03/02/2026

« Ma drag est un middle finger à tous ceux qui m’ont empêché de monter sur scène pendant dix ans »

Marlène Schaff, une drag queen à la « Star Academy »

Par Apolline Bazin ,
Par Louisa Ben

En deux saisons, Marlène Schaff est devenue une référence de la « Star Academy » nouvelle génération. Louée pour sa pédagogie et sa bienveillance, la reine des debriefs puise dans son parcours d’artiste drag.

Éliminé en demi-finale de la « Star Academy » ce 31 janvier, Victor, élève brillant, sourit. « Je suis très fier d’être arrivé jusqu’ici, je trouve que c’est un très beau message » car durant la compétition il n’a jamais caché sa queerness et son activité de drag en dehors du château. « Merci aux décisionnaires et à toutes les personnes là-haut qui ont autorisé quelqu’un comme moi à shiner [briller, ndlr] sur la scène. » Depuis son retour en 2022, le télé-crochet accueille des candidats ouvertement queer et fait une place à cette culture — une des évolutions du programme. Mais peu savent qu’une drag queen opère quasi tous les jours au château : Marlène Schaff, la professeure d’expression scénique, qui en cette soirée de demi-finale applaudit chaleureusement son étudiant.

Marlène Schaff, professeure d’expression scénique à la Star Ac', est une drag queen répondant au nom de Petra. / Crédits : Louisa Ben

Tous les dimanches matins, depuis la saison précédente, Marlène Schaff débarque au château de la « Star Academy » à Dammarie-les-Lys (77) pour débriefer les prestations des élèves lors du prime de la veille. Louée pour sa bienveillance et sa justesse, la prof les encourage à l’introspection, et à verser quelques larmes salvatrices pour s’affirmer. Lors des directs des samedis soir, la chanteuse détonne en apparaissant avec une perruque immense, un maquillage coloré, habillée de plumes et de strass.

C'est sur le divan de son psy que son personnage drag prend vie : une version augmentée d'elle-même sans complexes. / Crédits : Louisa Ben

Et hors du programme ? Marlène Schaff est drag queen sous le nom de Petra. Une fois la saison 2026 de la « Star Academy » terminée, elle va jouer son seul-en-scène « A Queen is born » au théâtre Alhambra, dans le Xe arrondissement de Paris. Un récit autobiographique où « on apprend à crier “connard“ ». Si le sourire de cette hard working girl ne laisse rien paraître, elle en a pourtant bavé : « Ma drag est un middle finger [doigt d’honneur, ndlr] à tous les gens qui ont fait que je ne suis pas montée sur scène pendant dix ans. »

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Cabaret, hard rock et télé-crochet

L’épopée de Marlène Schaff commence dans un village des Vosges. Fille unique, ses parents mélomanes posent deux conditions à son éducation : jouer d’un instrument et apprendre une langue étrangère. Elle choisit la flûte et l’anglais. Son bac en poche, elle part faire un échange d’un an aux États-Unis. Là-bas, les arts de la scène y sont traités à égalité avec les autres matières. De retour en France, Marlène enchaîne avec une formation artistique aux Ateliers Alice Dona et trouve rapidement sa place dans des cercles gays à Paris :

« C’est un transformiste qui m’a appris à me maquiller quand j’avais 19 ans ! »

Elle participe plusieurs fois à l’Eurovartovision, un événement caritatif organisé depuis 1992 par Vartoch’, un ancien artiste du cabaret parisien Chez Michou, au profit de la lutte contre l’homophobie et du VIH. Elle décroche son premier contrat de meneuse de revue dans un cabaret à Évreux (27) en Normandie. « J’y ai appris à gérer un public souvent alcoolisé, à passer entre les tables et donc à avoir de l’aplomb », se remémore-t-elle.

