20/02/2023

« Si l’immeuble avait été aux normes, peut-être qu’on s’en serait sortis »

Aissé, 13 ans, morte à cause du mal-logement

Par Lina Rhrissi ,
Par Pauline Gauer

Un an après la mort de sa petite sœur Aissé dans l’incendie de leur appartement familial, dans un HLM de Garges-lès-Gonesse, Massalé organise une marche. Il dénonce l’absence de sécurité incendie et alerte sur le mal-logement dans les quartiers.

« Aissé est décédée à 13 ans. Dans un immeuble dans lequel on est arrivé en 1989 », lance au micro Massalé Touré. Très ému, le photographe de 35 ans raconte les circonstances du drame, depuis une estrade installée devant l’hôtel de ville de Garges-lès-Gonesse (95). Un an plus tôt, le 14 février 2022, sa petite soeur Aissé est morte asphyxiée au 8ème étage de l’immeuble HLM du 1 allée Théophile-Gautier, alors qu’elle montait déjeuner chez elle un midi après l’école :

« Elle avait toute la vie devant elle. »

Quelque 300 personnes se sont réunies pour rendre hommage à la petite fille avec cette marche blanche, mais aussi pour alerter sur le mal-logement. L’incendie a démarré au 3ème étage, à cause d’une surtension électrique défectueuse dans un F4 loué par un marchand de sommeil. 18 personnes s’y entassaient. La famille a également appris que l’immeuble n’avait pas de sécurité incendie au moment des faits. « Si l’immeuble avait été aux normes, peut-être qu’on s’en serait sortis », regrette Massalé.

« Si l’immeuble avait été aux normes, peut-être qu’on s’en serait sortis », regrette Massalé, le grand frère d'Aissé. / Crédits : Pauline Gauer

Quelque 300 personnes se sont réunies pour rendre hommage à Aissé avec cette marche blanche, dont plus d'une centaine d'élèves de son collège, mais aussi pour alerter sur le mal-logement. / Crédits : Pauline Gauer

Dans la foule, la figure de la lutte contre les violences policières Assa Traoré, le réalisateur Steve Achiepo – dont le film Le Marchand de sable en salles actuellement raconte un drame similaire –, le maire UDI de la ville Benoît Jimenez, et le député France insoumise (FI) de la circo Carlos Martens Bilongo sont venus le soutenir. Le grand frère reprend : « Ceux qui me connaissent savent que c’est pas mon truc de me mettre en avant. Mais je ne peux pas laisser passer. »

Le fléau des marchands de sommeil

Aissé était la cadette d’une fratrie soudée de sept. Ses parents, agents d’entretien originaires du Mali, et ses autres frères et sœurs, préfèrent rester en retrait. Ils ont tenu à ce qu’aucune photo de leur « princesse » n’apparaisse dans le cortège. Tous décrivent l’ado qui portait des lunettes comme très calme et bonne élève. « Elle était un peu susceptible alors il fallait prendre des pincettes parfois », sourit Massalé.

« Elle venait, faisait son travail et repartait », se souvient Chaouki Cherih, son prof d’anglais de l’époque. « On entend parler de faits divers à Marseille mais quand on n’est pas concerné, on ne prend pas la mesure de la chose », s’émeut l’enseignant. « On sait qu’il y a beaucoup de collégiens dans des situations de mal-logement, ce qui les empêche de bien travailler. » Plus d’une centaine d’élèves du collège Paul Éluard sont venus rendre hommage à leur camarade avec des T-shirts #NosViesComptent. Parmi eux, sa copine Sharmati, qui était en cinquième avec Aissé et faisait du roller avec elle :

« Quand je l’ai appris, je n’arrivais pas à y croire. »

Le jour du drame, Massalé non plus n’arrivait pas à y croire. Ce lundi, à midi, le papa de trois enfants travaille pour une start-up à Paris. Il est en pleine réunion quand son téléphone se met à sonner sans s’arrêter. Il y a un incendie dans l’immeuble où il a grandi. Sa plus petite sœur y est. Il court prendre le train. Sur le quai du RER D, à Châtelet, son petit frère Moussa lui annonce qu’il est trop tard. Il manque de s’effondrer, relevé par des passagers du train. « C’était compliqué… », se souvient-il pudiquement.

Les élèves présents du collège Paul Éluard sont venus honorer leur camarade avec des T-shirts #NosViesComptent. Parmi eux, sa copine Sharmati, qui était en cinquième avec Aissé et faisait du roller avec elle. / Crédits : Pauline Gauer

Assa Traoré a été invitée à prendre la parole lors de la marche. « Quand j’ai vu cette fumée, quand j’ai vu ce nom, Aissé, quand j’ai vu cet âge, 13 ans, je me suis dit : "Ce n’est pas possible". On ne peut pas rester spectateur de ça », a-t-elle lancé devant Massalé, ému. / Crédits : Pauline Gauer

Une fois sur place, tout son quartier est bloqué par les pompiers. « Beaucoup de fumée et de flammes sortaient encore de l’immeuble. » La piste de la surtension électrique dans un appartement suroccupé a depuis été confirmée par le parquet de Pontoise. Deux hommes, dont le propriétaire du logement, ont été mis en examen, notamment pour « homicide involontaire aggravé » et « mise en danger délibérée de la vie d’autrui ». Après avoir été incarcéré plusieurs mois, le marchand de sommeil vient de sortir sous contrôle judiciaire.

