20/03/2023

« Soit tu montes dans l’avion, soit tu pars en prison »

À Roissy, la police aurait tenté de forcer un exilé à quitter la France

Par Elisa Verbeke

Jeudi 9 mars, Abaeze se fait toper avec un faux titre de séjour. Mais plutôt que de le placer en garde à vue, des policiers auraient tenté de le coller directement dans un avion. Asso’ et avocate jugent la procédure « rocambolesque ».

Aéroport de Roissy Charles de Gaulle (95) – « Le policier m’a dit : “Soit tu montes dans l’avion, soit tu vas en prison”. Je lui ai répondu : “Je dois rester ici, j’ai ma famille et un CDI.“ » Abaeze (1) raconte son histoire en parlant vite, il est encore sous le coup de l’émotion. Il faut dire que les faits sont récents. Jeudi 9 mars, ce cuisinier d’un prestigieux établissement parisien décide de passer quelques jours à Londres pendant ses congés. Il achète son billet EasyJet à destination de l’aéroport de Londres-Luton, et s’apprête à embarquer à l’aéroport de Roissy ; visa, passeport nigérian et titre de séjour en poche.

« Arrivé au check-in, on tamponne mon visa et on me laisse entrer dans la zone internationale », assure le trentenaire. Quand deux agents de la police aux frontières viennent l’embarquer. Ils auraient reproché à Abaeze de détenir un faux titre de séjour. « La loi exige qu’il soit placé en garde à vue dans ce cas », précise maître Mechri, son avocate. Mais ce jeudi soir, les agents auraient pris une toute autre décision :

« Ils ont confisqué mes papiers, sans me donner de document qui l’attestait, m’ont forcé à monter dans l’avion, et m’ont dit : “Va à Londres et tu reviens plus en France !” »

Le parquet n’y a pas cru

Abaeze aurait tenté d’expliquer son cas aux agents : « Je leur ai dit que j’étais en cours de régularisation et que la préfecture avait commencé à m’envoyer des documents. Le policier m’a répondu : “Ce n’est pas mon problème !” ». Il lui aurait même reproché : « Ce n’est pas moi qui ai acheté ton ticket d’avion ! » Heureusement, Abaeze réussit à contacter Pascale, une bénévole de la Ligue des droits de l’Homme (LDH), qui l’accompagne depuis plusieurs mois dans ses démarches de régularisation.

Interpellée par la situation, elle le met en contact avec une avocate, maître Mechri. « À ce moment-là, il est tétanisé de peur, assis dans l’avion », explique cette dernière, « j’ai dû parler avec une hôtesse de l’air puis avec le commandant de bord pour qu’ils le laissent sortir. » Elle ajoute :

« Il a eu beaucoup de chance, l’avion était en retard et c’est ça qui m’a laissé le temps de le sortir de là. »

Outrée de ce qu’il est en train de se passer, maître Mechri contacte le parquet et leur explique l’histoire. Ils n’en reviennent pas. « On ne m’a pas prise au sérieux. » Le parquet lui confirme que la Paf n’a pas le droit de forcer une personne à monter dans un avion sans ses papiers, ni son accord.

Une version que la police tempère. Par l’intermédiaire de son service presse, elle explique qu’Abaeze disposait d’un passeport et d’un visa en règle pour la Grande-Bretagne, mais qu’il avait également une fiche de la préfecture avec interdiction de retour sur le territoire français en plus d’un faux titre de séjour polonais. Selon les agents, Abaeze « n’a jamais été forcé de monter dans l’avion, encore moins en lui confisquant son passeport ».

Démarches de régularisation

Abaeze est finalement placé en garde à vue, puis déféré devant le juge des libertés et de la détention qui classe l’affaire sans suite sans même délivrer d’obligation de quitter le territoire français (OQTF). « Le procureur a aussi classé sans suite l’infraction d’usage de faux », continue l’avocate, avant de s’interroger :

« Qu’aurait-il pu lui arriver s’il était arrivé en Angleterre sans aucun papier ? Il aurait été en prison directement là-bas. »

« Abaeze est en cours de régularisation ! » affirme Pascale. « C’est une personne très calme, il n’a aucun problème, il travaille à temps plein, depuis 2013 au black, et depuis 2018 de façon déclarée dans des restaurants de la capitale. » Tous les jours, Abaeze fait quatre heures de transports de son hébergement seine-et-marnais à Paris. « J’ai une petite fille ici. Je ne peux pas partir pour toujours », confie-t-il.

Concernant son titre de séjour, Abaeze affirme ne pas savoir qu’il était faux : « Je l’avais acheté 2.300 euros à un ami polonais il y a quelques mois », justifie celui qui ne gagne que 1.400 euros par mois. Mais pour la bénévole de la LDH, Abaeze « a déconné » : « Je lui avais dit de ne pas voyager tant que ses papiers n’étaient pas en règle ! »

(1) Le prénom a été changé.

Image de Une : photo d’illustration de l’Aéroport de Roissy Charles-de-Gaulle en 2018, par Benoît Prieur via Wikimedia Commons. Certains droits réservés.