type de féminisme, qui vient du Black feminism américain, existe depuis plusieurs décennies. Mais en France, c’est surtout l’avènement des réseaux sociaux qui a changé la dynamique de prise de pouvoir.

Des femmes marginalisées ont pu avoir la parole sur des problèmes qui les concernaient elles, être maîtresses de la narration de leurs problèmes. Elles ont eu une audience et des plateformes en dehors des lieux de pouvoir en général et des lieux de pouvoir du féminisme en particulier. C’est ce qu’on appelle féminisme intersectionnel afroféminisme ou encore féminisme islamique. Dans le contexte français, je trouve ça important de parler de féminisme décolonial.

On veut rompre avec le féminisme d’Elisabeth Badinter

Ce féminisme veut rompre avec le féminisme institutionnel, dont le porte-voix caricatural est Elisabeth Badinter. Cette femme veut interdire le voile et tient des propos racistes et islamophobes au nom du droit des femmes. Elle promeut un féminisme en mission civilisatrice, qui a une vision très simplifiée de nos existences.

Pour ce féminisme, la seule problématique pour les femmes noires est l’excision, et pour les femmes maghrébines c’est le port du voile. Il s’agit ici, dans un élan messianique, de sortir les femmes de leur culture oppressive.

Nous, on répond que nos oppresseurs sont nécessairement les hommes issus de nos milieux, mais aussi les femmes et les hommes blanc.he.s. Quand on est féministe intersectionnel, on apprend qu’on peut être une femme et opprimer une autre femme.


« On peut être une femme et opprimer une autre femme »

Ketsia Mutombo, militante afroféministe

Evidemment, il ne faut pas reprendre la narration des misogynes selon laquelle il y aurait un seul courant dans le féminisme traditionnel. D’ailleurs, de grosses associations comme Osez le féminisme font de timides efforts pour être plus inclusives.

Le féminisme universaliste est profondément colonialiste

Néanmoins, le féminisme traditionnel est majoritairement blanc, bourgeois et surtout universaliste. Être féministe universaliste, ça veut dire qu’on peut être dans notre entre-soi de classe, d’origine et d’âge et décider que nos revendications, nos quêtes de liberté s’appliquent à toutes les femmes et émanciperont toutes les femmes. Que nous sommes les seules à avoir les solutions. Sauf que ce n’est pas vrai.

Cette manière de penser est héritée de l’histoire coloniale européenne. Les colonisateurs pensaient qu’ils pouvaient avoir la solution pour toute l’humanité et se voyaient comme la mesure de toutes choses.

Donc le féminisme institutionnel, en pensant être universel, n’a en réalité pas pris en compte les problématiques des femmes non blanches et non bourgeoises. Il n’a pas amélioré la vie de ces dernières, au contraire.

Par exemple, il a permis aux femmes blanches d’aller investir les lieux professionnels où il y avait des hommes blancs.

Et cette émancipation s’est faite par le don des tâches ménagères à des femmes immigrées, qui sont souvent diplômées dans leur pays d’origine et le font par défaut. Le féminisme a ainsi pu promouvoir indirectement la division raciale du travail et le capitalisme.

Dans le féminisme intersectionnel, toutes les femmes sont libérées

Notre féminisme intersectionnel prend en compte énormément de catégories. L’une des premières intersectionnelle était Angela Davis, qui a parlé de l’intersection entre genre et race.

Aujourd’hui, on prend en compte le genre, la race, la classe, l’orientation sexuelle, la situation de handicap. En fait, il faut prendre conscience qu’on est toujours le privilégié de quelqu’un. Nous féministes valides avons tendance à ne pas relayer les stats de violences faites aux femmes spécifiques à celles en situation de handicap, ou à ne pas prioriser l’accessibilité de nos manifestations, par exemple.

L’idée de base de notre féminisme est de laisser parler les premières concernées. Par exemple, il y a une critique de la religion, mais elle vient des personnes qui s’identifient à cette religion ou a minima à cette culture. La critique du christianisme viendra des chrétiennes, celle de l’islam des musulmanes.

On nous reproche souvent de diviser et de nier la cause commune des femmes. Mais les femmes noires sont des femmes, si on enlève les oppressions spécifiques aux femmes racisées, ça reste une libération de femmes.

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Women's March / Crédits : Maeril

Et tant que les femmes trans, racisées, en situation de handicap, ne seront pas libres, les autres ne le seront pas non plus.

Le féminisme ne libère pas les hommes car il leur demande de se défaire de certains privilèges, le féminisme intersectionnel ne libère pas les femmes blanches car leur chair et esprit n’ont jamais été un champ de bataille du colonialisme. Mais il permet à ces groupes de devenir de meilleures personnes, et faire preuve d’humanité, et c’est tout aussi important.

Merci à Maeril pour l’illustration. Vous pouvez la suivre sur instagram

Propos recueillis par Alice Maruani