16/01/2017

« Nous avons reçu des menaces et bien souvent elles ont été mises à exécution »

Les élus suppriment massivement les aides aux opposants au Center Parcs

Par Maxime Grimbert ,
Par Jeremie Poiroux ,
Par Pablo Chignard

Les opposants au Center Parcs de Roybon payent le prix fort. Notre enquête montre comment département et région ont sucré plus de 500.000 euros de subventions aux assos qui dénoncent l'impact écologique du projet. PS et LR marchent main dans la main..

Septembre 2014, les pêcheurs de la Drôme (26) et de l’Isère (38) sont remontés comme des coucous. Depuis 2007, le groupe Pierre & Vacances projette de construire un Center Parcs sur la commune de Roybon. Un chantier à 387 millions d’euros qui inquiète les accros du bouchon. Ils craignent que les évacuations d’eau chaude de la « bulle tropicale » – une piscine à 29°C, 365 jours par an, en pleine forêt – ne perturbent l’écosystème. Les deux fédés de pêche entendent, en cette fin d’été, mener une action en justice pour bloquer le futur chantier.

Mais c’est sans compter sur une énigmatique réunion qui s’est tenue quelques semaines plus tard. Autour de la table ce jour-là, une poignée de membres du conseil général de l’Isère et Bernard Kurzawa, à l’époque président de la fédération de pêche du 38. Quelques jours après ce rendez-vous, Kurzawa retourne sa veste et annonce que son asso’ renonce à participer au recours en justice. Que s’est-il vraiment passé ?

Le prix du silence

À StreetPress, l’ancien boss des pêcheurs isérois assure que les élus lui ont simplement « apporté les éclaircissements nécessaires ». Circulez, il n’y a rien à voir… Le président de la fédération des pêcheurs de la Drôme a une toute autre version de l’histoire. « Les dés sont pipés depuis le départ de toute façon », s’emporte Christian Brely. Il parle de « chantage à la subvention ». M. Kurzawa, lui-même, lui aurait avoué avoir changé d’avis face aux menaces financières brandies par le conseil général isérois. En l’espèce la disparition des 50.000 euros d’aides publiques dont son association bénéficiait jusque là.

Le Center Parcs de Roybon est loin de faire l'unanimité. / Crédits : Pablo Chignard

Hervé Bonzy, le nouveau président des pêcheurs isérois (il a remplacé M. Kurzawa en avril 2016) ne nie pas les accusations de Christian Brely. Au téléphone, gêné, il tente de jouer sur les mots :

« lI ne s’agissait pas d’une subvention, mais d’un contrat d’objectifs qui liait [le département et l’association] à hauteur de 50.000 euros. »

Contacté par StreetPress, le service presse de la collectivité assure qu’il n’est pas possible de retrouver trace de cette mystérieuse réunion. Il ajoute que le conseil départemental (qui remplace désormais le conseil général), depuis passé aux mains de la droite, ne souhaite pas se prononcer sur son contenu. Les pêcheurs de l’Isère bénéficient toujours des 50.000 euros de subvention. La messe est dite.

Menaces de coupes budgétaires

PS comme Républicains soutiennent activement Center Parcs et les majorités successives n’ont pas hésité à sortir le chéquier : selon les calculs de StreetPress, ce sont au moins 42 millions d’euros de subventions directes qui ont déjà été alloués au projet auxquels s’ajoute un coup de pouce fiscal estimé par l’association PCSCP à 74,5 millions d’euros. En Rhône-Alpes, les pêcheurs ne sont pas les seuls à avoir subi la politique du pistolet sur la tempe. « Bien sûr que nous avons reçu des menaces », lâche le président de la Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature (Frapna). Et Éric Ferraille de compléter, laconique :

« Bien souvent, elles ont été mises à exécution. »

D’avril à mai 2014, le tribunal administratif de Grenoble mène une enquête publique autour de « la loi sur l’eau ». Les trois commissaires enquêteurs en charge du dossier se prononcent à l’unanimité contre l’installation d’un Center Parcs en Chambaran. Qu’importe, au mois d’octobre la préfecture passe outre et autorise le lancement des travaux. En réaction, la Frapna décide, le mois suivant, de s’associer au recours formulé par la fédération de pêche drômoise, évoqué plus tôt. Elle décide de secouer l’opinion et organise une collecte en ligne de fonds pour financer les frais de justice. Une manière aussi d’éviter d’utiliser les subventions publiques pour ce recours en justice.

