13/06/2018

Pro et anti se font la guerre

Polangis, le quartier du 94 qui veut faire sécession

Par Clara Martot

Quelques rues du quartier de Polangis sont rattachées à Champigny-sur-Marne, commune populaire et communiste du 94. Mais ses habitants rêvent de rejoindre sa voisine bourgeoise : Joinville-le-Pont, dirigée par la droite.

Bienvenue à Polangis, quartier cosy de 5.000 habitants. Côté ouest, un petit canal borde les pavillons fleuris. Côté est, le grand parc de 75 hectars du Tremblay isole le coin du reste de la ville. Tout ce merveilleux monde est rattaché à Joinville-le-Pont et son maire Olivier Dosne (LR), en place depuis 2008. Enfin, sauf une dizaine de rues côté parc, où un peu moins de 1.000 administrés dépendent de Champigny-sur-Marne. Cette dernière est la plus grande ville du département, 68 ans de communisme et 40% de logements sociaux au compteur.

À se balader, rien n’indique cette scission. C’est pourquoi une partie du quartier s’en accommode très bien. Mais côté Champigny, des dizaines de riverains ont commencé à loucher sur les Joinvillais et leurs supposés avantages : le niveau du collège, l’éligibilité à la fibre, le cimetière, les poubelles et même la qualité d’entretien des trottoirs. En bref, l’herbe serait plus verte chez le voisin. Si bien qu’une poignée d’habitants fonde en 2011 l’association Réunissons Polangis pour demander un changement de code postal. À leur tête, Marc Jamet, un jeune retraité grande gueule, cheveux blancs et sourire franc. La fine équipe pourrait bien, un jour, obtenir gain de cause : le dimanche 27 mai, la commune organisait dans le quartier l’élection d’une « commission consultatif d’habitants » appelée, par la suite, à émettre un avis sur le sujet. Et 78% des habitants de la zone ont voté en faveur de la liste sécessionniste.

C'est super la fête des voisins ! / Crédits : Clara Martot

Des procédures de dérogation vécues comme des « angoisses »

Nous sommes à la Fête des voisins, au coeur de Polangis, deux jours avant le vote. Il y a de gros nuages noirs dans le ciel et des quiches lorraines à foison sur les tables en plastique. Les discussions tournent autour du scrutin. Les enfants, c’est l’argument ultime des sécessionnistes. Chaque parent campinois raconte volontiers sa « galère » pour obtenir une dérogation et ainsi rejoindre l’école de Joinville plus proche. Amel et Jessica, nouveau couple dans le quartier et déjà sécessionniste, conviennent que « les dérogations marchent neuf fois sur dix. » Le problème : « cinq mois d’attente avant de savoir si notre enfant allait être accepté ». Anne Lecaron, « maman hyper-protectrice », évoque des mois « d’angoisse ».

Et pour le collège, plus moyen d’obtenir une dérogation. Alors certains magouillent. Virginie confesse, le sourire au lèvres, surveillant d’un coin de l’oeil ses deux petites têtes blondes en trottinettes :

« Côté Champigny, il y a un méga-trafic de fausses adresses »

Cette jeune maman habite Polangis depuis sept ans. Mais elle ne « voulait pas tricher ». Elle a donc décidé de déménager de quelques rues. Son objectif : permettre à ses enfants d’être scolarisés au collège Jules-Ferry de Joinville, qui a meilleure réputation. Du côté pro-Campinois, on rappelle qu’une modification des frontières de la commune ne changerait rien à l’affaire. La sectorisation du collège est du ressort du département.

Virginie et ses deux filles. / Crédits : Clara Martot

« Ces gens ont-ils oublié qu’ils ne sont pas des clients de leur ville ? »

Après l’école, il y a les activités. Une cause investie avec ardeur par les parents partisans de la sécession. Le schéma est simple : les cours de danse ou de musique de Champigny sont à 30 minutes à pied. Donc certains habitants préfèrent inscrire leurs petits dans les cours de Joinville. Ils payent alors le tarif hors-résident de la commune. Et ça les révolte. Sans surprise, le raisonnement n’obtient pas beaucoup d’écho auprès de la mairie communiste de Champigny. Pour François Cocq, conseiller municipal France Insoumise (FI), les habitants auraient tendance à oublier qu’ils ne sont « pas des clients, mais des usagers » de la commune :

« L’offre culturelle dans notre ville est particulièrement développée. Alors oui, quand on est à Polangis, il faut prendre sa voiture pour aller au cours de musique ou à la patinoire municipale et payer moins cher. Mais ça s’appelle le service public ! »

