Devenu ministre délégué au ministre de l’Intérieur fin février, Jean-Didier Berger a été maire pendant dix ans à Clamart, dans les Hauts-de-Seine. Lui et son successeur ont métamorphosé, à marche forcée, les quartiers populaires.
« En tant que locataire, je suis inquiète et en colère. Ce n’est pas démocratique. Le projet n’a jamais fait partie du programme du maire et a été ajouté en cours de mandature. On vient anéantir tout un quartier qui vit. On ne sait pas où on va aller si tout est détruit. On se sent aveugle », exprime Marie (1), désabusée depuis 2021. Cette mère de famille, voulant rester anonyme, a du mal à envisager son avenir.
Elle habite un logement social dans le quartier du Jardin parisien à Clamart (92), dans les Hauts-de-Seine, qui est voué à la destruction depuis les annonces précipitées en 2021 du maire d’alors Jean-Didier Berger — qui a régné sur la ville de 2014 à 2025. Celui qui était également président de la collectivité territoriale Vallée Sud Grand Paris (VSGP) a souhaité en finir avec une partie de ce quartier dans le cadre de la zone d’aménagement concertée (ZAC) Trivaux-Carnets, un projet immobilier « de standing ».
L’affaire est emblématique des choix opérés par le maire LR Jean-Didier Berger depuis son élection à Clamart en 2014, face au maire sortant socialiste. Si l’édile a quitté ses fonctions début 2025, après son élection comme député, il a passé le relais à son adjoint Yves Coscas, père du youtubeur McFly. Proche du président LR de la région Auvergne-Rhône-Alpes Laurent Wauquiez, Jean-Didier Berger vient de rentrer au gouvernement de Sébastien Lecornu comme ministre délégué au ministère de l’Intérieur.
Loin de délaisser les affaires clamartoises, il assure une direction « en duo » en tant que simple conseiller municipal avec pour objectif de conserver la mairie à droite aux prochaines élections municipales. Candidats ensemble, ils imposent une politique immobilière agressive dans cette ville que la droite a lourdement endettée. Pour David Huynh, conseiller municipal d’opposition sans étiquette et tête de la liste citoyenne Clamart ensemble aux prochaines élections municipales : « Tous les projets immobiliers révèlent que Jean-Didier Berger et sa majorité jouent avec les habitants comme on joue au Monopoly. Ils déplacent des familles entières, des personnes âgées. C’est violent et choquant. »
Une casse sociale
Dans la partie la plus populaire du Jardin parisien, une centaine de familles, dont 53 locataires de logements sociaux, vont devoir quitter le quartier. Le Lidl, seule moyenne surface bon marché du coin — près de 1200m2, selon le cadastre —, semble devoir disparaître. La ZAC Trivaux-Carnets ne prévoit que « 1100m2 de commerces et services de proximité ». Sa sauvegarde avait pourtant fait l’objet d’une pétition en 2022 par le collectif Sauvons le Jardin parisien signée par près de 4.000 habitants. Devenu enjeu électoral aux municipales, les candidats sortants Jean-Didier Berger et Yves Coscas ont écrit début mars aux habitants pour faire la promesse de campagne de « construire un Lidl plus grand ».
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Qu’adviendra-t-il des structures sociales et médicales Osmose et La Maillerie, qui accueillent des personnes âgées précaires atteintes d’Alzheimer ou des jeunes polyhandicapés ? Ces associations, dont les locaux se situent dans le périmètre de la ZAC, offrent un soutien précieux en coordonnant leur action avec l’hôpital Antoine-Béclère et le pôle santé du Plateau. « Nous avons pris connaissance de ce projet durant l’été 2025 par le biais d’une association », se remémore Stéphane Leveque, directeur d’Osmose. Il lâche :
« Ils n’ont aucune considération pour notre travail. Personne de la mairie n’est actuellement venu nous rencontrer pour discuter d’un relogement. Nous attendons de voir si le projet va se concrétiser. »
L’institut médico-éducatif pour des jeunes polyhandicapés La Maillerie affirme, de son côté, qu’ils ne seront « pas laissés à la rue », sans apporter plus de précisions.
« On détruit tout »
La collectivité territoriale VSGP, dont l’ancien maire Jean-Didier Berger était président jusqu’en 2024, justifie l’opération de destruction massive par la construction d’un nouveau collège dans le quartier du Jardin parisien. Problème : quatre établissements existent, distants d’un peu plus d’un kilomètre, et très bien desservis. Le conseil départemental, seul décisionnaire en la matière, n’en a pas voté la création, comme le confirmait dans un mail, que StreetPress a pu consulter, Ana Rebelo du pôle éducation du département en octobre 2024. Quant à l’étude démographique censée prouver ce besoin, elle reste introuvable malgré les relances de l’association Vivre à Clamart, qui a écrit à la mairie en 2019 puis en 2025.
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En plus du collège, ce projet porté par Jean-Didier Berger prévoit de construire cinq fois plus de logements, en réduisant les espaces verts. Les conséquences environnementales ont été dénoncées par la Mission régionale d’autorité environnementale. Celle-ci recommande de « présenter des solutions de substitution raisonnables », notamment via des « réhabilitations » et des « rénovations ». Tout en « conservant les habitats semi-naturels actuels ainsi que les arbres » qui servent aux chauves-souris pour se nicher. Brigitte Cognet, porte-parole du collectif d’habitants Sauvons le Jardin parisien, précise :
« On détruit tout et on pousse dehors, surtout, des personnes vulnérables pour changer la population. Cela se fait en détruisant la nature qui est l’ADN du quartier et qui fait la connexion avec la forêt [domaniale de Meudon]. »
La majorité municipale a lancé via un simple affichage public au cœur de l’été la consultation, du 17 juillet au 29 août. Le projet a ensuite été voté dans la foulée par le conseil municipal en septembre 2025. L’association Vivre à Clamart réunit des riverains et des habitants craignant de futures expropriations. Ils vont déposer un recours contentieux contre le projet de la ZAC Trivaux-Carnets.