Garges-lès-Gonesse est l’une des villes les plus pauvres de France. Sa situation géographique, à 15 minutes de Gare-du-Nord en RER, en fait une localisation prisée des travailleurs étrangers, et donc des marchands de sommeil. Le député LFI Carlos Martens Bilongo invective :

« C’est un fléau. Le manque de logements sociaux permet à des gens véreux de profiter de personnes en détresse. »

L’incendie qui a tué Aissé a démarré au 3ème étage, à cause d’une surtension électrique défectueuse dans un F4 loué par un marchand de sommeil. / Crédits : Pauline Gauer

« C’est un fléau. Le manque de logements sociaux permet à des gens véreux de profiter de personnes en détresse », peste le député LFI Carlos Martens Bilongo. / Crédits : Pauline Gauer

Une trappe de désenfumage aurait pu la sauver

Après le deuil et la tristesse sont venues les questions. « J’ai compris qu’on voulait tout remettre sur le marchand de sommeil, sans parler de l’état vétuste de l’immeuble. » Massalé décide alors de mener sa propre enquête. Sur les vidéos de l’incendie, aucune fumée ne sort du toit :

« Il n’y avait pas de trappe de désenfumage dans l’immeuble. »

L’équipement obligatoire depuis 1986 s’actionne au rez-de-chaussée et permet d’évacuer la fumée par le haut. « Quand Aissé a ouvert la porte, toute la fumée est entrée et l’a intoxiquée. » Massalé parle aujourd’hui de « circonstances aggravantes ».

« Attendre qu'il y ait des morts pour avoir des bâtiments renouvelés ? », indique une pancarte à la marche blanche. / Crédits : Pauline Gauer

« On sait qu’il y a beaucoup de collégiens dans des situations de mal-logement, ce qui les empêche de bien travailler », s'émeut Chaouki Cherih, le prof d’anglais d'Aissé à l’époque. / Crédits : Pauline Gauer

Quatre mois après la tragédie, en juin 2022, le grand frère retourne sur le lieu du drame et découvre qu’une trappe de désenfumage a finalement été installée. « Le coffrage était tout neuf. Elle n’était même pas fonctionnelle parce qu’ils venaient de l’installer. » La famille Touré payait le loyer de son HLM chaque mois au bailleur social Emmaüs Habitat, charges incluses. Pourquoi l’immeuble n’était-il pas aux normes ?

Au fil de ses recherches, Massalé apprend que la résidence – une copropriété détenue par des bailleurs sociaux et par des propriétaires privés – était sous plan de sauvegarde depuis 2016. Cette mesure est décidée ou approuvée par le préfet lorsqu’une copropriété est confrontée à de graves difficultés. En l’occurrence, le 1 allée Théodore-Gautier est très dégradée et endettée, à cause de l’accumulation de charges non payées. Le plan est ensuite élaboré par une commission composée, entre autres, du maire de la commune, du président du conseil départemental et des propriétaires de l’immeuble. Dans le document que StreetPress s’est procuré, des « travaux de sécurité incendie » font partie des objectifs.

Le maire n’est au courant de rien

Pendant la marche, le maire de Garges-lès-Gonesse Benoît Jimenez botte en touche. « J’ai appris il y a quelques jours seulement qu’il n’y avait pas de trappe de désenfumage. » Il assure que son rôle avec le préfet est d’aller chercher des financements pour rénover la « copro » mais qu’il n’a pas la main sur les questions techniques. « Les travaux chez moi, je ne sais pas les faire. Mais vous avez raison. Le plus important, ça aurait dû être la sécurité incendie. »

L’édile de droite assiste pourtant, une fois par an, à un comité de pilotage qui réunit tous les acteurs du plan à la préfecture du Val d’Oise, à Cergy. « On n’est largement pas au niveau », finit-il par admettre. Ni Emmaüs Habitat, ni le préfet, ni l’administrateur provisoire du plan de sauvegarde nommé par le juge de Pontoise n’ont souhaité répondre aux questions de StreetPress.

« On n'est largement pas au niveau », a concédé le maire UDI de la ville Benoît Jimenez. / Crédits : Pauline Gauer

« La population de Garges, ce sont des gens qui viennent du bled. On a d’autres soucis : manger et payer le loyer à la fin du mois. On ne réalise pas que c’est hyper dangereux de vivre dans des habitations comme ça. » / Crédits : Pauline Gauer

Affligé par l’absence de réponse des autorités, le discret mais combatif Massalé veut coûte que coûte faire la lumière sur le drame :

« Je ne veux pas que cette affaire dorme. Si cette putain de trappe de désenfumage avait été là, Aissé serait encore en vie. Que justice soit faite. »

Un combat contre les « cages à poules »

Depuis son combat, le photographe n’a plus le temps d’exercer autant qu’avant. Il est devenu agent de sécurité la nuit par nécessité. Le Gargeois de naissance souhaite que le mal-logement et la précarité dans les quartiers populaires deviennent une priorité nationale. Alors, il a créé l’association Vivons nos banlieues :

« La population de Garges, ce sont des gens qui viennent du bled. On a d’autres soucis : manger et payer le loyer à la fin du mois. On ne réalise pas que c’est hyper dangereux de vivre dans des habitations comme ça. »

Massalé appelle désormais ces grands ensembles des « cages à poules ». Avant le feu, ses voisins ne savaient pas qu’il n’y avait pas de système de sécurité incendie dans leur immeuble. Certains ne le savent toujours pas. « Je voudrais que les gens se rendent compte que ce n’est pas normal. »