22/04/2026

« Aujourd'hui, on ne rentre plus du tout dans les établissements »

En Occitanie, les associations féministes évincées de l'éducation sexuelle dans les écoles

Par Elodie Potente

Dans les académies de Toulouse et Montpellier, les associations agréées à faire des séances d'éducation à la vie affective et relationnelle dans le premier degré ont été écartées par les rectorats.

À la rentrée 2025, le téléphone de plusieurs associations qui animent des séances d’éducation à la vie affective et relationnelle (Evar) dans les établissements scolaires, sonne. Au bout du fil, des directrices et directeurs d’écoles maternelles ou primaires paniquent. « Toutes nos séances d’Evar ont été annulées d’un coup », témoigne la salariée d’une association de lutte contre les violences sexistes et sexuelles basée en Haute-Garonne.

En cause, une foire aux questions publiée sur le site du ministère de l’Éducation nationale précisant que les associations ne pouvaient plus intervenir pour réaliser ces séances dans le premier degré. Si un tel document n’a pourtant aucune valeur juridique, les conséquences ont été catastrophiques. « Nous avons perdu dix ans de travail avec les écoles », explique Léa Delahaye, chargée de communication au Planning familial de l’Isère, l’une des premières associations à avoir alerté sur le sujet.

En quelques mois, le ministère rétropédale et rétablit la possibilité de faire appel aux partenaires associatifs « à titre exceptionnel », en lien avec les enseignants qui sont responsables des séances d’Evar (1). Mais en Occitanie, les académies de Toulouse (31) et de Montpellier (34) se sont engouffrées dans la brèche. Dans un compte rendu de réunion datant de novembre 2025, consulté par StreetPress, les représentants des deux institutions affirment que « les interventions Evar sont assurées uniquement par le personnel de l’Éducation nationale » dans le premier degré.

Il est précisé que, même si le ministère a réaffirmé la possibilité d’avoir recours à des intervenants extérieurs « ce choix est à la discrétion des recteurs et rectrices ». L’académie de Montpellier a d’ailleurs confirmé cette déclaration auprès de StreetPress. Pour l’instance, confier cette mission uniquement aux professeurs « permet de renforcer ce lien de confiance essentiel, dans un cadre pédagogique maîtrisé ».

La décision interroge pourtant sur sa légalité. Dans le premier degré, ce sont bien « les directeurs et directrices d’école » selon le ministère de l’Éducation nationale – en lien avec les inspecteurs et inspectrices en charge de la circonscription – qui veillent à la mise en place de ces séances. Pas les rectorats. D’ailleurs, Sevda, membre de la fédération Occitanie du Planning familial, le souligne bien :

« Nous n’avons reçu aucun papier officiel qui acte cette décision. »

Une mise à l’écart progressive

« Le travail des associations est capital », soutient Anne Stambach-Terrenoir, députée La France insoumise (LFI) de la deuxième circonscription de la Haute-Garonne. Cette dernière rappelle que seuls 15% des élèves dans le second degré bénéficient des trois séances d’Evar par an, rendues obligatoires en 2001. L’État a d’ailleurs été condamné en décembre 2025 pour son inaction sur le sujet. « L’Evar est une recommandation de la Ciivise (2), pour lutter contre les violences sexuelles faites aux enfants », retrace l’élue. Les nouveaux programmes publiés en 2025, élaborés en collaboration avec les associations, les enseignants et le ministère, étaient censés équilibrer les manquements de l’État.

