19/12/2022

« Ils y vont comme des bourrins »

Comment les services secrets russes ont voulu recruter un journaliste français

Par Lina Rhrissi

Enveloppes de cash, alliance idéologique avec l’extrême-droite, alcool et tentative de « kompromat ». Pendant près de dix ans, le journaliste Romain Mielcarek a infiltré le monde des renseignements russes en France.

« Ce n’est pas moi qui m’intéresse aux services secrets russes, mais l’inverse. » Romain Mielcarek est journaliste spécialisé sur les questions de défense, de terrorisme et de conflits armés. Dans son livre-enquête Les Moujiks, la France dans les griffes des espions russes (Éditions Denoël, 2022), il met en lumière la survivance des illégaux, ces officiers des renseignements russes qui travaillent sous de fausses identités. Ils vont jusqu’à voler les noms de gens, généralement décédés, pour continuer à leur place une vie insoupçonnable dans le pays ciblé :

« Leurs réseaux sont tentaculaires. Ils ont des sources partout à travers le monde. Certains vont se créer une fausse identité au Brésil et venir travailler en Europe après avoir fait un morceau d’études aux États-Unis… »

Romain Mielcarek, cheveux mi-longs attachés en arrière et légère barbe, rencontre l’agent des services de renseignements Serguei Salomasov en 2013, quand ce dernier tente de le recruter. Le Russe est plus précisément de la GRU, le renseignement militaire. Son rôle : chasser des personnalités susceptibles de l’aider à influencer des milieux dirigeants, faire passer les messages du pouvoir russe et récolter des documents confidentiels.

En mars dernier, une vidéo publiée par les autorités slovaques, pour justifier l’expulsion des diplomates russes de leur territoire après l’invasion de l’Ukraine, a révélé son activité au monde entier. On le voit, clope au bec, remettre deux liasses de 500 euros à Bohus Garbar, contributeur du site de désinformation slovaque Hlavne Spravy, en échange de différentes missions pour le compte de Moscou. La scène date de l’été 2021 et a provoqué un tollé en Slovaquie.

C’est avant de s’installer dans le petit pays de l’Est que Sergueï Salomasov a passé plusieurs années dans l’Hexagone. Et que Romain Mielcarek a fait sa connaissance. Après avoir compris quel était son métier, le journaliste indé’ – qui collabore notamment avec RFI, Le Canard Enchaîné ou Le Monde diplomatique – écume les bars et les dîners en sa compagnie. Pendant neuf années, il a croisé différents agents secrets russes à ses côtés :

« Ils ont compris que ça me faisait marrer de faire des concours d’ivrogneries. Il y a d’autres profils qu’ils invitent plutôt sur des roof-tops chics. »

Comment a commencé ton enquête ?

En 2013, j’ai 25 ans. Ça fait une paire d’années que je travaille sur des sujets stratégiques. Après une conférence que j’anime sur les armes chimiques en Syrie, Sergueï Solomasov me donne sa carte de visite. Il me dit : « Je suis diplomate, je viens d’arriver à l’ambassade et je cherche à rencontrer du monde sur Paris ». Mon réflexe est de me dire que ça peut être une bonne source. Donc j’y vais. Sans être totalement dupe sur le type de personnage que j’ai en face de moi.

Je me dis que j’ai un sujet quand la DGSI me contacte. Les services français m’expliquent que la personne que je fréquente depuis quelques mois est un officier de renseignement. Ils me décrivent sa manière de travailler et je percute un certain nombre de choses. Par exemple, il posait beaucoup de questions sur mon entourage, mon statut marital, ma famille, mon lieu d’habitation… Il n’était pas en train de sympathiser mais de faire mon « environnement ». C’est-à-dire qu’il étudiait les leviers qu’il pourrait actionner pour m’amener là où il a envie.

Ça ne t’a pas fait peur ?

Avant d’enquêter, j’évalue les risques. Je consulte quelques contacts, des confrères, des anciens des services… Le premier risque est celui de représailles physiques de la part des Russes. Il y a très peu de chances que je me fasse exécuter mais je pourrais avoir des membres cassés.

Le second est du côté français, car mon enquête porte aussi sur le contre-espionnage de la DGSI. Le risque est juridique. Je pourrais être poursuivi parce que je révèle des informations couvertes par le secret-défense. Enfin, il y a la possibilité que la DGSI nuise à ma réputation et que certains accès à des acteurs ou des institutions utiles à mon travail me soient refusés. Pour l’instant, rien de tout cela n’est arrivé.

En quoi leurs méthodes sont surprenantes ?