Outre être son nom de drag queen, Petra est à l'origine celui des poupées blondes cousines des Barbies conçues en Allemagne. / Crédits : Louisa Ben

Pendant presque une décennie, elle chante avec son groupe de hard rock nommé Schaff. Mais l’industrie musicale n’est pas tendre. Entre la pression d’un business qui fonctionne à la notoriété et les remarques sexistes, il est dur de se faire une place en tant qu’indépendant, raconte-t-elle. C’est là qu’arrive « The Voice ». En 2013, Marlène participe à l’émission avec l’espoir de mettre en avant son groupe. Après son élimination face à Louane, on lui propose de collaborer en tant que coach vocal d’abord pour « The Voice Kids », « The Voice » puis à la « Star Academy ». La prof écrit minutieusement ses cours avant chaque intervention comme une bonne élève. Mais malgré le plaisir d’enseigner, l’artiste s’éteint petit à petit :

« Tout le monde est content de m’inviter à venir derrière le rideau, mais pas devant. »

Ne pas s’excuser d’exister

En devenant enseignante, Marlène Schaff entame une thérapie, une psychanalyse pour éviter à tout prix de « devenir une prof aigrie ». Sur le divan de son psy, son personnage de drag queen naît : c’est une version augmentée d’elle-même, une « super-héroïne de Marlène », comme elle aime le dire, qui ose mettre un décolleté sans complexes. Son nom drag, Petra, est celui des poupées blondes cousines des Barbies conçues en Allemagne. L’artiste énumère ses influences : la drag queen galloise Victoria Scone, première lesbienne cisgenre de l’histoire de la téléréalité américaine « RuPaul’s Drag Race », mais aussi la générosité et le sarcasme de la star Bianca Del Rio, gagnante de la saison 6 de ce show lancé par RuPaul. « Je travaille avec les humoristes Jérémy Ferrari et Laura Laune depuis des années. L’humour noir, ça me connaît », observe Miss Schaff. Ce qu’elle admire le plus au monde, c’est ceux qui ne s’excusent pas d’exister et de faire ce qu’ils font, glisse-t-elle.

Premier contrat en poche : elle se produit dans un cabaret à Évreux où elle a « appris à gérer un public » et à trouver l'aplomb en passant « entre les tables ». / Crédits : Louisa Ben

Petra est aussi une forme de sublimation : à l’école, la petite Marlène a subi un violent harcèlement mêlant grossophobie et moqueries de ses origines allemandes. Aujourd’hui encore, le sujet reste sensible. Début janvier, Marlène Schaff a pris la parole publiquement contre les ravages du cyberharcèlement, enjeu qui a terni la finale de la saison 2025 de la « Star Academy » qui opposait Ebony et Marine. « Il n’y a pas d’anonymat, il y a des adresses IP. Donc, agissons. C’est inacceptable », tranche-t-elle. Ses amies drag queens ayant participé à Drag Race, La Big Bertha et Leona Winter, ont subi du cyberharcèlement.

Petra est une forme de sublimation : durant sa scolarité, Marlène a subi un harcèlement mêlant grossophobie et moqueries de par ses origines allemandes. / Crédits : Louisa Ben

Marlène a rencontré Leona Winter dans les coulisses de « The Voice ». « On est tombées en amour. » Cette amitié va aider la coach vocale à s’affirmer en tant que drag queen car quand on est une femme cis, ce n’est pas toujours évident. Avant que Petra ne s’épanouisse pleinement, Marlène essuie quelques remarques désobligeantes dans le milieu drag. Comme ce collègue drag queen du Paradis Latin qui trouvait « ridicule » qu’elle devienne la meneuse de revue du prestigieux music-hall du Ve arrondissement parisien. Le drag — et elle le sait — est un art façonné par les luttes des communautés gays et trans pour l’égalité depuis les années 1970, mais dont les origines sont aussi liées à l’exclusion des femmes des scènes de théâtre pendant des siècles.

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Également dans le milieu drag, Marlène essuie des remarques. / Crédits : Louisa Ben

Qu’à cela ne tienne, l’heure de la revanche a sonné. Devenir prof à la « Star Ac », c’est offrir aux jeunes artistes une douceur qu’elle n’a pas connue. Et quand les caméras s’éteignent, faire entendre la voix de Petra au théâtre c’est enfin prendre la lumière.

À partir de la mi-mars, une fois ses fonctions au sein de la Star Ac' terminées, Marlène Schaff va se produire au théâtre Alhambra (Paris Xe) dans « A Queen is born », un one woman show dans lequel « on apprend à crier "connard" », confie-t-elle. / Crédits : Louisa Ben