Madelaine Rousset est travailleuse du sexe en ligne. Elle tente de déconstruire les idées reçues sur son métier et alerte sur les conséquences d’un durcissement des lois sur le proxénétisme et la production de contenus porno.
Dans les vidéos où elle parle philosophie politique, Madelaine Rousset est plutôt cravache que cravate. Depuis janvier, en robe de cuir façon domina, la créatrice de contenus pornographiques de 33 ans s’attèle sur ses réseaux sociaux à « faire du capitalisme un good boy ». « Le fouet n’a pas disparu, il est devenu un outil d’oppression plus subtil », affirme-t-elle d’une voix suave dans une vidéo qui décortique une citation de Karl Marx. Elle vulgarise avec humour et pédagogie les pontes de la pensée communiste et anarchiste : la loi du plus fort selon Friedrich Engels, la liberté selon Mikhaïl Bakounine, la révolution d’après Lénine, Rosa Luxembourg et Antonio Gramsci… et ses vidéos font des milliers de vues. Elle rigole : « Hier, j’ai reçu un SMS d’un pote qui m’a dit : “J’étais en train de faire un shooting photo pour deux connards de droite et ils ont parlé de tes vidéos ! Sur ces quarante-cinq secondes où ils t’ont mentionnée, ils n’ont jamais été autant à gauche et féministes !” »
Pour la travailleuse du sexe (TDS), l’heure est à la mobilisation. En novembre 2025, la sénatrice Marie Mercier (Les Républicains) a proposé une loi visant à prohiber l’achat de services sexuels virtuels personnalisés et à lutter contre le proxénétisme en ligne, adoptée en février par le Sénat. L’élue s’est notamment inspirée de la Suède, qui a interdit en mai 2025 les vidéos sur mesure proposées sur les plateformes comme OnlyFans. En mars de la même année, la France avait déjà imposé la vérification de l’âge des utilisateurs aux géants du porno comme PornHub et YouPorn, faisant chuter la fréquentation des sites. « Toute notre vie, on va nous punir d’avoir cherché à s’en sortir », s’énerve Madelaine.
« Les travailleuses du sexe en ligne sont souvent perçues comme dépolitisées. On serait des petites meufs dans leurs chambres qui font leurs trucs de leur côté. Mais on a des revendications. »
Dans les vidéos où elle parle philosophie politique, Madelaine Rousset est plutôt cravache que cravate. / Crédits : Louisa Ben
Boule de suif
C’est seulement quand elle remonte le long fleuve intranquille de sa vie, les yeux rougis et la voix un peu éraillée par l’émotion, que Madelaine devient moins intimidante. « Madelaine Rousset est un personnage », explique celle qui préfère ne pas révéler son vrai nom pour protéger sa vie privée. « Mes amis m’ont dit que j’avais souvent l’air un peu austère et daronne, alors j’ai décidé de grossir ces traits-là. » Son pseudo est un mix entre « Madeleine », référence à l’amante de Jésus – « sainte patronne des putes » –, et le courageux personnage d’Elisabeth Rousset, alias Boule de Suif, du roman de Maupassant, poussée au sacrifice par des bourgeois.
À cause de la cheminée en marbre et du miroir doré qui servent de décor à son studio de tournage, Madelaine est souvent taxée d’être une nantie, mais elle répète : « J’ai connu la misère. » Elle a grandi dans les corons, ces petites maisons construites au 19e siècle pour loger les familles de mineurs, dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. Son grand-père et son arrière-grand-père ont trimé dans les fosses d’extraction. Son père et ses oncles « se sont bousillés le dos » à l’usine. « Mes grand-mères, elles, ont bossé dans les fabriques textiles dès 14 ans, puis très vite elles ont arrêté pour avoir des enfants. » Madelaine est la première de sa famille à avoir mis un pied à l’université.
À 18 ans, elle veut devenir prof d’anglais. Elle s’inscrit à la fac. Mais elle est mise à la porte par sa famille. « Milieu prolo, alcool, violences, ce genre de trucs », abrège-t-elle sans vouloir en dire plus. La jeune fille s’installe un temps chez sa grand-mère. « Pour économiser, on devait prendre l’eau de la baignoire et la vider dans la chasse d’eau. » Un an plus tard, elle trouve un appart‘ : 350 euros de revenus, 375 euros de loyer. Alors elle va aux Restos du cœur et cumule les petits boulots : restauration rapide, magasin de jeux vidéo… « J’allais bosser, je rentrais, je m’abrutissais devant la télé avec un joint avant d’aller dormir », raconte-t-elle.
« Je vivais pour travailler. Je ne me suis jamais sentie aussi utilisée et humiliée que dans le monde du travail classique. »
Son pseudo est un mix entre « Madeleine », référence à l’amante de Jésus – « sainte patronne des putes » –, et le courageux personnage d’Elisabeth Rousset, alias Boule de Suif, du roman de Maupassant, poussé au sacrifice par des bourgeois. / Crédits : Louisa Ben
Le capital
En 2018, Madelaine se lance sur des plateformes américaines sous le nom de Trish Collins. « J’ai pris un nom à la con, au hasard, pour construire un personnage girl next door [personnage de la voisine charmante et accessible, ndlr]. » D’abord, elle vend des vidéos de ses pieds. « J’étais terrifiée à l’idée d’être reconnue », confie-t-elle. « Mais comme beaucoup d’autres, j’ai compris que pour gagner plus, il fallait montrer plus. » Trois ans plus tard, la pandémie de Covid 19 fait cartonner les réseaux sociaux de l’intime. Inscrite sur la plupart des grandes plateformes gratuites et payantes, Madelaine réussit enfin à se dégager un Smic et quitte le bassin minier.
« Pour la grande majorité d’entre nous, il n’y a pas de passion dans ce qu’on fait, on s’en fout, on bosse », lance la travailleuse du sexe. « De toute façon, dans une société capitaliste, des gens qui travaillent par passion, c’est rare. » Depuis 2024, la créatrice de contenus s’est lancée dans des vidéos où, tasse de thé à la main et sourire en coin, elle prend le temps de débunker les idées reçues sur le travail du sexe et de « déglamouriser le métier » : le sexisme, le harcèlement, la stigmatisation, les maladies sexuellement transmissibles… Elle travaille aussi actuellement sur une tribune avec d’autres TDS pour contrecarrer la proposition de loi de la sénatrice Marie Mercier. Mais la militante n’a pas toujours été aussi politisée. Au début, elle dédaignait même plutôt les livres de sociologie. « Je me disais : cette réalité, je l’ai vécue, qui pourrait mieux savoir que moi ce que vivent les prolos ? » Puis un proche lui a glissé entre les mains l’abrégé du Capital de Karl Marx. « Ça a été une épiphanie », assure-t-elle.
Aujourd’hui, Madelaine songe à arrêter. « Si ça ne tenait qu’à moi, je continuerai. C’est la violence institutionnelle qui me pousse à réfléchir à autre chose. » Elle pense à reprendre des études de psychologie ou à se lancer dans la réalisation de documentaires. « Et encore, je fais partie des plus privilégiées de ma communauté : je suis blanche, valide et j’exerce à mon propre compte. C’est pour ça que je peux me permettre d’ouvrir ma gueule. »
« Je pense à mes sœurs qui doivent bosser dans la rue, qui ont des enfants, se font fermer leur compte en banque ou jeter dehors par leur proprio du jour au lendemain… »
« Pour la grande majorité d’entre nous, il n’y a pas de passion dans ce qu’on fait, on s’en fout, on bosse. » / Crédits : Louisa Ben