Les opposants au projet ont déclaré la forêt « Zone à défendre ». / Crédits : Pablo Chignard

Sauf qu’au département on ne voit pas l’action d’un bon œil. André Vallini (PS) a quitté son poste de président du conseil en juin pour devenir secrétaire d’État. Alain Cottalorda se glisse dans son fauteuil, affirmant n’assurer que l’intérim et conserve les cabinets de son prédécesseur. C’est en réalité Vallini qui est encore aux manettes. Mais le premier coup viendra de la droite. Le conseiller Les Républicains (LR) Jean-Pierre Barbier présente en 2014 une motion visant à réduire les aides publiques accordées à la Frapna.

La proposition déclenche « de longues tractations internes à la majorité [socialiste] au conseil », assure Francis Meneu, alors président de la Frapna Isère. Le président socialiste du conseil lance aux caméras de France 3, que l’opposition affichée de la FRAPNA au Center Parcs est « inacceptable ». « M. Vallini a été sensible aux arguments de la droite », assure l’élu vert Olivier Bertrand :

« Mais, politiquement, ce n’était pas tenable de pousser une motion de l’opposition »

Le 20 février 2015, la gauche vote finalement la reconduite des aides accordées à la Frapna Isère. 194.000 euros délivrés par le conseil général, sous la forme d’un contrat d’objectifs. La balle n’est pas passée loin.

143.150 euros de baisse de subventions

2015 est une année électorale. Au cours de sa campagne, le candidat Les Républicains réaffirme son soutien au projet de Center Parcs. Il met en avant les 468 emplois (en équivalent temps-plein) promis par le groupe Pierre & Vacances. Des chiffres contestés par des associations. En mars, le PS perd la majorité au département et Jean-Pierre Barbier (LR) pique la présidence à André Vallini (PS).

Il lui incombe de renégocier le contrat pour 2016. Le 22 juillet 2015, le dossier est remis sur la table et cette fois la Frapna Isère n’échappe pas à la coupe budgétaire. En 2015 l’asso’ touchait 194.000 euros, la majorité de droite lui accorde une enveloppe de 50.850 euros pour l’année suivante. Soit une baisse de 70%. La balle touche en plein cœur.

Plusieurs enquêtes ont démontré l'impact du projet sur l'environnement. / Crédits : Pablo Chignard

Joint par StreetPress, le cabinet de Barbier « assume ». Il évoque un « changement de paradigme ». Il précise que « le lien entre [la position de l’asso] et des aides n’est pas mécanique », mais que le département ne veut effectivement plus subventionner les associations « dont la politique est contraire à celle du département ». Mais la cure d’austérité subie par la Frapna ne s’arrête pas là.

La droite en campagne contre les « ayatollahs écologistes »

2016 est à nouveau une année électorale. Laurent Wauquiez, un temps président par intérim des Républicains, remporte la région Auvergne-Rhône-Alpes. Lui non plus ne cache pas son soutien au mégaprojet. Le site d’info Reporterre s’est également procuré deux courriers dans lesquels il affiche clairement ses intentions. Dans une lettre aux agriculteurs, il s’attaque aux Verts, les qualifiants « [d’]ayatollahs écologistes ». Aux chasseurs, il promet :

« Si nous sommes élus, les choses seront claires, nous serons enfin attentifs à assurer un juste rééquilibrage des subventions qui ont beaucoup trop profité ces dernières années à des écologistes dogmatiques et guidés par des motifs purement idéologiques. »

Arrivé aux responsabilités, il fait voter 4,7 millions d’euros de dépenses pour faciliter l’implantation du Center Parcs. Un montant qui vient s’ajouter aux 7 millions d’euros alloués par l’ancienne majorité PS. Il va aussi mettre en œuvre sa promesse de « rééquilibrage » des subventions…

Wauquiez divise par deux le montant accordé

C’est à nouveau la Frapna qui est dans le viseur. L’année précédente, la collectivité avait accordé 771.000 euros à la Fédération régionale de protection de la nature et à ses 8 antennes départementales. Une somme qui leur permet de réaliser leurs nombreuses missions. Un montant déjà inférieur à la période 2012 – 2014, pour cause de restriction budgétaire, acceptées sans broncher par la Frapna.

