06/02/2017

Harcèlement, coups de pression et coups de poing : mes relations avec la police

Par Raphael Godechot ,
Par Bilal

En décembre dernier, les policiers contrôlent de manière répétés Bilal. De jour en jour le ton monte et les coups tordus des fonctionnaires se multiplient. Bilal dérape aussi et insulte les flics. En retour il finit par prendre des coups.

Ça a commencé un soir un peu avant Noël, le 21 décembre. Je sortais de chez moi pour rejoindre deux copines. J’habite au marché de Massy à Place de France. Elles m’attendaient en bas de mon bâtiment devant ma voiture pour sortir. Là, la police nationale passe. Ils nous regardent bizarrement, d’un air suspect. Du coup on se dit qu’il vaut peut-être mieux attendre. On fume une clope tranquille avant de partir. Un peu plus loin à 100 mètres derrière nous, y’avait 5-6 mecs posés, qui parlaient, etc. C’est sûr que c’était une pointeuse [spot de deal], on va pas se mentir.

Les keufs font le tour du bâtiment, puis reviennent deux minutes après même pas. Ils sortent de la voiture calmement, et là : « contrôle ». J’étais habillé avec une espèce de cape qu’on met en Tunisie quand il fait froid, une espèce de djellaba d’hiver. Ils se foutent de ma gueule en mode gentil, « vas-y, enlève ta cape de Dark Vador, tu te crois dans un film ? » Mais ça va, c’était cool, on rigolait.

Après, moi j’leur dis « c’est quoi le motif du contrôle ? ». Ils me disent « c’est à cause du bruit ». J’leur dis en montrant la pointeuse « bah le bruit c’est derrière, allez contrôler les autres ». « Nan y’a quelqu’un de ce bâtiment qui a porté plainte contre vous trois parce que depuis tout à l’heure vous faites du bruit. » C’était faux et ils le savaient. « Pourquoi vous mentez ? Ça fait 2 minutes que je suis sorti, vous m’avez vu sortir ! Et puis personne de mon bâtiment ne porterait plainte, je connais tout le monde ici, personne n’appellerait la police. »

« Nous on a tous les droits »

Ils nous contrôlent quand même, je sors mes affaires, ça se passe… à la fin du contrôle je dis « c’est bon » ? Ils font un signe de la tête affirmatif. Mais là, un keuf fait le malin ! Il prend mes clefs et ouvre la voiture, et rentre carrément dedans ! J’lui dis « hé, tu sais que t’as pas le droit de faire ça, c’est interdit ». [Lors d’un contrôle, il faut être dans son véhicule pour que les policiers puissent y rentrer dedans s’ils n’ont pas de badge d’Officier de police judiciaire]

Il me répond direct « Nous on a tous les droits ». J’lui dis « ah ouais ok d’accord. Bon bah j’veux voir votre badge d’OPJ dans ce cas », vu qu’il y’a qu’eux qui ont le droit de contrôler les voitures. Là il me dit « tu commences à nous casser la tête ». « Allez-y de toute façon fouillez y’a rien dans la voiture » j’leur dis. Ils trouvent que dalle, normal. J’insiste : « alors y’a rien ? Vous avez le seum ? Vous avez trop peur d’aller là-bas (en parlant des jeunes de la pointeuse) parce que vous êtes que 3 hein. Du coup c’est moi que vous faites chier. »

J’vois que ça les énerve. Mais j’sais pas pourquoi, ils décident d’appeler des renforts ! Peut-être parce qu’ils avaient la haine contre moi, ou parce que finalement ils avaient l’intention de contrôler les autres de là-bas qui faisaient du bruit, peut-être que les flics pensaient qu’ils allaient s’en mêler, j’en sais rien en fait…

Longue balade forcée

Du coup la deuxième voiture de flic arrive. Deux voitures de la nationale rien que pour moi ! Bon on s’embrouille un peu mais rien de méchant… À ce moment, complètement par hasard, un de mes petits reuf, passe pour rentrer à la maison. Les flics le connaissent… Et là sans aucune raison ils l’attrapent, ils l’embarquent et ils se barrent avec lui ! Au final ces bâtards l’ont juste lâché devant le comico, même pas de gardav’ ou rien. Il a été obligé de rentrer à pied. Ça, ils font ça à chaque fois, juste pour mettre des coups de pression, juste pour faire chier. Ça prend 20 minutes depuis le comico, c’est chiant quoi. Mais bon après il est revenu, on est allé se coucher et voilà.

