03/08/2015

Chaque mardi soir, la Scientologie fait son Jamel Comedy Club

Derrière le rideau des soirées « scène ouverte » de la Scientologie

Par Robin D'Angelo ,
Par Thibaud Delavigne

Aux Etats-Unis, la Scientologie a Tom Cruise. En France, elle a... Xavier Deluc. En dèche d’homme providentiel, les adeptes parisiens de Ron Hubbard font leur com’ à coup de soirées open mic'. StreetPress a passé un mois avec les adeptes de la Dianétique.

« On croit qu’il n’y a pas d’Arabes en Corse. Mais si, il y en a ! Ce sont ceux qui n’ont pas réussi à nager jusqu’à Marseille ! » balance Ketchup’ , comédien de stand-up de 31 ans à la carrure de rugbyman. Belle gueule et chemise à carreaux façon bûcheron, le comique d’Ajaccio enchaîne les punchlines sur sa double culture corso-magrébine dans un one-man-show d’une dizaine de minutes. On pourrait se croire au Jamel Comedy Club mais vous êtes au Celebrity Center, le siège de la Scientologie en France. Tous les mardis de 19h30 à 22h30, « l’Eglise » y organise une soirée open mic dans une petite salle aménagée en théâtre.

MAP Le Celebrity Center

Venir faire un reportage à « l’Eglise de Scientologie » requiert de la patience. Pour obtenir le droit d’assister aux scènes ouvertes en tant que journaliste, StreetPress a dû faire bonne figure lors d’un entretien préalable avec Eric Roux, son principal représentant en France. Puis il a fallu laisser passer deux mois avant que le rendez-vous ne soit encore repoussé, le temps qu’un cadre scientologue se libère pour nous chaperonner pendant le reportage.

Pendant ses open-mics, la Scientologie passe en mode portes ouvertes. Mais pour les journalistes, leur opération de com’ est presque aussi verrouillée qu’un road trip en Corée du Nord. Eric Roux, porte-parole et ministre du mouvement, s’en justifie :

« Comprenez qu’avec tous les mensonges que les journalistes écrivent à notre sujet nous soyons dans l’obligation de faire attention. »

Balle magnétique, drugs and rock’n roll

(img) La pile de Dianétique

Pour assister aux scènes ouvertes, rendez-vous au 69, rue Legendre (Paris 17e). C’est dans cet immeuble de 4 étages que la Scientologie a établi son QG en 1985. Traversez le lobby immaculé où trônent des exemplaires de La Dianétique montés en pyramide. Puis tournez à gauche, au niveau d’une réplique, façon totem sacré, du bureau d’époque de Ron Hubbard, le fondateur de la Scientologie en 1953.

Derrière une porte en verre fumé, la petite scène du Celebrity Center. La salle peut accueillir une grosse cinquantaine de spectateurs. Les trois mardis soirs où StreetPress s’y est rendu, le théâtre était à chaque fois plein comme œuf. Un cadre du mouvement y va franc-jeu :

« Franchement vous avez de la chance, ce n’est pas tout le temps aussi rempli. »

Au Celebrity Center, les opens mics ont un petit air de Plus grand cabaret du monde . On passe d’un spectacle de boule de contact, donné par un routard espagnol tout droit sorti d’un teknival, à un concert de luth oriental joué par deux trentenaires marocains à l’impeccable combo mocassin-gomina. Dans le rôle de Patrick Sébastien, un ado scientologue multiplie les blagues potaches d’une voix hésitante. Eric Roux, porte-parole mouvement, s’amuse de ce melting-pot improbable :

« Pendant quelques semaines, on a eu des rappeurs de banlieue qui débarquaient à 10 avec leur bande de potes. On était un peu embêtés car avant leur concert, ils fumaient des joints sur le perron. Et la Scientologie est contre l’usage de toutes les drogues. »

Oups ! Cette fois, c’est notre jongleur espagnol qui exhibe sur scène son tattoo à l’épaule : une énorme feuille de marijuana !

Un tatouage pas très corporate ... / Crédits : Thibaud Delavigne

Garantie sans scientologues ajoutés

Parmi la grosse dizaine de vedettes d’un soir que StreetPress a interviewées aux opens mics, nous avons rencontré… zéro scientologue. Cette sculpturale blonde en robe rouge qui semble connaître tout le staff ? Pas une adepte de Ron Hubbard, mais simplement une chanteuse qui court les scènes ouvertes parisiennes après avoir tenté sa chance à The Voice. Et ce Nigérian d’1m90 qui se balade avec un médaillon BMW autour du cou ? « Lui, il vient surtout pour draguer », chambre un fin observateur.

