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Le 20e va-t-il vraiment devenir « l'arrondissement du graffiti à Paris » ?

La mairie le souhaite mais les street artistes locaux dénoncent « un coup de com' »

Oh my bomb ! | Contre enquête | par | 17 Janvier 2013

Le 20e va-t-il vraiment devenir « l'arrondissement du graffiti à Paris » ?

C'est une variante de la guéguerre entre «vandales» et «insitutions.» Dans le 20e, la mairie lance «un parcours touristique» dédié au graff'. «Démago» râlent des historiques qui rappellent qu'ils n'ont jamais été aidés.

Bienvenue dans le 20e, ses street artistes, ses friches et… sa mairie. L’ambiance se tend dans l’arrondissement emblématique du street art à Paris, entre graffeurs et l’administration locale. En cause : la communication de la maire Frédérique Calandra, qui répète à tout bout de champ vouloir « faire du 20e, l’arrondissement du graffiti à Paris ». Un discours qui passe mal chez ceux qui manient les bombes au quotidien. Ils accusent la maire de récolter le fruit de leur travail sans contrepartie. Et ce, au moment même où la mairie est en train de créer « un parcours touristique dédié au graffiti » dans l’arrondissement, pour attirer « les touristes alternatifs ».

Car à Paris, le 20e a acquis une solide réputation de bastion du street art autour des spots historiques de la rue Denoyez et de la Forge, et des nombreux squats d’artistes qui y ont pullulé. Aujourd’hui, la mairie installe des murs à gogo – avec une programmation rigoureuse – partout dans l’arrondissement. « Une bonne chose », assurent les graffeurs de l’emblématique rue Denoyez. Mais ils se plaignent que les lieux historiques « autogérés » ne soient « pas soutenus».

Nouveau spot C’est le 3e mur achevé du « parcours touristique dédié au graffiti » à l’initiative de l’équipe municipale. Sur les hauteurs du parc de Belleville, une fresque en 7 tableaux du graffeur Seth, connu du grand public pour son émission Les Nouveaux Explorateurs sur Canal + et son livre Extramuros, petit carton sous le sapin à Noël. Un mur mis à disposition par la mairie et dont la gestion a été laissée à une association, Art Azoï.

Les 20 mètres de la partie supérieure de l’amphithéâtre de Belleville ont été recouverts de portraits d’enfants rêveurs, aux couleurs pastel, surplombant ce qui est (peut-être) la plus belle vue de Paris. La fresque de Seth , « un enfant du quartier » qui a travaillé bénévolement, se doit de décorer le parc de Belleville pour au moins 3 ans. Elise Herszkowicz, boss de l’association Art Azoi qui a encadré le projet, contemple le travail avec la satisfaction du devoir accompli :

Map - Quelques spots du 20e

> La Friche <strong>rue Denoyez</strong> > Le mur de Belleville Parc de Belleville
> La Forge <strong>rue Ramponeau</strong> > <a href="http://www.gavroche-pere-et-fils.fr/graffitis-le-spot-du-square-henri-karcher-aout-2012/" >Le square Henri-Karcher</a> rue des Pyrénées
> La fresque Manouchian <strong>rue du Surmelin</strong> > <a href="http://www.streetlove.fr/graffiti/75020-streetart-entrepot-ratp.html" >Le mur du centre RATP</a> (2009 &ndash; 2011) rue des Pyrénées

« C’est quand même un spot privilégié : un très beau lieu, vivant et en plus classé monument historique. »


Un des 7 panneaux de la fresque de Belleville

Art Azoi Inc. Après un mur dans la rue du Surmelin et un autre autour du square Henri-Kärcher, c’est la 3e fois en moins d’un an et demi que la mairie du 20e dégote des murs pour Art Azoï afin d’exposer des références du street art.

Le fonctionnement est presque toujours le même : la mairie se charge de convaincre la direction des parcs et jardins du département de permettre l’exposition de graffitis sur un mur. Elle délègue ensuite la gestion du spot à l’association Art Azoï qui fournit les bombes et s’occupe de la programmation. Une attitude de la mairie dont se félicite Elise Herszkowicz, 34 ans, biberonnée au graffiti et qui s’est fait connaître des services culturels de l’arrondissement au moment de son passage à la galerie locale Confluences :

« Quand il y a une volonté politique comme ici, on voit que le street art, ça marche. »

Quand il y a une volonté politique comme ici, on voit que le street art, ça marche

Street credibility Problème : son avis n’est pas partagé par tout le monde, notamment du côté de « La Friche », le poumon du graf’ dans le 20e depuis presque 10 ans. Thias, un photographe qui fait partie du crew qui gère le mur historique de la rue Denoyez – peut-être le plus actif de Paris, insiste en répétant « qu’il trouve le travail d’Art Azoï excellent et que c’est bien que cela existe. » Mais il vit très mal le fait qu’au lieu « de s’appuyer sur de l’historique, la mairie fasse sortir des lieux nouveaux de nulle part. »

Car aujourd’hui, si « des cars de touristes japonais » viennent visiter les murs du 20e arrondissement – comme cette semaine rue Denoyez, c’est grâce, explique-t-il, au travail des graffeurs qui « tentatives répétées après tentatives répétées » ont réussi à « imposer des murs pérennes. » Malgré la police et une mairie parfois hostile :

« Ici à Denoyez, c’est un mur qui s’est fait tout seul ! Un mur comme ça, ça tient à ce que des gens reviennent tout le temps. D’ailleurs les premières années, la mairie venait nous repeindre à chaque fois. »


Elise devant la fresque de Seth


A l’angle Denoyez, rue de Belleville

Parcours touristique Aujourd’hui pour « faire du 20e, l’arrondissement du Street Art à Paris », la municipalité sort la grosse Bertha. Pas moins de 4 nouveaux murs devraient voir le jour à son initiative d’ici à la fin de l’année 2013. On sait déjà que celui à l’angle de la rue de Bagnolet et de la rue des Pyrénées sera inauguré en avril par L’Atlas, artiste contemporain habitué des biennales internationales. Gérée par Art Azoi, la fresque y sera peinte pour plusieurs mois et décorera une crèche.

