04/11/2022

Darmanin n’aime pas la gauche radicale

L’association antifasciste nancéienne le « Bloc Lorrain » menacée de dissolution

Par Elisa Verbeke

Comme Nantes révoltés ou la Gale, le Bloc Lorrain, une association de gauche radicale, est menacée de dissolution par le ministère de l’Intérieur. StreetPress a pu consulter le document qui liste les faits reprochés. C’est mince !

Nancy, Meurthe-et-Moselle (54) – Lundi 24 octobre, Kevin Grillo dit Kevin Le Lorrain est convoqué à la gendarmerie. Un fonctionnaire lui remet un courrier du ministère de l’Intérieur. Beauvau annonce entamer la procédure de dissolution de son association libertaire et anti-fasciste, le « Bloc lorrain ».

La dissolution de l’association entraînerait la fermeture des locaux et l’impossibilité pour ses membres de se réunir à nouveau. La loi indique que peuvent être dissoutes, par décret en Conseil des ministres, toutes les associations « qui provoquent ou contribuent à la discrimination, à la haine ou à la violence ou […] à la provocation d’actes de terrorisme ».

Au fil de ce courrier de quatre pages, que StreetPress a pu consulter, le ministère de l’Intérieur accuse le Bloc Lorrain de « professionnaliser » ses « membres et soutiens, à la manière d’une milice », « d’adopter les codes des black-blocs », de « légitimer les violences lors de manifestations revendicatives » ou encore de « vouloir détruire le capitalisme ». Entre autres. Le Bloc Lorrain refuse de se laisser faire :

« On essaye juste de faire du bruit, et on nous trouve hyper dangereux. On n’est pas des violents. Si nous on est dissous, ça va être qui à l’avenir ? »

Un dossier pas très épais

Le gouvernement accuse le Bloc Lorrain d’être une association anti-police responsable des violences en manif à Nancy. La procédure pointe des condamnations judiciaires de certains membres ou proches du Bloc Lorrain pour des faits de violence. « Les personnes de notre association citées ne sont pas condamnées et les autres ne sont pas des membres », se défend Grillo.

Mais selon le ministère, le Bloc Lorrain « utilise la violence comme seule voie du militantisme ». Pour appuyer cette affirmation, ils citent une simple photo Facebook sur laquelle un manifestant porte une pancarte « Black Bloc Friday, la solution anti-capitaliste », à la fin du mois de novembre 2021. Et Kevin Grillo de clamer :

« C’était lors d’une manifestation légale sans aucun débordement ! »

Kevin Grillo aurait aussi appelé « de façon explicite aux actions violentes sur ses réseaux sociaux », en diffusant des images d’ouragan ou de flux de réfugiés climatiques ! En guise de légende à cette vidéo, l’association appelle à détruire le capitalisme « de toutes les façons possibles ». « Dans une démarche de sensibilisation à l’écologie », se défend l’intéressé.

Autre argument massue, le Bloc Lorrain est accusé d’avoir mis en place une formation de street medics – qui permettent de délivrer des premiers soins aux manifestants. Pour la police, cette cellule « démontre une véritable préparation à l’affrontement ». Raphaël Kempf, l’avocat qui défend l’association aux côtés de Christophe Sgro et Ainhoa Pascual juge la présence de street medics nécessaire :

« Les violences policières en manif’ sont incontestables. Elles ont pour effet de provoquer des blessures. Il y a déjà eu des morts, on peut perdre un œil ou une main. »

D’après lui, « s’assurer de la présence de premier secours dans une manif c’est une manière de se protéger ».

Distribution alimentaire

Créé en février 2021, le Bloc Lorrain mène une importante activité sociale et écologique, principalement dans les quatre départements lorrains. L’asso est présente en manif et mène des actions anticapitalistes ou écologistes. Ainsi, il y a quelques semaines, des militants ont infiltré la centrale à charbon de Saint-Avold et y ont déployé des banderoles revendicatives.

À la fin du mois de septembre 2022, des membres du Bloc Lorrain ont infiltré la centrale à charbon de Saint-Avold (57). / Crédits : Page Facebook

Ils viennent aussi en aide aux plus démunis en organisant des distributions de produits de première nécessité aux étudiants. Lors de plusieurs maraudes, l’asso a pu distribuer plus de 20.000 repas. Le Bloc Lorrain aiderait régulièrement les réfugiés ukrainiens, en les accompagnant dans leurs démarches administratives. Des vêtements chauds ont été acheminés l’hiver dernier à Calais (62).

Depuis la création de l’association, 172 maraudes ont été effectuées sur quatre départements de Lorraine, selon le Bloc Lorrain. / Crédits : Page Facebook Bloc Lorrain

Pour Kevin Grillo, les manifestations revendicatives ne seraient qu’une activité secondaire de l’association. De plus, rappelle Raphaël Kempf, « les manifestations sont déclarées. Le Bloc Lorrain s’organise pour respecter la loi et évolue dans un dialogue constructif avec les autorités et la préfecture ». Grillo ajoute :

« Ce qui dérange vraiment, c’est que l’on est un peu partout. [Les forces de l’ordre, ndlr] se disent : “merde, il y a une véritable force d’opposition” ».

Répression associative

Maître Kempf juge cette procédure de dissolution « extrêmement dangereuse ». Pour lui, il s’agit « d’une menace à la liberté d’expression, à la liberté de manifester », et par extension à la démocratie :

« On leur reproche des droits fondamentaux de notre pays. »

Benjamin Sourice, conseiller de l’association VoxPublic, dénonce lui aussi le recul des libertés associatives. Il inscrit cette procédure dans un contexte « d’attaques et de discriminations envers les associations ». À ses yeux, « ça tire à tout va », depuis la loi séparatisme instiguée par Gérald Darmanin et Marlène Schiappa en 2021. Sourice ajoute que plusieurs assos sont ainsi menacées, dont des assos écolos. Pour lui, l’utilisation « du terme “éco-terroriste” de Darmanin », ne serait d’ailleurs pas un hasard. D’autres associations de gauche radicale ont également fait l’objet de procédures de dissolution comme Nantes Révoltées ou la Gale (Groupe Antifasciste Lyon et Environs).

Si le conseil des Ministres prononce la dissolution du Bloc Lorrain, ses avocats contesteront le décret au conseil d’État, la plus haute juridiction administrative de France. La procédure de dissolution de la Gale a par exemple pu être suspendue par l’instance en mai dernier. En attendant, un rassemblement de soutien est prévu le samedi 5 novembre à 13h00 sur la place Maginot à Nancy et une cagnotte est mise en place pour payer les frais de justice.

Image de Une : photo d’illustration du Bloc Lorrain via Facebook