(img) Le flyer de l’open mic

La plupart des artistes ont atterri au Celebrity Center par hasard, souvent par une recherche sur Google. Tapez « scène ouverte » + « Paris » dans le moteur de recherche, et l’open mic de la Scientologie sera référencé en 4e position. « L’Eglise » distribue aussi des flyers dans les rues.

Mais que ce soit sur Internet et sur leurs prospectus, la Scientologie avance masquée. Le nom de domaine du site du Celebrity Center est « parisspectacle.com ». Et sur les flyers, il faut plisser les yeux pour trouver une mention au mouvement de Ron Hubbard.

Félix, 21 ans et rappeur de son état :

« Moi, j’ai compris que c’était la Scientologie seulement quand je suis arrivé devant le bâtiment. »

Cela ne l’empêche pas de revenir pour la 2e fois au Celebrity Center. Il faut dire que les artistes sont particulièrement choyés. A leur disposition : ingés sons, éclairage, piano à queue, batterie et même … une machine à fumée !

La Scientologie aime les artistes

Mais pourquoi sont-ils si gentils ? « Ron Hubbard estimait que les artistes créent les réalités de demain. Lorsqu’on prend soin des artistes, on prend soin de la réalité qui existera dans le futur », balance Eric Roux, confortablement assis dans un fauteuil mauve au design renaissance, avec au-dessus de sa tête une photo du prophète.

Eric Roux dans son fauteuil / Crédits : Robin d'Angelo

Plus prosaïques, des opposants au mouvement citent des textes du défunt gourou où il insiste sur l’importance d’avoir des artistes célèbres comme relais. Pas un hasard si ses « églises » sont baptisées des Celebrity Center. Partout dans le monde, la Scientologie doit pouvoir accueillir une célébrité si elle décide de s’y produire. Elle doit aussi offrir à des artistes débutants la possibilité de s’améliorer… et bien sûr d’étudier la Dianétique, le livre qui fonde le culte.

En France, c’est le pianiste égypto-américano-français Mario Fenninger qui a importé « l’Eglise » en 1959. Joint par StreetPress, le virtuose Cyprien Katsaris, fervent scientologue, se souvient avec émotion de sa conversion au culte de Ron Hubbard en 1976 :

« Une amie sculptrice m’a présenté à Mario Fenninger. J’étais un jeune pianiste à l’époque. Il m’a montré certains principes de Hubbard qu’il avait appliqués à sa manière de jouer du piano. J’ai tout de suite adhéré. »

(img) Le fameux Mario Fenninger

Aujourd’hui, le pianiste classique de 63 ans enseigne ses trucs et astuces hubbardiens lorsqu’il donne des masterclass à Mexico ou à Pekin. Il estime à 100.000 euros la somme qu’il a dépensée en 35 ans de Scientologie. Pour les curieux, il sera en concert gratuit au Celebrity Center de Paris le 8 décembre prochain.

Eric Roux, le porte-parole de « l’Eglise » en France, est lui aussi un musicien mais de jazz-funk. C’est seulement quand il se remémore un concert du grand Isaac Hayes devant 50 personnes au Celebrity Center en 2000 que ce passionné se livre :

« Il avait tellement de musiciens qu’il n’y avait presque plus de place dans l’auditorium ! C’est presque eux qui ont inventé la soul music. Ils font 3 notes et vous êtes transportés. Et Isaac Hayes est vachement sympa. »

En 2009, c’est l’ex-actrice reconvertie dans le punk Juliette Lewis, qui donnait un showcase pour les scientologues en marge d’une de ses dates à Paris.

Celebrity center parano

Pendant les 3 heures de scène ouverte, StreetPress a plusieurs fois été pris d’une envie pressante … Mais à chaque fois, impossible d’accéder aux WC du Celebrity Center sans l’escorte d’un scientologue ! Notre garde attendra même devant la porte des toilettes pour nous raccompagner à notre place une fois notre vessie évacuée.

Pire encore : StreetPress a l’interdiction formelle de discuter avec qui que ce soit quand nous nous amenons un mardi soir à l’improviste. Pour chaque interview, même des participants non-scientologues, nous devons être accompagnés par un cadre de « l’Eglise ». Et dès que nous posons des questions à des adeptes sur le fonctionnement de la Scientologie, c’est un véritable mur. Un cadre du mouvement s’agace de notre curiosité :

« Vous êtes venus faire un reportage sur les open mics, pas sur la Scientologie. Donc nous ne vous répondrons pas là-dessus. On en a marre de voir notre mode de vie bafoué par les médias. »

Interdit aussi de prendre en photo la très kitsch bibliothèque du 2e étage réservée à l’étude de la Dianétique. Ni d’immortaliser ce buste grandeur nature de Ron Hubbard ou une gigantesque peinture à l’effigie du gourou qui orne les couloirs.