La cité HLM écartée du périmètre de sécession

Selon lui les sécessionnistes auraient une arrière pensée. « Ces gens n’essayent même pas de se battre pour améliorer la vie au sein de la commune. Ils pensent à leur maison comme à un bien spéculatif, et non comme un lieu de vie », tacle François Cocq, lui même résident de Polangis. Pour l’élu, l’exemple le plus probant est le périmètre proposé par les sécessionnistes :

« C’est drôle, il englobe le petit coin pavillonnaire, mais il prend grand soin d’éviter la zone HLM ! »

Reda et son petit-fils Allan devant la cité Paul-Langevin, à Champigny. / Crédits : Clara Martot

Sur la touche : les trois immeubles ternis de la cité Paul-Langevin. En cas de changement de code postal, la résidence deviendra presque une enclave au milieu de Joinville. Une mise à l’écart que regrette Reda, habitante de la cité depuis plusieurs décennies :

« On sait qu’ils ne nous aime pas. Ils crient sur les enfants quand leur ballon se retrouve sur leur parking. »

La guerre des boutons

La campagne a ébranlé le moral d’Alain Chevalier, élu de droite dans l’opposition municipale. Nous le retrouvons chez lui en compagnie de François Cocq. Les deux hommes ont mis de côté leurs divergences politiques pour défendre le maintien de Polangis dans Champigny. « On est engagés malgré nous dans un combat complètement absurde », répètent-ils, les yeux vers le plafond. Car le débat a tourné à la bataille de chiffonniers : affiches arrachées et même voiture taguée. Alain Chevalier garde la photo du préjudice dans son cahier lutin :

« Comme vous le voyez, il est écrit le mot ‘Ridicule’. Or, c’est le mot que j’ai choisi pour qualifier le projet de sécession auprès d’un journaliste du Parisien. »

À cause de la scission, Alain Chevalier a renoncé à la Fête des voisins. « J’ai été l’initiateur de cette fête pendant dix ans. Mais cette année, les pro-Joinvillais ont pris les devants. Ce qui est regrettable, c’est qu’un camp ait accaparé une fête d’ordre national ! », grommèle le conseiller municipale. Du côté de la fête, justement, l’un de ses voisin accuse Alain Chevalier de l’avoir « agressé verbalement ». Il ne souvient cependant plus des paroles exactes tenues par l’élu.

Depuis sa fenêtre, Christian Touzet aurait assisté à l’altercation. Le regard avenant derrière ses lunettes rondes, l’homme joue les sages :

« Ces gens font de la politique. Nous, on ne sait pas faire ça. Je n’arrête pas de répéter aux gens : “ne prêtez pas attention aux attaques. Rien n’est grave”. »

Quels petits voyous ces sécessionnistes ! / Crédits : Clara Martot

Marc Jamet insiste pour qu’on note que de leur côté, ils refusent toute « tentative de récupération politique ». Une allusion au soutien encombrant du Front National local. Celui-ci s’est félicité du résultat du vote dans un communiqué sobrement intitulé :

« Polangis veut faire fuir le communisme et passer à l’ouest ! »

Une boutade de mauvais goût qui n’a pas gâché la victoire de Marc Jamet, qu’il avoue avoir « fêté un peu rudement avec du champagne et des gâteaux », bien qu’il ne soit pas personnellement sur la liste. « Vous vous rendez compte que l’on parle d’un homme qui se bat pour un quartier, alors qu’il n’y habite même plus ! », se moque Alain Chevalier.

En effet depuis neuf mois, Marc Jamet ne vit plus à Polangis mais à Séné, commune de 9.000 habitants du Morbihan (56). En Bretagne, l’ancien directeur général d’un groupe mutualiste a déjà créé sa propre association :

« Je veux questionner les habitants, recueillir leurs propositions. Dans l’optique de monter un programme communal. Et de me présenter contre le maire. »

Une enquête préfectorale « favorable » à la sécession

Avec l’enquête préfectorale de 2016, favorable au rattachement à Joinville-le-Pont et l’élection du 27 mai, les sécessionnistes ont marqué des points. Mais la bataille n’est pas encore gagnée. La balance devrait être rééquilibrée par les votes des élus de Champigny et du conseil départemental du Val-de-Marne, dans les deux cas, majoritairement opposés au projet. Reste le maire de Joinville, prudent dans ses déclarations à la presse, mais plutôt séduit par la réunion de Polangis. C’est le préfet qui s’exprimera en dernier, et déposera tout le dossier sur le bureau du Conseil d’Etat. L’affaire devrait encore prendre plusieurs années.

Polangis dans nos cœurs. / Crédits : Clara Martot