Le lendemain, j’rentre du foot, un peu tard, vers minuit. Quand je me gare qui est-ce que je croise ? Les schmits ! Les mêmes qui m’ont contrôlé la veille. J’les vois, ils passent tranquillement, mais ils me disent rien. Donc moi tout content j’rentre chez moi, j’vais pour me coucher. Et là, mon petit frère Atem* rentre tout agité dans ma chambre : « Bilal, Bilal, il y a la fourrière qui prend ta voiture !! »

J’pensais qu’il se foutait de ma gueule, vu que j’suis bien garé devant mon bâtiment à la même place que d’habitude. J’descends, et j’vois la dépanneuse qui part avec les flics ! J’crie « hé, arrêtez vous, arrêtez vous », mais ils partent ! Mort énervé, j’les insulte : « bande de lâches, fils de … » J’voulais les provoquer pour qu’ils s’arrêtent, qu’on parle, pour savoir pourquoi ils prenaient ma voiture quoi ! Mais ils ne se sont pas arrêtés.

Main sur son arme

J’appelle une pote direct pour qu’elle m’accompagne au commissariat, pour récupérer le papier afin de récupérer ma voiture. Du coup on y va avec mon petit frère et ma pote, il était tard, vers 2h je crois. Au comico, je sais qu’ils vont pas me laisser rentrer, parce qu’ils me connaissent. Du coup je sonne à l’interphone. Une voix répond : « c’est pourquoi ? ». J’dis pour porter plainte.« plainte pourquoi ? » « on m’a volé mon téléphone », je réponds. Ils me disent que c’est pas possible. « Comment ça c’est pas possible ?? On m’a volé mon téléphone, bien-sûr que j’peux porter plainte ! ».

Rien à faire, il voulait pas nous laissé rentrer dans le comico… Il nous parlait depuis le seuil de la porte pendant que nous on était à l’extérieur… Il faisait grave froid en plus. Bref j’dis au flic : « bon écoute tu sais très bien pourquoi je suis là, donne moi le papier qu’on en finisse pour que je récupère la bagnole. »

Le flic me dit « Passe moi ta carte grise ». J’lui explique que j’l’ai pas, qu’elle est dans la voiture. Il voulait rien savoir, il avait pas l’air rassuré. « Bah c’est mort, tu peux pas récupérer la voiture »qu’il me dit. C’était ridicule. « Bah je fais comment alors ? » « Y’a pas de solution …» qu’il me répond, pas sûr de lui. J’essayais de le convaincre… « mais écoutes, tu sais qui je suis – j’savais qu’il me connaissait moi et mon frère – tu sais que la voiture elle est à moi, tu me vois tous les jours dedans ! ». Il était vraiment tout fébrile, il tremblait…

Là Atem remarque que le flic à la main sur son arme ! Il avait même enlevé la sécurité qui retient le flingue dans l’étui ! Mon reuf lui dit direct « Mais pourquoi tu trembles ?? Qu’est-ce que tu fais avec la main sur ton arme, on parle avec toi c’est tout, on veut juste le papier ! » Après l’avoir emmerdé pendant 15-20 minutes, il finit par aller le chercher, enfin.