En mai 2016, la région décide de modifier le contrat, pourtant pluriannuel, qui la lie à l’association. Et Wauquiez sort le sécateur. L’enveloppe allouée pour 2016 ne serait, selon un document que s’est procuré l’AFP, finalement que de 389.125 euros. Presque deux fois moins que l’année précédente. StreetPress a tenté de retrouver ce doc. Mi-décembre, la région confirme qu’il est « censé être public », tout comme les montants des aides. Sauf que la collectivité « ne sait pas où les trouver » et qu’il est de toute façon impossible de vérifier, même pour eux, pour cause de maintenance informatique ! La Frapna explique avoir dû, en conséquence, se séparer de 18 de ses 108 salariés.

#GreenWashing : Le groupe Pierre et Vacances assure que son projet est respectueux de l'environnement. / Crédits : DR.

C’est Noël pour les chasseurs

Il est en revanche un groupe qui s’est très bien accommodé du changement de majorité : les chasseurs. Le 22 septembre 2016, la région vote une proposition de « partenariat » présentée par le vice-président du conseil Philippe Meunier. C’est le jackpot pour les accros de la gâchette. Celui-ci attribue, sur 3 ans, pas moins de 2.955.210 euros à la toute nouvelle (fusion des régions oblige) Fédération régionale des chasseurs d’Auvergne-Rhône-Alpes. « Une somme record » selon l’antenne France Bleu. Ce nouveau partenariat fait grincer des dents l’élue écologiste Fabienne Grébert. Selon elle, il aurait été conçu par les chasseurs eux-mêmes :

« En le soumettant au conseil, c’est un cadeau que leur fait Philippe Meunier qui ne connaissait pas du tout le dossier et qui a présenté un projet cousu main par les chasseurs. »

Cette enveloppe est censée permettre aux chasseurs de préserver la biodiversité. Si la droite au pouvoir a décidé de travailler avec les écolos à fusils plutôt qu’avec la Frapna, c’est très vraisemblablement en partie à cause du projet de Center Parcs. L’Association communale de chasse agréée de Roybon, la commune qui doit accueillir le projet, s’est prononcée en assemblée générale « pour [le Center Parcs de Chambaran] avec des compensations ». Son président, Jean-Clément Roux, précise à StreetPress que cette position a été « suivie par la fédération départementale » et a « satisfait les élus, comme M. Barbier ». Ce dernier lui aurait même envoyé un courrier pour le remercier, assure le chasseur.

Les défenseurs de l’environnement continuent le combat

La cure d’austérité dont la Frapna est victime n’est peut-être pas terminée. Les 15 et 16 décembre derniers, la région a voté les grandes orientations budgétaires pour 2017. Ce vote ne décide pas en détail des montants accordés aux différentes structures. Mais un article sur le site de la collectivité précise que « des économies sont également attendues grâce […] à un meilleur pilotage des subventions aux associations ».

Les zadistes ne baissent pas les bras. / Crédits : Pablo Chignard

L’asso refuse pourtant de rendre les armes. Leur recours commun avec les pêcheurs de la Drôme est finalement passé entre les mains de la Cour administrative d’appel de Lyon. Le 16 décembre 2016, elle a confirmé l’illégalité de deux des trois arrêtés préfectoraux nécessaires à la reprise des travaux. La Frapna envisage également de se tourner vers une juridiction européenne si la saisie à venir du Conseil d’État contredit la Cour administrative d’appel. Et les zadistes ne lâchent pas le terrain.