Les premiers aspects sont l’impunité et l’agressivité avec lesquelles les Russes travaillent. Je n’aurais pas imaginé que ça puisse être aussi brutal. On a tendance à l’assimiler à de l’incompétence mais je ne pense pas que ce soit le cas. Il y a une première ligne de mecs dont le boulot est d’y aller comme des bourrins, au culot, et de tenter de recruter des gens, d’obtenir des documents, de rentrer de force dans des lieux, etc. Ils se font régulièrement attraper mais ça n’a pas de conséquences puisqu’ils sont sous couverture diplomatique. On est loin de la discrétion d’un James Bond.

Quel est l’intérêt s’ils se font attraper ?

Un de leurs objectifs est de faire un travail sur le long cours en documentant des profils potentiellement intéressants dans cinq, dix ou 20 ans. Ils vont proposer une enveloppe de cash ou tenter de mettre dans des situations délicates. Ce qu’on appelle la technique « kompromat », inventée par le KGB. C’est ce qu’ils ont fait en me proposant d’aller voir des prostituées. On ne sait pas où chacun d’entre nous sera dans des années. Je ferai peut-être de la politique. Et à ce moment-là, ils auront des dizaines et des dizaines de pages décrivant mes réactions, mes faiblesses, etc.

Un cas célèbre de l’époque de la guerre froide est celui des « Cinq de Cambridge ». Dans les années 1930, les Soviétiques réussissent à recruter cinq jeunes qui sont alors à l’université et qui vont terminer leur carrière au sommet de la diplomatie et du renseignement britannique et travailler pour l’URSS pendant la Seconde Guerre mondiale puis la guerre froide.

En 2017, ton enquête t’a amenée jusqu’à Sotchi, en Russie, au Festival mondial de la jeunesse et des étudiants. Qu’est-ce que c’est ?

Historiquement, ce festival est un peu la fête de l’Huma version internationale. C’est un outil de propagande créé par l’URSS qui voulait y greffer les mouvements de jeunesse communistes du monde entier. Depuis la fin de la guerre froide, il n’a eu lieu qu’épisodiquement dans des pays comme l’Afrique du Sud, en 2013, le Venezuela, en 2011, ou encore la Corée du Nord, en 1989.

Cette fois, le gouvernement russe a invité des jeunes de partout, tous frais payés. L’héritage communiste a disparu et j’assiste plutôt à une fête de la Russie, bien capitaliste. Les entreprises russes sont sur-représentées. Les réseaux des ambassades ont fait venir des identitaires. J’ai croisé le Français Aurélien Verhassel [ancien ponte de Génération Identitaire Nord, NDLR] et Victor Lenta [ex-para toulousain, cofondateur du mouvement ultranationaliste « Unité continentale », parti combattre aux côtés des séparatistes pro-russes, NDLR] était invité (1). Le stand de la France diffuse une vidéo produite par l’auteur d’extrême droite Jean-Yves Le Gallou qui porte une image de la France blanche, chrétienne, où les homosexuels doivent rester chez eux.

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Tu utilises l’expression « grand remplacement » pour décrire comment les ultra-nationalistes européens ont remplacé les communistes comme alliés idéologiques de la Russie…

Aujourd’hui, l’extrême droite européenne fantasme la Russie comme le grand défenseur de l’Europe traditionnelle. Ce qui est factuellement faux, pour plusieurs raisons. Moscou se sert de cette nouvelle mythologie pour manipuler des étrangers qui peuvent leur servir de relais dans leur pays.

Cette enquête a empiété sur ta vie privée. Tu racontes avoir passé beaucoup de soirées alcoolisées avec tes sujets. Tu as rencontré une Russe avec laquelle tu as failli passer la nuit mais que tu soupçonnais d’être une espionne… Comment garder du recul et gérer la paranoïa ?

Ça paraît décalé quand on est à l’extérieur de ces univers-là. Mais quand on travaille sur ces sujets, les coups foireux et la paranoïa sont omniprésents. J’ai toujours considéré que mon bureau n’était pas un lieu « safe » en matière d’expression. Tout comme mon ordinateur et mon téléphone. C’est un climat auquel on s’habitue. Ça a un impact dans le sens où on est tout le temps en train d’interpréter ce qui relève a priori du hasard. Ça enlève un peu de légèreté. Typiquement, quand je rencontre une charmante jeune femme russe dans une soirée, mon cerveau intègre aussi ces dimensions paranoïaques. Là où sans tout ça je me serai laissé aller, j’ai été rattrapé par des réflexes qui ont fait qu’au dernier moment, je l’invite à rentrer chez elle.

_(1) : Edit le 20 décembre, nous avions écrit que Romain Mielcarek avait croisé Victor Lenta. Ça n’a pas été le cas, même si l’ancien militaire était invité.