Ils sortent une mitraillette

Finalement, vers 3-4h du matin, j’rentre chez moi avec mon frère… Et qui je recroise ? Les schmits qui tournent en bas de chez moi, ceux qui ont fait enlever ma voiture ! On s’est embrouillé direct… Ils passent devant dans leur Kangoo. Je gueule : « Pourquoi vous avez fait enlever ma voiture ? Arrêtez-vous ! ».

Ils s’arrêtent pas, alors j’mets un coup de pied dans la voiture. Enfin ils s’arrêtent, et on parle. « Pourquoi vous avez pris la voiture ? » « Stationnement gênant », me répond un flic sèchement. « Stationnement gênant ? Ça fait 5 ans que je me gare là, c’est une place ! Si ma voiture est gênante, les autres aussi dans ce cas ! Enlevez les toutes alors ! » Il bégaye, et me donne aucune raison valable. Je m’énerve « Vous êtes tous des lâches, bande d’enfoirés… »

«Un des flics panique, rentre dans leur caisse et en ressort une mitraillette ! Un AUG, comme dans Call Of Duty »

Bilal, habitant de Massy

Ils répondaient pas, ils savaient qu’ils étaient en tort. J’étais mort énervé, il était tard et le lendemain j’avais un rendez-vous avec une entreprise pour mon école… D’un coup on entend un sifflement qui vient de l’autre cité juste à coté, à 300 mètres… ce qui veut dire que quelque chose se passe, genre que y’a embrouille, ou que les flics ont été repérés par les gars de la cité…

Du coup un des flics panique, rentre dans leur caisse et en ressort une mitraillette ! Un AUG, comme dans Call Of Duty ! J’lui dis « Mais wesh tu te crois dans un film ou quoi ?? » Ils regardent à gauche, à droite, l’air paniqué, puis ils décident de partir en vitesse…On est rentré après ça avec mon frère. Avant de dormir, j’ai quand même déposé un signalement sur le site de l’IGPN (9) en ligne, mais bon…

Le lendemain j’suis allé chercher les papiers à la fourrière. J’avais pas trop digéré les 130 euros d’amende, donc j’suis allé voir le mec qui gère le business pour lui dire « Pourquoi tu travailles avec les flics toi ? » et il m’a dit « C’est simple, dans la ville y’a 2 fourrières, et on est en concurrence. Si j’le fais pas, les flics vont aller voir l’autre. De toute façon, souvent quand y’a une embrouille avec les flics, ils font embarquer la bagnole du mec avec qui ils s’embrouillent. » Bon voila, c’est son taff, j’ai compris, j’me suis barré. J’suis retourné au comico, j’leur ai montré les papiers. Enfin j’ai pu récupérer la voiture !

C’est vrai que des fois j’les insulte aussi

Le soir même, j’me balade dans le quartier Zola, et là je croise une patrouille. J’avais envie d’aller leur parler… Moi ce que je voulais, c’est qu’ils assument qu’ils aient menti, que juste, ils avaient le seum contre moi, à cause du premier contrôle où ils avaient rien trouvé. Mais comme j’avais l’impression qu’il y avait aucun des keufs qui m’avaient contrôlé précédemment, j’ai continué ma route. Je roule, et là je vois qu’ils font des appels de phares. J’fais genre j’ai rien vu je continue. Après ils mettent les giros, donc forcément je m’arrête. Et c’est reparti… « Contrôle » me dit un flic « Pourquoi cette fois-ci ? » je réponds blasé. Là une deuxième voiture de police arrive…

« S’ils me parlaient normalement, qu’ils étaient polis, je serais poli aussi. (…) Faut pas se rabaisser, faire la baltringue devant eux, sinon ils vont encore plus te casser les couilles. »

Bilal, habitant de Massy

Je reconnais un des mecs qui m’a contrôlé les fois d’avant. Direct je l’interpelle : « Hey toi, assume que si vous avez embarqué ma voiture l’autre fois c’était sans raison, juste parce que vous étiez énervé contre moi ! ». Il commence à bafouiller, et me dit « ouais, c’était un peu pour ça, mais pas seulement… T’avais qu’à bien nous parler ! » Bon c’est vrai que des fois j’les insulte aussi, mais faut qu’ils parlent bien eux ! S’ils me parlaient normalement, qu’ils étaient polis, je serais poli aussi.

