26/04/2013

Qui sont ces taxis qui te font Châtelet - Palaiseau pour 15 euros ?

La vraie vie des taxis clandestins

Par Street School

Une heure à attendre avant le prochain Noctilien, ca sent le plan galère, quand une berline s'approche et propose de vous emmener pour une dizaine d'euros. Streetpress vous explique comment fonctionne le business des taxis clandestins.

Reportage – Porte de Montreuil, 1 heure du mat’. Le Noctilien s’éloigne sur le boulevard. Le suivant n’est pas prévu avant une petite heure. On reste en plan devant l’arrêt de bus, ça sent la soirée galère. Mais après 30 bonnes minutes à attendre le prochain N34 en grillant des clopes, une voiture blanche ralentit, s’arrête, et baisse la vitre. Le conducteur, la quarantaine, la voix un peu éraillée et des lunettes vissées sur le nez nous interpelle :
- Vous allez où ?
- Rosny, on a raté le Noctilien, mais je ne crois pas qu’on a assez pour un Taxi.
- Ok, on peut s’arranger, montez !
Le chauffeur repart doucement, et tente de nous rassurer. Il sait que depuis l’affaire Bruno Cholet, en 2008, les Taxis clandestins n’ont pas très bonne réputation.

« Vous savez, je ne suis pas un arnaqueur. Je me fais juste un peu de thunes en ramenant les gens. Ca arrange tout le monde, non ? » On ne s’attarde pas trop sur la question. L’essentiel pour nous c’est le tarif. Pas question de se retrouver à payer une course 30 euros.
- Alors, c’est combien pour Rosny-sous-bois ?
- Ca vous revient à combien normalement en Taxi ? questionne le chauffeur.
- 15 ou 20 euros !
- 10 euros ca vous irait ?
Le deal est conclu. En route mauvaise troupe, comme dirait ma grand-mère. Au fil du trajet, on en apprend un peu plus sur notre pilote. Dans la «vraie vie», Arnaud, la cinquantaine, de fines lunettes sur le nez, n’est pas livreur de pizzas, comme le personnage incarné par Samy Naceri, mais fleuriste.

Quand il « finit tard ou [qu’il] a du temps le week-end », il devient taxi clandestin, « pour dépanner les gens en galère ». A l’écouter, presque un acte social. Surtout un petit complément qui lui permet « de rapporter des sous » à la maison pour « faire des cadeaux à sa fille ».

Interview – D’autres, comme Aziz, font ça comme activité principale. A 51 ans, ça fait 6 ans déjà que ce père de famille sillonne les rues de la capitale et propose des courses en toute illégalité. Difficile de le faire témoigner sur son activité.

Réticent puis sur la défensive, après plusieurs faux plans, il accepte finalement de se confier par téléphone, à la condition qu’on ne donne pas son nom de famille.

La brigade se compose d’un peu plus de 70 fonctionnaires de police en civil. Ils sont actifs 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Elle est chargée de contrôler les taxis ainsi que les véhicules relevant des réglementations du transport public à Paris. Le service traque les taxis clandestins – voitures, motos et même autolibs – aux abords des gares à forte influence, les secteurs touristiques, les sorties de soirée et établissements de nuit.

Comment es-tu devenu taxi clandestin ?

Clandestin ?! Je n’aime pas ce mot. Je sais que mon activité n’est pas honnête mais je ne suis pas un arnaqueur, pour moi c’est un travail. Je ne suis pas honnête face à l’Etat mais je le suis face à mes clients. C’est vrai que l’argent que je gagne c’est de l’argent sale mais avec la crise et mes problèmes, je suis obligé de faire ce travail pour mes enfants, payer leurs études, rembourser mes dettes. J’ai essayé de passer le Certificat de Capacité Professionnelle du Conducteur de Taxi (CCPCT) mais ça coûte plus de 2000 euros ! Et entre toi et moi, les inscriptions c’est à la tête du client. C’est le système, qui me pousse à faire ces services. J’ai commencé à être taxi il y a à peu près 6 ans quand il y a eu une importante grève des transports en communs, du coup j’ai dépanné quelques personnes contre de l’argent et j’ai continué.

Je ne suis pas honnête face à l’Etat mais je le suis face à mes clients

Ca marche comment ?

Beaucoup de taxis [clandestins] traînent vers les gares et les sorties de boite de nuit, mais on sait de plus en plus que ce sont des lieux tendus pour nous. Le risque de se faire contrôler est plus grand. Je fais un peu les sorties de clubs mais je me poste surtout à proximité des portes de Paris comme Pantin, sinon Massy Palaiseau… Nous sommes moins nombreux à exercer en banlieue, c’est moins surveillé et donc plus facile pour bosser.

Pour aborder les clients, il suffit d’être poli et souriant. C’est important, parce qu’on perd facilement des clients sans la plaque. Et puis il faut négocier les prix. Je fais des courses à 10/15 euros. En une soirée je peux me faire 120 euros, ça fait à peu près 10 courses. Ça me ramène 500 euros par mois.

Ça marche mieux le week-end, que pendant les vacances scolaires. Et puis j’ai des clients réguliers aussi. J’ai même des pères ou des mères de famille qui me demandent d’aller faire des courses pour leurs enfants. Après il faut rester discrets…

Tu as déjà eu des soucis avec les flics ?

Je me suis fait arrêter une fois mais je m’en suis bien sorti. J’ai passé une journée en garde à vue, mon véhicule a été immobilisé pendant 8 mois. J’ai écopé de 15 jours avec sursis et 90 euros d’amendes. Je sais qu’au maximum les taxis comme moi risquent 7 000 euros, entre 6 mois et 3 ans de prison, et confiscation du véhicule. Mais ce n’est pas moi qu’ils auraient du arrêter, parce que des taxis clandestins il y en a plein et des voleurs en plus, ça j’en connais plein !

Comment ça des voleurs ?

Des taxis clandestins avec des grosses voitures, parfois de luxe, qui sont vers les aéroports ou les gares. Ils prennent des courses à 100 euros voir 120 euros avec les touristes. J’appelle ça des voleurs. C’est à eux qu’il faudrait confisquer le véhicule ! Moi, je ne mange pas de ce pain là, je fais des papiers pour être reconnu et devenir un vrai taxi.

Baboue & Dimitri Arcanger

Karim Terkhache, 42 ans, conducteur de taxi parisien, dans le 13e arrondissement principalement :

« Les taxis clandestins ont une énorme incidence sur notre travail. Ce n’est malheureusement pas quantifiable mais ça nous pénalise. Le pire c’est qu’on sait où ils sont, comment ils font mais qu’on ne peut rien faire parce que ce sont aux autorités de le faire et qu’elles n’agissent pas. Ils sont toujours là, quand il y a trop de clients et pas assez de taxis, dans la rue aux heures de pointe comme le samedi soir très tard. Il y en a même devant le bureau des douanes ! C’est devenu limite “normal” il suffit d’aller a l’aéroport de Roissy pour voir qu’il y a des écrans qui diffusent des messages à l’attention des touristes pour les prévenir qu’il existe des faux taxis. Ils sont obligés d’en venir là. »

Pour info : pour être Taxi (entendez légalement), il faut une licence. Aujourd’hui, elles se négocient autour de 230 000€ dans la capitale.