25/02/2026

Opposants insultés, terrains municipaux vendus et jeunesse oubliée

À Noisy-le-Grand, les laissés pour compte de la maire LR Brigitte Marsigny

Par Lina Rhrissi ,
Par Assia Hamdi

Élue depuis dix ans, la maire Les Républicains multiplie les polémiques. Mais pour quel bilan ? Des Noiséens dénoncent la bétonisation sans service public, l’abandon des quartiers populaires et une police municipale peu déontologique.

Le 18 novembre 2025, Noisy-le-Grand est à l’antenne de BFMTV. Une école de la commune de Seine-Saint-Denis doit utiliser des vuvuzelas à la place du système de sécurité incendie en panne. « On ne donne pas ça pour remplacer un vrai système de sécurité, on a signé un bon de commande pour que les travaux puissent commencer », affirme Brigitte Marsigny, maire Les Républicains (LR) de cette ville, aux caméras de la chaîne d’info. C’est l’édile de 73 ans qui aurait distribué ces cornes popularisées par les supporters de foot sud-africains aux enseignants de l’établissement primaire La Varenne. Jérémy, père de 35 ans qui a grandi au quartier du Champy, estime :

« Quand j’ai vu la vidéo, je me suis dit que c’était abusé. Si nos enfants ne sont pas protégés à l’école, c’est grave ! Ça a un peu foutu la honte à Noisy. »

Dans la troisième plus grande ville de Seine-Saint-Denis (93), qui compte plus de 70.000 habitants, la maire Les Républicains fait souvent parler d’elle dans la presse depuis qu’elle a gagné à quelques voix près en 2015. Grande dame de la droite pour certains, figure politique vulgaire pour d’autres, cette avocate et amie de Valérie Pécresse est accusée par l’opposition d’avoir bradé des terrains municipaux en sous-finançant les services publics — à l’exception de la police municipale — et d’avoir abandonné la jeunesse des quartiers populaires.

« On a l’impression qu’elle ne vit pas la même vie que les Noiséens et qu’elle est absente. Quand vous avez des gens qui vous crient haut et fort que ça ne va pas, il faut les écouter », tonne le conseiller municipal Joseph Zrihen, qui se lance dans les élections municipales de mars 2026 avec une liste indépendante. D’après Brigitte Marsigny, qui a répondu à nos questions par mail, sa ville « s’est profondément transformée » avec pour ligne d’« améliorer le quotidien, sans augmenter les impôts ». La maire LR qui se présente pour un troisième mandat affirme avoir divisé par deux la dette par habitant, tout en investissant « plus de 309 millions d’euros » pour moderniser la commune. « Noisy-le-Grand est aussi devenue plus verte et plus accessible avec 19.000 arbres plantés, de nouveaux espaces naturels et le développement des mobilités douces », défend l’élue.

À LIRE AUSSI (En 2024) : Marie-Hélène Thoraval, maire anti-sociale de Romans-sur-Isère

Plus d’habitants, moins de personnel

À Noisy, Madame « le » maire, comme elle préfère qu’on la désigne, est réputée pour son franc-parler. Le 7 mai 2021, l’opposant Emmanuel Constant s’est vu rétorquer un « Je vous emmerde ! » en plein conseil municipal. Pour ce candidat aux élections municipales et membre du Parti socialiste (PS), Brigitte Marsigny serait « indigne » de la fonction qu’elle occupe. « Quand on est maire, on ne dit pas n’importe quoi, on n’est pas injurieuse. » Auprès de StreetPress, la maire assure respecter l’opposition mais dit refuser « les attaques personnelles et les contre-vérités ».

Noisy-le-Grand, troisième plus grande ville de Seine-Saint-Denis, est dirigée depuis 2015 par Brigitte Marsigny, édile LR de 73 ans. / Crédits : Lina Rhrissi

Des punchlines qui ont le don d’éclipser les critiques de fond sur sa politique. Ou plutôt sa non-politique, d’après ses contempteurs. La Noiséenne Raja Barriera parle de « rabougrissement » des services publics depuis dix ans. Militante à la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE), cette fonctionnaire territoriale est mère de quatre filles âgées de 9 à 23 ans, toutes passées par les écoles de Noisy-le-Grand. En 2023, elle s’est mobilisée pour dénoncer la nouvelle plateforme d’inscription en centre de loisirs, Portail famille. « On avait l’habitude de s’inscrire en début d’année, les enfants étaient globalement tous accueillis. Maintenant, on met une alarme tous les deux mois et on stresse pour avoir une place », décrit-elle :

