23/04/2026

Une demande d’aumônerie musulmane dans un lycée a été étudiée par un organisme de lutte contre l’islamisme

Pourquoi il n'y a pas d'aumôneries musulmanes dans les écoles en France ?

Par Solenne Durox

S’appuyant sur la loi, des parents d’élèves musulmans réclament la création d’aumôneries pour leur religion dans l’enseignement public. Des demandes qui se heurtent à la défiance des autorités et à la désorganisation de l’Islam en France.

« Un accompagnement spirituel est essentiel pour le développement équilibré et la construction de nos jeunes, leur permettant d’appréhender leur foi avec ouverture et en accord avec les valeurs de la République », écrit Louisa Mansri dans son courrier adressé le 28 novembre dernier au proviseur du lycée Saint-Exupéry dans le 15e arrondissement de Marseille (13). Dans cet établissement où la communauté musulmane est très présente, celle qui est aussi présidente départementale de l’association des parents d’élèves des Bouches-du-Rhône a envoyé sa missive pour la constitution d’une aumônerie dédiée à leur religion. Selon les dernières données qui datent de 2003 – autant dire une éternité – il y avait 1.685 aumôneries scolaires dans l’Hexagone sur 16 académies : 16 protestantes, cinq israélites et le reste des 1.664, catholiques.

Cherchez l’erreur, on n’en compte aucune pour l’Islam, qui est la deuxième religion en nombre de pratiquants en France. La petite enclave confessionnelle est permise par le libre exercice des cultes français. Il en existe pourtant dans de nombreux établissements publics clos comme les enceintes militaires, les prisons ou les hôpitaux. Mais rien en 2026 au niveau de l’Éducation nationale, d’où la demande de la mère de famille marseillaise. Comme elle, des demandes de création ont été faites ces derniers mois par d’autres parents d’élèves musulmans pour deux lycées dans les académies d’Aix-Marseille et de Besançon (25) – qui ont refusé de témoigner, par peur d’être stigmatisés. Louisa en est persuadée, l’aumônerie pourrait être bénéfique « à de nombreux jeunes des quartiers qui se sentent perdus ». Toutes les requêtes sont restées lettre morte.

De droit quand il y a un internat

La missive de Louisa a bien été reçue par le proviseur local. À l’époque, ce dernier lui répond avoir transmis la demande au rectorat et rappelle une circulaire de 1988 : l’organisation du service d’aumônerie ne devient « définitive qu’après l’agrément par le recteur » du responsable de l’aumônerie, « sur proposition des autorités religieuses concernées », précise le directeur du lycée. Depuis, plus rien. Une autre demande d’ouverture a été faite par un parent d’élève dans un lycée d’Istres (13). Également sans succès. Or, selon la même circulaire qui date de 36 ans, les aumôneries sont « de droit dès qu’elle a été demandée » par les familles quand il existe un internat, ce qui est le cas de Marseille et d’Istres.

Ce n’est pas la première fois que des familles font chou blanc. En 2003, d’autres demandes d’ouverture d’aumônerie scolaire musulmane n’avaient pas abouti. Louisa regrette :

« Je suis déçue. En tant que musulmans, on a l’impression d’être traités différemment. Nous ne sommes pourtant pas des fanatiques. La foi est dans mon cœur et j’ai toujours fait en sorte de respecter les autres. »

En prison, dans l’armée et à l’hôpital

L’absence d’aumôniers musulmans dans les établissements scolaires étonne, d’autant qu’ils ont trouvé leur place en prison, à l’hôpital et même dans l’Armée. Ces différentes institutions ont commencé à se préoccuper du sujet à partir des années 1980. Mais ce n’est qu’à partir des années 2000 que les autorités se sont résolues à remédier au manque de représentativité de l’Islam. Un volontarisme qui, dans le cadre pénitentiaire, est lié à la lutte contre la radicalisation. En 2024, on comptait environ 260 aumôniers musulmans en prison et 450 dans les hôpitaux selon les travaux de recherche de Céline Féraud, Claire de Galembert, Benjamin Farhat et Anne de Fornerod. Ces derniers se sont intéressés aux spécificités des différentes aumôneries musulmanes (1).