L'anthologie des numéros de "Ron", une revue consacrée à Ron Hubbard / Crédits : Robin d'Angelo

Des procès en cascade

Les temps sont durs pour la Scientologie. En février 2012, « l’Eglise » était condamnée pour la première fois pour « escroquerie en bande organisée ». Une décision confirmée en octobre 2013 par la Cour de cassation, la plus haute institution judiciaire, et qui pourrait conduire, selon ses adversaires, à la dissolution de l’association en France. En attendant, l’organisation a déposé un recours devant la Cour européenne des droits de l’Homme.


Vidéo Présentation du Celebrity Center

En 2007, une enquête reprenait après une plainte déposée par le musicien Alain Stoffen encore pour « escroquerie en bande organisée ». Elle fera pschitt après que ce dernier a retiré sa plainte en 2011, ce qui aboutit à un non-lieu 2 ans plus tard. En 1983, ce pianiste avait été séduit par la Scientologie grâce à une de ses vitrines, une académie de musique parisienne baptisée L’Ecole du rythme. « Les open mics n’existaient pas à mon époque mais on dirait qu’ils ont trouvé quelque chose de nouveau pour leurs relations publiques ! » lâche-t-il à StreetPress, avant de refuser de s’exprimer plus longuement. Alain Stoffen a quitté la Scientologie en 2001 après avoir découvert le pot aux roses : un dossier qui consignait ses faits et gestes avec des notes pour l’inciter à faire toujours plus d’ « auditions », des séances d’écoutes payantes qui sont le socle de la méthode scientologue.

A la base petit écrivain de science-fiction, Ron Hubbard a fondé la Scientologie dans les années 1950. A la fois marin, physicien nucléaire, photographe, musicien, poète et même horticulteur, Hubbard a écrit à peu près sur tout. Ce qui fait forte impression sur ses adeptes. Il est mort en 1986.

Mais d’autres instructions sont en cours. En janvier 2014, « l’Eglise » était mise en examen dans l’affaire de l’Institut Aubert , du nom d’une école de Vincennes accusée d’avoir enseigné des préceptes de la Scientologie à des enfants, à l’insu de leurs parents. En août dernier, une enquête était ouverte pour « harcèlement moral » et « abus de faiblesse » suite à une plainte des salariés d’Arcadia. Les dirigeants scientologues de cette entreprise de BTP auraient imposé à leurs employés des méthodes de management humiliantes issues des écrits de Ron Hubbard.

Ajoutez-y une équipe d’Anonymous qui leak sur le web les noms, prénoms et 06 des cadres du mouvement … Il n’en fallait pas plus pour la Scientologie s’estime victime d’une « kabbale ».

Isaac Hayes au Celebrity Center en 2000 / Crédits : Eric Roux

A la recherche du Tom Cruise français

En France, la Scientologie revendique 45.000 sympathisants et un noyau de 1.000 militants. Ces chiffres amusent ses détracteurs qui les divisent … par 10. Loose toujours, elle est orpheline de porte-parole médiatique. Les Américains ont Tom Cruise, John Travolta et Will Smith. Les Français ont Xavier Deluc et Meddy Allaf. Le premier, vedette de la série Section de recherches diffusée en prime-time sur TF1, avait évoqué ses convictions hubbardiennes dans une interview à Nice Matin en 2013. Mais joint par StreetPress, il a refusé nos sollicitations. Tout comme un comédien qui interprète un second rôle dans Plus belle la vie et « outé » par les Anonymous après avoir réalisé un clip de rap parodique qui a fait un petit carton sur Youtube et dans laquelle la grande majorité du casting est scientologue. Meddy Allaf, comique confidentiel qui prête son image à des clips de la Scientologie, ne nous rappellera jamais.


Vidéo Meddy Allaf, fier d’être sciento

Il y a bien deux grosses vedettes du cinéma français dont les parents ont été des membres éminents du mouvement dans les années 80. Mais aucune des deux n’a jamais évoqué la Scientologie publiquement. Un cadre de « l’Eglise de Scientologie » figurait parmi les associés de la marque Rock the street, fondée par le rappeur Sully Sefil et ancien boss de Royal Wear. Mais joint par StreetPress, l’artiste aux 600.000 albums vendus, dément tout lien avec « l’Eglise ». Il s’est d’ailleurs séparé de son encombrant associé cet été, après que l’info ait fuité sur des forums.