« Il y a des femmes qui galèrent, obligées de prendre des jours de congé sans solde pendant les vacances scolaires. »

Censée aider les familles à réserver des places, la plateforme servirait surtout à en limiter l’accès en raison d’une pénurie d’animateurs. Certains jours, le taux d’encadrement aurait atteint 3 animateurs pour 300 enfants, selon la parent d’élève syndiquée. Sous couvert d’anonymat, un agent municipal en poste depuis plus d’une décennie confirme que le service scolaire est en crise, souffrant d’un manque d’effectifs, avec de nombreux fonctionnaires en arrêt maladie. Selon ce témoin, Brigitte Marsigny « n’a pas l’air très au courant de ce qu’il se passe dans ses services ». « Je ne partage pas ce constat. Nous avons renforcé les moyens humains et matériels dans les écoles et sur le temps périscolaire », répond Brigitte Marsigny. Des annonces contestées par la FCPE.

Perquisition, bétonisation et promesses non tenues

Coup de tonnerre à Noisy-le-Grand le 17 septembre 2023 : Brigitte Marsigny est perquisitionnée et placée en garde à vue. La maire LR est visée par une enquête judiciaire pour blanchiment d’argent et prise illégale d’intérêts. L’affaire concerne « la régularité de cession de terrains appartenant à la municipalité et l’octroi de permis de construire », selon le parquet. Une histoire « suscitée par [son] opposition », d’après la maire. Si l’élue est finalement remise en liberté sans être poursuivie, l’éclaboussure résonne avec la réputation de ses liens troubles avec le secteur de la construction. Détentrice de plusieurs sociétés immobilières, Brigitte Marsigny avait nommé lors de son premier mandat un ancien employé d’un gros promoteur comme adjoint à l’urbanisme.

Brigitte Marsigny « a gagné en disant "stop au béton" » après vingt ans d'une mairie socialiste, s'agace une Noiséenne de 83 ans, qui a toujours voté rose. / Crédits : Lina Rhrissi

Depuis juin 2025, des Noiséens militent justement pour défendre le city stade et l’espace sportif Hauts-Bâtons qu’ils fréquentent depuis 2017, ainsi que le gymnase municipal vieillissant Marcel Cerdan, construit en 1974. « Je viens renforcer mes muscles deux à trois fois par semaine. C’est gratuit, et puis, il y a des barres, des poids », souligne Arthur, lycéen de 17 ans. La mairie prévoit de vendre le terrain à l’aménageur de l’est parisien EpaMarne qui y construira un complexe sportif payant. Arthur se désole : « Je n’ai pas les moyens d’aller dans une salle et il n’y a pas de structure comme celle-ci à cinq minutes de chez moi. » Sollicité par StreetPress, l’adjoint aux sports Pierre Bornand explique qu’aucune autre zone n’a été trouvée à proximité. Les instigateurs d’une pétition signée par plus de 500 riverains assurent avoir interpellé la mairie lors de deux réunions publiques. L’un d’eux se remémore :

« Madame la Maire nous a répondu que le devenir de notre terrain avait été acté en notre absence. On a le sentiment qu’on décide à notre place. »

L’élu d’opposition et candidat aux municipales Vincent Monnier conteste la vente. « Madame Marsigny est aussi vice-présidente d’EpaMarne. On se demande donc si elle a défendu les intérêts d’EpaMarne ou les intérêts de la ville. » Ancien adjoint de la maire, il a démissionné en mai 2019 pour dénoncer la bétonisation.

Avec ses belles maisons au bord de la Marne, son centre commercial et ses loyers encore abordables, la commune à 15 kilomètres de Paris a de quoi attirer les professionnels de l’immobilier. D’autant qu’il est prévu qu’elle accueille en 2027 la ligne 15 du Grand Paris Express à la gare de Noisy-Champs. Alors Brigitte Marsigny a vendu du foncier. Sauf que, pour être élue en 2015 après presque vingt ans de mairie socialiste, cette ancienne bâtonnière du barreau de Bobigny avait promis tout le contraire. « Elle a gagné en disant “stop au béton” et depuis qu’elle est à la mairie, il n’y a que ça. Dès le départ, on a été en colère ! », s’agace Catherine (1), Noiséenne de 83 ans, qui a toujours voté socialiste.