Dans l’armée, la trentaine d’aumôniers d’active apportent un soutien moral aux soldats confrontés à la mort, et « sont également considérés comme des vecteurs de cohésion ».

Alors qu’est-ce qui bloque à l’école ? Selon le chercheur Benjamin Farhat, « l’objet religieux est particulièrement sensible dans le cadre scolaire depuis 40 ans ». Il est regardé avec méfiance, notamment par l’État qu’il qualifie de « fébrile » mais aussi par certains enseignants « qui assimilent la laïcité à la négation du religieux », détaille ce maître de conférences en sciences de l’éducation et de la formation. Et dès qu’il s’agit d’Islam, « ça semble encore plus problématique ».

Depuis la loi de 2004 prohibant le port des signes religieux et les assassinats des enseignants Samuel Paty et Dominique Bernard, la laïcité est de plus en plus promue par les politiques comme un rempart contre l’extrémisme et le séparatisme. Ses atteintes sont minutieusement décomptées tous les mois par le ministère de l’Éducation nationale.

Cherchez l’erreur, on ne compte aucune aumônerie pour l’Islam, qui est pourtant la deuxième religion en nombre de pratiquants en France. / Crédits : Yann Bastard

« L’ignorance spirituelle conduit à toutes les dérives »

Un homme a bien essayé de changer ce paradigme : Christian Jean. Voilà déjà plusieurs années que cet ancien cadre informatique, converti à l’islam en 2004, remue ciel et terre afin d’obtenir de l’État et des autorités locales, l’expérimentation d’aumôneries scolaires musulmanes. Ancien responsable de l’Aumônerie hospitalière des Pays de la Loire, puis délégué général de l’Association professionnelle aumônerie musulmane de France, il a créé l’Ordre national des aumôniers musulmans scolaires (Onams) en juin 2024.

Rectorats, préfectures de région, sous-préfectures, préfets à l’égalité des chances, mairies, ministère de l’intérieur, ministère de l’éducation nationale, secrétariat d’État à la jeunesse et au SNU, bureau central des cultes, Conseil des sages et de la laïcité… L’homme toque à toutes les portes possibles depuis 2023 et multiplie les rendez-vous afin de faire avancer son dossier. Une débauche d’énergie et de moyens – l’homme affirme avoir dépensé plus de 20.000 euros dans ce projet – pour l’instant sans effet.

Si ses interlocuteurs prennent le temps de le recevoir, aucun n’appuie officiellement sa démarche. Seul un ancien représentant de l’État, qui n’est plus en poste, ose ouvertement prendre la parole sur le sujet. Ancien recteur, Bernard Beignier avait reçu Christian Jean lorsqu’il était en poste à l’académie d’Aix-Marseille de 2014 à 2024. Il avait fait remonter son projet à sa hiérarchie, se rappelle-t-il :

« Une expérimentation me semblait raisonnable. Le projet était intéressant car les jeunes musulmans ignorent tout de leur culture et de leur culte. Ils fréquentent aussi peu les mosquées que les jeunes catholiques, les églises. Dans l’intérêt de la République française, il est bien qu’ils disposent de bonnes connaissances. »

À l’inverse, le manque d’aumônerie entraînerait un risque selon l’ancien recteur : celui d’aller chercher les informations ailleurs, « notamment auprès du fameux “imam Google” sinon pire ». « L’ignorance spirituelle conduit à toutes les dérives », explique ce co-auteur du code de la laïcité et du fait religieux.

Laïcité à géométrie variable

Christian Jean s’offusque de cette « rupture d’égalité républicaine entre les cultes qui abandonne de facto nos jeunes musulmans à l’influence de contenus radicaux non régulés ». Il alerte sur leur sentiment d’exclusion dans la société et sur leur perception d’une laïcité à géométrie variable, discriminatoire à leur encontre. De quoi alimenter « un sentiment d’injustice » et fragiliser « le sentiment d’appartenance nationale ». Selon sa vision, la mission de l’aumônier scolaire musulman consisterait à offrir un « accompagnement spirituel sécurisé, qui doit permettre aux jeunes de concilier leur foi musulmane et leur citoyenneté française ».