Des financements du département
La casse sociale dans la ville ne s’arrête pas là. Car la majorité municipale compte rattacher une partie du Jardin parisien à un autre projet immobilier bien plus violent : Panorama 2 (1). 314 logements sociaux sont voués à la destruction pour une opération immobilière destinée à vendre 516 appartements haut de gamme, sur quatre hectares. Si la ZAC Trivaux-Carnets prévoit la reconstitution sur site des logements sociaux, la délibération du 30 septembre 2025 n’indique aucune reconstruction sur site pour le Panorama 2. Ces familles devront s’installer ailleurs.
Surtout, ce nouveau quartier élargi du Panorama 2 bénéficie d’une « enveloppe mobilisable » de plus de quatre millions d’euros par le conseil départemental. Cette subvention est, en principe, destinée à réhabiliter des quartiers « présentant des dysfonctionnements socio-urbains importants » pour « lutter contre la ségrégation sociale et urbaine », dans le dispositif « quartier d’avenir-Hauts-de-Seine » et au titre de « la mixité sociale ». Brigitte Cognet, du collectif d’habitants du Jardin parisien, s’émeut :
« C’est grave de dépenser des millions qui conduisent à la destruction de logements sociaux avec une minorité de passoires thermiques. Les gens y sont bien installés et on peut très bien rénover sans les chasser. »
David Huynh, conseiller municipal de l’opposition, s’interroge : « Comment des fonds publics peuvent-ils servir à détruire des logements sociaux ? Mais cela n’est pas la première fois. Il y a déjà eu un précédent. »
« Mixité sociale » ou la frénésie de la démolition
Une référence à la cité des 3F, située dans le quartier du Pavé-Blanc. Dès 2014, Jean-Didier Berger affiche sa volonté de la « réinventer », là encore à coup de casse sociale. Sur les sept bâtiments en cours de démolition, soit 611 logements sociaux, seuls 371 devraient être reconstruits pour 1.027 nouveaux appartements.
« Il y faisait bon vivre, loin de l’image que le maire essayait de véhiculer », se remémore Babacar Sall, un sexagénaire expulsé de son logement en octobre 2023. En 2017, lorsque le projet se confirme, de nombreuses familles se mobilisent. « Notre quartier était une verrue aux yeux du maire », raconte Isabelle (1). « La mairie nous a jetés de notre quartier. J’ai mis plus d’un an à m’en remettre », continue-t-elle, finalement satisfaite du logement que le bailleur lui a proposé ailleurs dans les Hauts-de-Seine. « J’étais très bien dans mon logement, je voulais y rester », souffle Christine (1). « J’avais une belle vue sur tout Paris. C’est un déchirement, quand ça fait quarante ans qu’on habite un logement et qu’on te demande de partir. On perd nos voisins et nos repères. En plus, les bâtiments venaient d’être rénovés », poursuit-elle. La société Immobilière 3F (I3F) avait investi près de 30 millions d’euros pour des travaux de rénovation des bâtiments, terminés en 2015.
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« L’idée, c’est de casser un peu ce côté cité très dense », justifie Marie-Laure Lemoine, directrice départementale d’I3F. Elle poursuit : « On souhaite ouvrir le quartier à une diversité, de l’accession à la propriété, de ne pas en faire des ghettos. » Les prix de vente devraient atteindre 7.000 à 8.000 euros du mètre carré, soit presque deux fois plus cher que le marché en Île-de-France, hors Paris.
VSGP achète des logements maintenus vides
De l’autre côté de la route se dresse La Chaumière, une résidence imposante de 10 bâtiments. Depuis dix ans, 290 familles sont en guerre contre la mairie et VSGP. Tout a commencé en 2016. À peine arrivé à l’hôtel de ville, l’édile s’attaque à l’architecture de la résidence. Il n’aime pas le style des années 1960 et préfère le « néo-haussmannien », un classique qu’il entend imposer partout.
Le projet le passionne tellement qu’il est allé jusqu’à participer personnellement à des AG de la résidence en tentant d’imposer un projet « d’embellissement ». Sauf que les résidents ont refusé de le financer, estimant prioritaires des travaux d’isolation. La collectivité VSGP présidée par Jean-Didier Berger a ensuite essayé de prendre le contrôle de la copropriété : l’établissement public a préempté et acheté 16 appartements demeurés aux deux tiers inoccupés. Coût : 3,7 millions d’euros aux frais des contribuables.
Mais la prise de contrôle a échoué face à une majorité de résidents. Piqué au vif, Jean-Didier Berger a ensuite décidé de bloquer la demande préalable de travaux pour l’isolation. Finalement, le 12 décembre 2025, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a donné raison aux habitants de La Chaumière. La mairie de Clamart a fait appel de la décision de justice.
Contactés, ni Jean-Didier Berger, ni Yves Coscas, ni le Département, ni VSGP n’ont répondu à nos sollicitations.
(1) Ce nouvel ensemble s’inscrit dans le pur style néo-haussmannien du Panorama 1 qui est sorti de terre en 2020 déjà à l’initiative de Jean-Didier Berger.
Illustration de la Une par Caroline Varon.