Elle habite dans la résidence La Noiseraie, près de la future ligne de métro. En 2024, elle a participé à la lutte victorieuse pour sauver le bois Louis-Lumière, où BNP Paribas Immobilier projetait de construire des logements. Confrontée à ses engagements passés, Brigitte Marsigny objecte que « l’urbanisme ne se gère pas à coups de slogans ». Elle assure à la fois que la majorité aurait réduit le rythme des constructions et que, dans un contexte de croissance démographique, « refuser de construire, c’est refuser à des familles, des jeunes, des seniors, le droit de vivre ici ».

Parking du centre commercial de Noisy-le-Grand, ville située à 15 kilomètres de Paris, bientôt reliée par la ligne 15 du Grand Paris Express. / Crédits : Lina Rhrissi

Certains habitants mettent en avant l’une de ses promesses tenues : une mosquée en construction depuis 2024. Longtemps, les fidèles musulmans de Noisy ont dû prier dans des gymnases, voire à l’extérieur. Mais les socialistes, aux manettes avant Brigitte Marsigny, lui reprochent d’avoir fait une nouvelle opération immobilière en vendant un terrain à une association plutôt que de proposer un bail municipal emphytéotique de 99 ans, comme dans de nombreuses villes. Samir Mekdoud, moniteur d’auto-école de 38 ans qui avait voté pour la maire LR en 2015, note :

« La maire nous avait vendu le projet de la mosquée. Elle l’a fait. Mais si elle ne respecte aucun autre de ses engagements, il faut laisser la place aux autres ! »

Quartiers populaires abandonnés

Le Palais d’Abraxas est l’un de ces projets architecturaux grandioses de Noisy qui attirent des touristes du monde entier. Des scènes de la saga américaine « Hunger Games » ont été tournées au milieu de ces bâtiments d’habitat social. Pourtant, comme beaucoup de grands ensembles des années 1980, le quartier souffre d’enclavement et de paupérisation. Ici, la politique de Brigitte Marsigny n’aurait rien arrangé.

Bien que des scènes de la saga américaine « Hunger Games » aient été tournées au milieu du Palais d'Abraxas, comme beaucoup de grands ensembles des années 1980, le quartier souffre d'enclavement et de paupérisation. / Crédits : Lina Rhrissi

« Le quartier est éteint », fait remarquer le prof d’auto-école Samir Mekdoud. Le Noiséen, qui a déménagé dans un autre coin de la ville, a grandi ici avec ses trois frères et sœurs. Son père de 84 ans et sa mère de 72 ans vivent encore dans un HLM d’une des tours :

« À l’époque, c’était l’eldorado, on passait d’un T2 à un T4. Il y avait l’école primaire juste en bas. Maintenant, mes parents ne veulent qu’une chose : partir. »

L’école Clos des Aulnes, vétuste, a été détruite en 2018 sans être reconstruite. À la place, la mairie a fait pousser de nouveaux logements nommés « jardins d’Abraxas », bien qu’exempts de verdure. Ado, Samir Mekdoud avait pu partir au Sénégal pour travailler sur des chantiers éducatifs grâce au Club des jeunes et à ses éducateurs. Ils ont eux aussi plié bagages, le Club a été remplacé par une Maison pour tous délaissée par les jeunes du quartier. Même son de cloche place du 11 novembre 1918, une cité près du quartier du Champy. L’enfant du coin, Kardiak, plombier de 35 ans et influenceur local sur Snapchat, décrit un quartier « mort » qui « ne vit pas ». Il se souvient de la fête du quartier, des brocantes, du Club des jeunes ouvert tous les jours, du centre de loisirs… Selon lui :

« La maire actuelle a une politique qui est hors des quartiers. Il faut l’être, je ne dis pas le contraire. Mais elle, c’est seulement son mode de vie qui compte, du côté des bobos, des maisons et des petites résidences. »