Mais quand j’vois qu’ils sont secs et agressifs, bah j’vais l’être aussi, et le contrôle se passera pas bien ! Faut pas se rabaisser, faire la baltringue devant eux, sinon ils vont encore plus te casser les couilles. S’ils sont chiants ou méchants avec toi, faut être comme eux.

Des coups dans le torse

Bref, on commence à s’engueuler, et là, le flic me dit « toute façon vous êtes tous les mêmes ! » Moi j’lui réponds « mais pour moi aussi vous êtes tous les mêmes. » La tension montait, ça se sentait… Il en rajoute : « Si on vous contrôle c’est pour vous mettre la pression, pour vous montrer qu’on est là, tout le temps, qu’on vous lâche pas ! » Ça m’a fait péter un câble qu’il dise ça ! J’ai pas pu m’empêcher de lui gueuler dessus : « Vous étonnez pas qu’après ça brûle des keufs à Viry ! » Là, j’me suis dit que j’avais merdé par contre. Pour moi c’était sûr que ça allait partir en couille.

Il s’est avancé vers moi, énervé comme jamais. À ce moment, j’ai pensé que j’aurais vraiment mieux fait de fermer ma gueule. Il met son front contre mon front : « J’vais te la mettre pour apologie du terrorisme ! ». J’lui réponds direct : « Mais ça n’a rien à voir ! »

Il m’envoie une patate dans le torse, puis il continue à me frapper au même endroit. Il m’a mis au moins trois coup. Il voulait que je lui les rende, il voulait qu’on se tape, comme ça ils m’auraient tous défoncé, et embarqué direct… Ils étaient 7 de la police nationale. J’étais véner mais je me suis retenu. Je savais que j’pouvais rien faire sinon ils m’auraient niqué la gueule.

« Il met son front contre mon front : “J’vais te la mettre pour apologie du terrorisme !” »

Bilal, habitant de Massy

Ils ont fini par comprendre que je ne répondrais pas à leurs provocations, du coup la situation s’est calmée petit à petit… Mais je lâchais pas l’affaire. J’leur ai dit « en plus à la cité ,c’est qu’une minorité qui fout la merde. C’est comme vous dans la police mais dans l’autre sens, des bons flics y’en a pas beaucoup. » Ça les a un peu calmé, j’ai l’impression. Du coup, j’ai continué à les faire chier à propos de ma caisse.

Le flic que je connaissais a même fini par avouer que s’ils l’avaient embarquée il y a quelques jours, c’était juste parce que la patrouille avait trouvé que je leur avais mal parlé quand ils me contrôlaient ! Là j’ai senti que j’pouvais me permettre, et j’leur ai dit : « écoutez, maintenant vous arrêtez de me faire chier pour rien. Plus de contrôle sans raison ! La prochaine fois ça se passera pas bien, j’vous jure ! » Ils ont vu que j’étais sérieux… En vrai j’aurais retourné toute la cité contre eux, ils savent qu’on se connaît tous ici… faut pas qu’ils abusent.

Peace

A la fin j’leur ai dit c’est bon maintenant on est en paix, on est quitte? « ouai c’est bon t’inquiète » un flic m’a répondu. Voilà, après on est parti chacun de notre coté. Et depuis ça, ils m’ont plus jamais contrôlé, haha ! On se dit même bonjour, les histoires sont finies maintenant, c’est tranquille. Bon j’ai quand même re-déposé un signalement sur le site de l’IGPN, mais pour l’instant y a pas eu de suite… fallait s’y attendre.

StreetPress a contacté deux témoins qui confirment le déroulé des faits et a pu consulter le signalement auprès de l’IGPN

Propos recueillis par Raphaël Godechot