Jointe par StreetPress, Nathalie Maquoi, l’élue à la jeunesse chargée du projet, est enthousiaste :

« Maintenant on va enfin pouvoir faire ce parcours graffiti dont on parle depuis 2010, puisqu’il va y avoir suffisamment de murs. »

Elle « attend des retombées économiques, liées au tourisme alternatif. » L’objectif étant « d’offrir aux touristes qui vont visiter le cimetière Père-Lachaise une balade complémentaire sur le thème du street art avec des galeries à ciel ouvert », le tout afin qu’ils restent dans l’arrondissement.

On va enfin pouvoir faire ce parcours graffiti dont on parle depuis 2010

Graff Washing Mais ce n’est pas l’unique objectif de la municipalité. Si Nathalie Maquoi s’est intéressée au graffiti, dit-elle, c’est parce qu’elle trouvait ça « dingue que les éducateurs de la mairie doivent passer leur temps à sortir des jeunes du commissariat parce qu’ils avaient écrit sur les murs. » Ce qu’elle attend aussi du parcours, c’est de :

« Permettre à tous ceux qui ne veulent pas prendre le risque de finir au commissariat, aux filles comme aux plus jeunes, de pouvoir pratiquer. »

Un discours qui sent bon le graff’-washing pour Thias : « C’est de la démagogie, ça sert à faire de la com’. » Car aucun des murs initiés par la mairie, et gérés par Art Azoï, n’est « libre ». C’est-à-dire qu’ils ont tous une programmation rigoureuse, où des pointures du graffiti posent une fresque pour au minimum 2 mois, quand ce n’est pas pour plusieurs années comme Seth à Belleville :

« C’est n’importe quoi : c’est comme si on invitait un footballeur professionnel à faire des jongles une fois par an et qu’on ne construisait pas de stade de foot pour les gamins ! Tu fais comment pour t’entraîner ? »

Nathalie Maquoi de rappeler qu’un « mur en intérieur » sera quand même intégré au futur centre d’animation Buzenval. Spécialement pour les mineurs et « avec un tarif selon le quotient familial ».


Kouka et Thias, à la Friche

Autogestion Ce que les street artistes de la rue Denoyez réclament : que la mairie initie des murs « d’expression libre. » Des lieux qui seraient à la fois autogérés par les graffeurs – comme ici à Denoyez où « un graff’ tient quelques heures, le temps que tu prennes ta photo, avant que quelqu’un te repasse » – et protégés par la loi. C’est ce qui avait été fait sur l’entrepôt de la RATP, rue des Pyrénées, de 2009 à 2011, à l’initiative de la mairie.

Mais aujourd’hui, ce type de modèle n’est plus dans les plans de la mairie. Nathalie Maquoi d’expliquer dans une vidéo qu’au pied du defunt mur des Pyrénées, les bouteilles de bières n’atterrissaient pas dans les poubelles. Un discours repris par Elise Herszkowicz : « Le mur libre des Pyrénées, c’était quand même un peu bancal. En termes de nuisances, on ne peut pas dire qu’ils avaient atteint leurs objectifs. » Elle refuse d’ailleurs d’exposer chez Art Azoï « des petits jeunes de 18 ans » et vante ses murs qui ne sont pas « toyés » (toyer = repasser sur un graffiti, ndlr) :

« Ma force : c’est que les gens ne touchent pas aux fresques. Je suis implantée et ce sont toujours des gens craints que j’expose. »

C’est comme si on invitait un footballeur professionnel à faire des jongles une fois par an et qu’on ne construisait pas de stade de foot pour les gamins !


Le mur “libre” des Pyrénées (2009 – 2011), aujourd’hui détruit

Gentrification En creux, c’est la politique culturelle et urbaine de l’arrondissement qui est pointée du doigt par les graffeurs de la rue. Il n’y a presque plus de « dents creuses » dans le 20e arrondissement – ces friches qui s’ouvraient et où les street artistes pouvaient poser plus ou moins en paix. Dernier exemple en date, le spot historique de La Forge, à deux pas du mur de Denoyez, dont le graffeur Kouka, dreadlocks et bonnet, ne s’est toujours pas remis de la perte à l’été dernier.

« C’est un lieu qui s’est construit grâce aux graffeurs. Et aujourd’hui, il va être tenu par une asso qui n’a rien à voir avec le schmilblick, bien qu’elle soit pourtant là parce qu’il y a cette histoire ! »

C’est l’Ephéméride, l’association culturelle du bar-restaurant-boîte de nuit le Point Ephémère, qui a remporté l’appel à projet de La Forge lancé par la mairie.

« Aujourd’hui c’est grâce à nous que Belleville rime avec graffiti », ajoute Thias, cannette d’Heineken à la main et accent titi parigot. « Pourtant on sait que Denoyez est condamné à sauter. Ils ont fermé la Miroiterie ( « le plus vieux squat de Paris », ndlr), ils ont fermé La Forge et ça va être pareil pour nous. » Si, comme l’ensemble des graffeurs de Denoyez, il se réjouit « d’avoir une mairie qui se soucie du street art, ce qui est déjà énorme » et « trouve le travail d’Elise super », il demande à la municipalité de ne pas être hypocrite :

« Ils se servent de ce qu’on fait depuis 10 ans, alors on demande à être soutenu un minimum. On est le seul lieu à avoir cette liberté totale, et on est sur la sellette ! »


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