« La politique jeunesse est au point mort, tous les jeunes sont un peu perdus à Noisy. On avait six structures jeunesse dans les années 2010, on en a plus que deux », abonde Khady Thiam, Noiséenne originaire du quartier de la Butte Verte et candidate sur une liste d’un collectif citoyen soutenue par Génération.s, le Parti communiste et La France insoumise (LFI) aux municipales (2). Également collaboratrice parlementaire du député LFI Thomas Portes, celle qui a longtemps travaillé au service jeunesse de la mairie locale renchérit : « Depuis Brigitte Marsigny, il y a de vraies inégalités entre les quartiers populaires, où il n’y a aucun service public, et le centre-ville. »

Les adolescents délaissent la Maison pour tous, « la politique jeunesse est au point mort », affirme Khady Thiam, Noiséenne et candidate d'une liste citoyenne aux municipales. / Crédits : Lina Rhrissi

« Il faut un rééquilibrage sur l’ensemble du territoire. » Face à ces critiques, Brigitte Marsigny affirme au contraire avoir investi dans la jeunesse. « Nous avons créé de nouvelles Maisons pour tous, rénové les clubs de jeunes, structuré un espace jeunesse pour les 12-25 ans et mis en place le dispositif coups de pouce qui aide les jeunes à financer des projets structurants en échange d’un engagement citoyen », liste-t-elle.

Le 2 juin 2025, alors que la ville voisine de Champ-sur-Marne (77) accueillait une conférence-débat en présence d’élus locaux, de la police nationale et du sociologue au CNRS Marwan Mohammed sur les rixes entre bandes rivales, Brigitte Marsigny et son équipe, pourtant invités, ont brillé par leur absence. « Ça prouve un désintéressement total au problème des jeunes du Champy [un quartier populaire de Noisy, ndlr] », note un professionnel présent ce jour-là. « On règle les choses par nos propres moyens. C’est pas la maire qui a mis fin aux rixes, c’est nous », observe Kardiak, en référence au projet de rap qui a permis d’apaiser des embrouilles entre deux quartiers de la ville en 2021.

Brigitte Marsigny affirme au contraire avoir investi dans la jeunesse, en structurant notamment « un espace jeunesse pour les 12-25 ans », dit-elle. / Crédits : Lina Rhrissi

Policiers municipaux fâchés avec la déontologie ?

Il y a bien un service dans lequel Brigitte Marsigny met les moyens : la police municipale. Si des habitants reconnaissent se sentir en sécurité à Noisy, certains dénoncent les attitudes de « cowboy » de la nouvelle brigade : motos, chiens, chevaux, armes… Maire de droite oblige, son arrivée à la tête de la ville a entraîné la multiplication par six du budget de la sécurité avec des dépenses parfois farfelues comme un bateau sur la Marne l’été.

Des sources policières dénoncent des comportements qui ne collent pas avec la fonction de policier municipal. Jérôme (1), un ancien agent de la police locale, a préféré changer d’employeur « pour ne pas tremper dans ces trucs-là ». Il se souvient de collègues qui travaillaient en civil ou mettaient des cagoules comme la BAC pour attraper des « stups », une pratique qui leur est interdite et une mission qui ne fait pas directement partie de leurs fonctions. StreetPress a pu consulter une vidéo datant de 2025 qui confirme que des policiers municipaux opèrent en civil. Certains feraient également usage de bâtons télescopiques sans être formés pour.

« La hiérarchie était complice, c’est même elle qui donnait les armes aux agents non habilités », souffle le policier Jérôme, qui décrit un management de la terreur empêchant de dénoncer ces agissements. En 2023, la mairie de Noisy-le-Grand a nommé Samy K. chef de la police municipale, malgré des accusations de harcèlement quand il était en poste à Colombes (92). « Depuis son arrivée, Monsieur K. exerce ses missions de manière professionnelle, éthique et responsable », défend Brigitte Marsigny, qui dit ne pas avoir connaissance de pratiques illégales ou contraires au cadre réglementaire. « Avant, la police pouvait venir ici, on parlait avec eux », se remémore le snapchateur noiséen Kardiak, place du 11 novembre : « Aujourd’hui, la municipale, quand elle vient, elle ne discute pas avec toi. C’est répression. »

(1) Le prénom a été modifié pour protéger l’identité du témoin.

(2) Edit le 25/02/26 à 11h21 : Nous avions initialement écrit que Khady Thiam était candidate LFI.

Illustration de la Une par Mila Siroit.