Christian Jean s’était naturellement porté volontaire pour assurer le service d’aumônerie au lycée d’Istres, le rectorat lui a refusé l’agrément au motif que l’Onams ne constitue pas une autorité religieuse compétente en la matière. / Crédits : DR

Les suspicions d’entrisme n’étant jamais loin, l’homme promet des aumôniers « formés, habilités et contrôlés par l’État ». Malgré ces précautions, son projet crispe en haut lieu. En atteste un compte rendu d’une réunion en décembre 2025 de la commission d’enquête sur les liens existant entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste ou propageant l’idéologie islamiste. Lors de cet événement, la préfète de police déléguée des Bouches-du-Rhône, Corinne Simon, a lâché que « la demande d’une association de créer une aumônerie musulmane dans un lycée » a été étudiée par… la cellule départementale de lutte contre l’islamisme et le repli communautaire. Bonjour le symbole…

Sollicités et relancés à plusieurs reprises, ni le ministère de l’Éducation nationale, ni le ministère de l’Intérieur ou le rectorat d’Aix-Marseille n’ont répondu à nos questions sur le sujet. Seul le Conseil des sages et de la laïcité reconnaît avoir auditionné Christian Jean le 27 novembre 2023, tout en se déclarant incompétent sur la question.

Christian Jean s’offusque de cette « rupture d’égalité républicaine entre les cultes qui abandonne de facto nos jeunes musulmans à l’influence de contenus radicaux non régulés ». / Crédits : Yann Bastard

Candidature rejetée

Si la loi semble aller dans le sens de la création des aumôneries scolaires musulmanes, sa mise en application est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Les dés sont en fait pipés. Dans la fameuse circulaire de 1988, une partie cristallise le problème : les « autorités religieuses concernées ». C’est là que le projet de l’Onams achoppe. Alors que Christian Jean s’était naturellement porté volontaire pour assurer le service d’aumônerie au lycée d’Istres, le rectorat lui a refusé l’agrément au motif que l’Onams ne constitue pas une autorité religieuse compétente en la matière.

Sa nomination bénéficiait pourtant du soutien de la Fondation de l’Islam de France et surtout du conseil départemental du Culte musulman des Bouches-du-Rhône (CDCM13). Celui-ci s’est fendu d’un courrier afin d’appuyer officiellement sa candidature en insistant sur sa « conformité aux valeurs républicaines » et sur sa « formation solide » attestée par un diplôme universitaire d’islamologie de l’université d’Aix-Marseille.

« On marche sur des œufs »

Si le CDCM n’est pas compétent, qui l’est ? Le souci, c’est qu’il n’existe plus aujourd’hui d’instance représentative de l’Islam en France depuis que le Conseil français du culte musulman, tombé en disgrâce fin 2021 à cause de querelles, n’est plus considéré comme un interlocuteur privilégié par le gouvernement.

À la place, ce dernier a décidé de créer de toutes pièces le Forum de l’islam de France, une instance informelle de dialogue, sans aucune existence juridique, dont les participants désignés arbitrairement par les préfets ne sont pas connus. L’une de ses émanations, le Conseil national des aumôneries musulmanes (Cnam), officiellement créé le 13 novembre 2025, est désormais considéré comme la structure compétente en matière de nomination des aumôniers musulmans hospitaliers, pénitentiaires et militaires, comme l’atteste un échange de mail entre Christian Jean et le Bureau central des cultes. Problème : pour le Cnam, les aumôneries scolaires ne sont pas du tout à l’ordre du jour comme le confirme l’un de ses membres, Sadek Beloucif. S’il souligne « marcher sur des œufs » sur ce sujet, il explique :

« Le scolaire ne fait pas partie du paysage. On a suffisamment à faire avec les autres aumôneries. »

Dans un contexte de stigmatisation de l’Islam et de montée de l’extrême droite, certains acteurs du culte musulman redoutent que la création de nouvelles aumôneries mette à nouveau le feu aux poudres. À défaut de volonté politique et d’interlocuteur légitime du côté du culte, le serpent n’a pas fini de se mordre la queue. Jusqu’à quand l’État pourra-t-il continuer à nier que le fait musulman s’impose à la France ? Comme le rappelle Bernard Beignier, « le coq est le symbole de la France, pas l’autruche… »

(1) Les géométries variables de l’aumônerie musulmane, Presses Universitaires d’Aix-Marseille, 2024.

Illustration de Une de Yann Bastard.