En Occitanie, cela fait un moment que les associations sentent leurs mises à l’écart, bien avant la décision des rectorats, comme l’explique Gladys (3), bénévole au Planning familial du Tarn :

« C’était une de nos activités principales. Aujourd’hui, on ne rentre plus du tout dans les écoles et quasi plus dans les collèges et lycées pour ces séances. »

Bérengère Basset, syndiquée à Sud éducation et membre du collectif Evars 81, constitué pour dénoncer les blocages de l’institution, estime que dans le département, la situation dure même depuis 2023 :

« La directrice académique des services de l’Éducation nationale tardait, par exemple, à signer les conventions entre l’association qui devait intervenir et l’école. Ce qui faisait qu’au final les séances n’avaient pas lieu. »

Dans certains établissements de la région, les associations agréées restent tout de même autorisées à faire des séances sur l’égalité filles-garçons, mais même dans ce cadre, la surveillance de l’institution est accrue. L’effacement du mot « consentement » ou des notions concernant les violences sexistes et sexuelles est exigé. « D’abord on nous écarte du premier degré, mais quelle est la suite ? », interroge Sevda. La membre du Planning familial rappelle que les associations féministes sont non seulement menacées par la perte de subventions mais aussi par les discours conservateurs.

« De nombreux collègues ont peur »

« Hypersexualisation », « apprentissage d’actes sexuels en classe » ou « masturbation », l’Evar engendre son lot de théories du complot. Elles sont majoritairement relayées par des médias d’extrême droite comme CNews, Valeurs actuelles ou encore Tocsin. Avec aux micros, les voix et visages des associations SOS éducation, Mamans Louves ou Parents en colère. Particulièrement conservateurs, ces collectifs détournent les programmes sur l’Evar pour effrayer les parents les plus réticents.

Pourtant, ces séances sont élaborées par tranche d’âge, les questions sexuelles ne sont pas abordées avant le second degré, chaque niveau a des objectifs précis. En CP par exemple, les élèves apprennent à « identifier les parties de leur corps », « définir ce qu’est son intimité », « comprendre que tout le monde y a droit », « identifier ses émotions »… « L’Evar ne s’improvise pas et nous avons toujours milité pour de la complémentarité avec les enseignants », explique Léa Delahaye. Elle pose :

« C’est une décision politique de donner satisfaction aux mouvements conservateurs. C’est aussi une forme de maltraitance pour les enseignants. »

La pression concernant l’Evar s’est intensifiée ces derniers mois. Que ce soit des parents qui tractent devant les écoles ou qui menacent de déscolariser leurs enfants, elle se polarise sur les enseignants. « De nombreux collègues ont peur », témoigne Emma (3), institutrice et syndiquée à la Fédération syndicale unitaire (FSU) de Haute-Garonne. Peu formés, « les instituteurs se sentent démunis, certains renoncent à effectuer les séances seuls », souligne-t-elle. « Depuis février 2025, plus de 40.000 personnes ont été formées dans le cadre des plans de formation nationaux et académiques », assure de son côté le ministère de l’Éducation nationale. Des ateliers seraient déployés par circonscription et un parcours d’autoformation proposé. Mais sur le terrain, la réalité est toute autre, souligne Bérengère Basset :

« Maîtriser le sujet en plus du reste du programme est difficile pour les professeurs. »

Dans l’académie de Grenoble (38), le rectorat n’a pas pris de décision aussi radicale qu’en Occitanie. Ce qui permet au Planning familial de l’Isère de « rétablir peu à peu le lien avec les directeurs et directrices d’écoles » depuis quelques semaines. Même si 2025-2026 sera probablement une année blanche pour la plupart des écoles iséroises. Une perte de temps aux conséquences lourdes. Chaque année, 160.000 enfants seraient victimes de violences sexuelles, soit trois par classe environ. « On sait que les intervenantes des associations peuvent être des personnes ressources pour libérer la parole des enfants », explique Sevda.

« En mettant de côté l’Evar, on permet aux violences de continuer. »

Contactée, l’académie de Toulouse n’a pas répondu à nos sollicitations.
(1) L’Evars est l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, elle concerne le second degré. L’Evar est l’éducation à la vie affective et relationnelle, pour le premier degré. Pour cet article, nous avons choisi de tout mettre sous l’acronyme Evar.
(2) La Ciivise est la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants.
(3) Le prénom a été modifié.
Illustratio de Une de Mila Siroit.