Joint par StreetPress, une jeune comique à l’affiche dans un théâtre parisien et qui officie dans une petite radio, explique en off craindre pour sa carrière si elle évoque la Scientologie. D’autres artistes plus marginaux ont peur de ridiculiser « l’Eglise ». Un acteur-réalisateur-chanteur-poète, un temps « officier en chef de l’éthique » au Celebrity Center, est cash :

« Franchement, moi ma carrière ne décolle pas. Ça donnerait une image de branquignol à la Scientologie si je revendiquais mon appartenance. »

Opération séduction : Mission Scientologie

En attendant le Tom Cruise français, la Scientologie fait sa communication tous les mardis soirs avec ses open mics. Et ça marche ! Marie-Cécile, étudiante en ressources humaines et chanteuse pop, vient pour la 7e fois au Celebrity Center. Cette catholique non-scientologue de 25 ans est dorénavant sûre de son fait :

« De ce que j’ai vu, je peux dire que la Scientologie n’est pas une secte. »

Felix, le rappeur de Villejuif qui sévit sous le blaze de Dother, est enthousiaste :

« J’avais forcément des a priori car c’est quelque chose que je ne connaissais pas. Mais j’ai été agréablement surpris : ils ne sont pas intrusifs et laissent toute la place aux artistes. »

Ketchup, le comique corse, s’en prend lui aux journalistes coupables de stigmatiser les Scientologues comme « ils le font pour les musulmans ». A la fin de la scène ouverte, Eric Roux taille le bout de gras avec lui. Séduit par le lieu et l’accueil, Ketchup, qui passait pour la première fois au Celebrity Center, lui promet de revenir.

Une participante devant une anthologie de revues consacrées à Ron Hubbard / Crédits : Robin d'Angelo

Supermarché de la Dianétique

Les scènes ouvertes sont aussi une subtile introduction aux méthodes de Ron Hubbard. Avant l’open mic, un petit clip pour promouvoir les bienfaits de la Dianétique sur le développement artistique est projeté sur un écran. Puis une cadre du mouvement improvise une petite session de développement personnel autour du rire.

(img) Dother à l’entrée du théâtre

Les scientologues se sont spécialisés dans les activités de cohésion d’équipe. Eric Roux a un temps été employé de la société Eagles Team Buliding – fondée par le scientologue Guy Bergeaud – qui propose ses services de coaching et d’événementiel à des entreprises.

L’équipe du Celebrity Center se donne aussi du mal pour que les participants dépensent quelques euros dans des produits scientologues. Avant chaque scène ouverte, public et artistes doivent remplir un petit formulaire où ils sont priés d’indiquer si des cours pour apprendre à « percer dans le milieu de la musique » ou « établir un plan de carrière » sont susceptibles de les intéresser.

Aujourd’hui, une jolie blonde fait de la promo pour un stage de « présence sur scène » (19 euros) qui doit avoir le lieu le vendredi suivant au Celebrity Center … Surprise ! Le rappeur Dother a reçu un coup de fil sur son portable pour savoir s’il comptait participer.

Les participants à l’open mic passeront-ils de la bienveillance à l’adhésion aux théories de Ron Hubbard ? Seul Louis, un jeune pianiste américain installé à Paris, concèdera avoir déboursé 17 euros pour acheter un exemplaire de la Dianétique :

« Je m’intéresse à tout un tas de trucs. Au bouddhisme notamment. Je prends à gauche, à droite, et je fais ma sauce. »

Mais il jure que « jamais » il ne deviendra scientologue.

La Dianétique : C’est le livre sur lequel se fonde la Scientologie. Écrit en 1950, ce pavé de 600 pages est une méthode de développement personnel pour comprendre le fonctionnement de l’inconscient. Elle fonde la technique des « auditions ».

Les séances d’audition : Le sujet raconte à son auditeur un traumatisme encore et encore jusqu’à ce qu’il soit déchargé de toute réaction émotionnelle. Les auditions permettent aux scientologues de passer de l’état de « pré-clair » à celui de « clair », c’est-à-dire qu’ils sont capables de porter un regard analytique sur leurs réactions. Le pack de 12 séances d’audition coûte 400 euros au Celebrity Center de Paris.

L’électromètre : Drôle de machine toute droite sortie de Star Trek, elle permet de mesurer la charge émotionnelle qui se dégage d’un sujet à l’aide d’une petite aiguille sur un cadran.

La Sea Org : Dans cette organisation se réunit le groupe de gestion international de la Scientologie. Ses membres ont des grades et des uniformes. Même Eric Roux n’en fait pas partie.

Le Freewinds : Ancien brise-glace aménagé en navire de croisière, c’est sur le Freewinds que sont invités les Scientologues les plus méritants. Des cours et des conférences réservées à l’élite y sont délivrés. Eric Roux y a fait un tour en 2009.

L’O.S.A : Décrit par détracteurs comme « les services secrets de la Scientologie », l’O.S.A est une organisation qui veille sur les intérets de « l’Eglise ». Elle se divise entre un service de relation, une section juridique et une agence de renseignement. Eric Roux en fait partie.

‘ : Le nom de l’artiste a été modifié