20/01/2026

Certains néonazis français s’imaginent lutter contre « les bolchéviques »

En Ukraine, les Français des deux camps s’affrontent sur fond d’imaginaire de la Seconde Guerre mondiale

Par Sébastien Bourdon

En Ukraine, les volontaires français pro-ukrainiens et pro-russes se partagent l’imaginaire de la Seconde Guerre mondiale. Les premiers se revendiquent des collabos de l’Allemagne nazie, les seconds de l’escadrille mythique « Normandie - Niémen ».

« En février 2022, quand la Russie attaque l’Ukraine, je me dis que je ne peux pas louper cette guerre, je pense à la LVF, à [Henri] Fenet, à cette race de guerriers. » Karel Cherel-Salzburg, Breton de 30 ans, explique ainsi son engagement de combattant aux côtés des forces armées ukrainiennes. Témoignant dans un recueil avec d’autres « volontaires français », publié par une obscure maison d’édition d’extrême droite, il se compare à ceux ayant rejoint durant la Seconde Guerre mondiale la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF) — une organisation formée par les partis collaborationnistes et rattachée à la Wehrmacht. Quant à Henri Fenet, il était cadre de la Milice puis officier de la Waffen-SS au sein de la Division Charlemagne.

À droite, Alan V. rend hommage dans son treillis de l’armée française à « Kapo », tué le 14 juillet 2025 en Ukraine, avec une reproduction d’un drapeau de la LVF historique. À gauche, l'affiche d'époque de la Légion. / Crédits : DR

Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, un nombre croissant de néonazis français ont pris les armes du côté de Kyiv avec cet imaginaire bien en tête. C’est le cas d’Alan V., ex-chasseur alpin congédié de l’armée française à la suite d’une enquête de Mediapart en 2020. Il y était mention du tatouage qu’il porte sur l’avant-bras : la devise de la SS en allemand, « mon honneur s’appelle fidélité ». Loin d’avoir renié ses convictions, il a rejoint l’Ukraine en juillet 2022 et a été parmi les premiers à se réclamer de cette nouvelle LVF.

À ses côtés parfois, il y a un autre Français, surnommé « Bones », qui a écrit sur son gilet tactique « Légion volontaire français ». Une formule également tracées par Alan V. sur le sien, au feutre noir, en plus de la formule « 33e division Charlemagne » ainsi que l’emblème de la SS.

« Bones » (à gauche) et Alan V. (à droite) en Ukraine. Tous deux portent sur leurs gilets tactiques l’inscription au feutre : « Légion volontaires français ». / Crédits : DR

Le 1er août 2025, dans la capitale ukrainienne, tous deux ont rendu hommage à « Kapo », l’un de leurs compatriotes, tué quinze jours plus tôt au combat. Son surnom était une référence au titre attribué aux hommes en charge de l’encadrement des prisonniers dans les camps de concentration nazis. Il est arrivé en 2025 dans le pays. À l’aide d’une copie d’un drapeau de la LVF historique, Alan V. a salué son cercueil.

En écho avec la propagande nazie

D’autres Français, ayant pris les armes en Ukraine, reprennent un vocabulaire proche de la vision des nazis combattant l’Union soviétique. Alan V. écrit sur la messagerie Telegram participer à « l’éradication des bolcheviques et communistes de notre belle Europe ». Pour sa part, Gwendal D., un néonazi lyonnais engagé dès fin 2022, qualifie le groupe qu’il forme avec ses camarades d’« Einsatzgruppen » — nom donné par l’Allemagne nazie aux unités en charge de l’extermination des Juifs, Tziganes et des opposants politiques sur le front de l’Est.

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Il indique au sujet de la prise de la ville d’Avdiivka, en Ukraine, par l’armée russe en février 2024 que « certains peuples de Sibérie ont payé un lourd tribut à cette victoire ». Un commentaire faisant écho à la propagande du IIIe Reich assimilant l’Armée rouge à des « hordes asiatiques » s’apprêtant à déferler sur l’Europe.

Sur Instagram, Gwendal D. fait le parallèle dans une publication historiquement osée entre sa présence en Ukraine et le front de l’Est durant la Seconde Guerre mondiale. / Crédits : DR

Du côté russe, même imaginaire

S’ils ont choisi de combattre pour le camp opposé, les rares Français engagés au sein des forces russes n’hésitent pas à invoquer le souvenir de la Seconde Guerre mondiale. Au printemps 2024, le nom de « Normandie-Niémen » — référence au groupe de chasse des Forces françaises libres envoyé en Union soviétique à partir de 1942 pour y combattre les armées du IIIe Reich — a ainsi fait son retour sur le champ de bataille. Au XXIe siècle, les drones ont remplacé les avions et l’ennemi est, cette fois-ci, « l’Union européenne » et « l’État profond américain », selon « Jean », l’un des trois Français que compterait l’unité d’après une enquête de France 24.

Au printemps 2024, c’est le nom et le logo mythique de l'escadrille « Normandie-Niémen », qui a combattu les nazis en Russie dès 1942, qui a fait son retour sur le champ de bataille, côté russe. / Crédits : Telegram

Parmi eux également, un certain Sergei Munier, franco-ukrainien médiatisé dès 2014 pour son engagement aux côtés des séparatistes soutenus par Moscou dans le Donbass. Depuis passé par le groupe Wagner, il est réputé proche du renseignement militaire russe, qui pourrait être à la manœuvre dans cette « résurrection » ayant fait les choux gras de la presse pro-Kremlin.

Contactés, Karel Cherel-Salzburg, Alan V., « Bones » et Sergei Munier n’ont pas souhaité répondre à nos questions.

Illustration de Une par Caroline Varon.