30/04/2026

« Nous ne sommes plus seuls face aux LGBTphobies »

Bienvenue à la Queerale, la chorale qui dégenre la voix

Par Pauline Baron ,
Par Louisa Ben

En brisant les codes des chorales genrées, la Queerale offre un refuge aux voix trans et queers. Sous la baguette de Ju Furton, ces 88 choristes s’emparent de la scène pour porter haut et fort la culture LGBTQIA+.

Assis sur sa chaise, le dos bien droit, Mané enchaîne les vocalises sur la chanson « Like a virgin » de Madonna, les yeux rivés sur sa partition. Il sait sa voix fragile : ses prises de testostérone – qui lui ont fait gagner en amplitude vocale – le font parfois flancher. Comme sur cette note, bien trop aiguë, qu’il passe difficilement. Les regards amusés et bienveillants des autres choristes, complices, l’aident à continuer. Le trentenaire occupe la place de ténor, comme il le désirait ado en cours d’opéra. Le pupitre est traditionnellement réservé aux hommes cisgenres et à leurs voix graves. Sa précédente chorale l’avait exclu parce qu’il avait été assigné femme à la naissance. Mané regrette :

« J’étais tellement mal à l’aise que je n’ai pas pu leur faire mon coming out. Je l’ai quittée une fois admis à la Queerale, où je savais que mon identité de genre ne serait pas questionnée. »

Ce soir d’avril, le restaurant Chez Ernest dans le 19e arrondissement est transformé en salle de répétition pour la Queerale, un chœur queer et trans parisien. C’est Ju Furton, 31 ans et chef de chœur, qui décide en 2022 de dégenrer les pupitres : baryton, ténor, soprano et alto peuvent ici compter autant de personnes non binaires et transgenres que de femmes et d’hommes cisgenres. Mané et les 87 autres queeristes – surnom de circonstance – sont assis en rang d’oignon pour préparer leur date au Bataclan, le 4 juillet prochain. C’est leur troisième concert dans cette salle iconique de 1.500 places. Le groupe a aussi performé à l’Olympia (2.000 places) pour la finale du télécrochet Drag race France ou au Trianon (1.000 places) pour la cérémonie de remise de prix des Têtu, du magazine LGBTQIA+. Entre autres.

Les 88 autres queeristes sont assis en rang d’oignon pour préparer leur date au Bataclan, le 4 juillet prochain. / Crédits : Louisa Ben

Au premier rang, Romain tape des mains sur l’une des musiques de Sister Act – le film qui met en scène Whoopi Goldberg en nonne – avant de pousser sa voix dans les aiguës. Adolescent, il imitait ses frères et s’empêchait de chanter Céline Dion pour correspondre à l’image du mec hétéro. Il souffle :

« Et plus tard, après ma mue, j’ai basculé dans un truc performatif en exagérant mon timbre grave pour effacer mon côté efféminé. »

Le voilà libéré de ces contraintes de genre, les épaules roulantes sur la chorégraphie gospel. La voix est l’un des plus puissants marqueurs de genre, « même s’il ne s’agit que d’une construction sociale ». La Queerale lui a permis de se reconnecter à sa « part féminine » au point qu’il se définit désormais comme genderfluid – une identité de genre fluctuante où la personne peut se sentir parfois homme, parfois femme, parfois un mélange des deux :

« J’ai pu pleinement l’expérimenter au contact des Queeristes et leurs identités très diverses ! »

De gauche à droite, Mané, Romain et Max, Queeristes. / Crédits : Louisa Ben

Voix ni féminine ni masculine

En 2025, pour être recruté, Mané, le ténor, a envoyé un audio de sa reprise de You’ll be back de la comédie musicale américaine Hamilton – classique de Broadway qui raconte la vie d’un des Pères fondateurs des États-Unis, Alexander Hamilton. La Queerale, c’est un peu comme The Voice : tout repose sur des auditions à l’aveugle. Liberté étant laissée aux choristes d’indiquer ou non leur identité de genre. Comme ils et elles n’ont pas l’obligation de préciser que leur timbre pourrait changer – la prise d’hormones faisant muer les hommes transgenres. Moment off. Mané sort son tricot pour patienter. Lui qui était ravi d’intégrer la catégorie des ténors les plus aigus, s’est montré plus timoré quant à son passage en ténor 2 en février. « En ténor 1 je restais dans des tessitures un peu “diva” que j’adore, alors qu’avec une voix plus grave, je craignais de perdre en précision », indique celui qui accentue avec de l’eyeliner marron sa moustache naissante. Alors il s’est lancé en parallèle dans un travail vocal spécifique auprès de Maë, coach vocal pour personnes transgenres et également Queeriste.

Pendant ce temps-là, Ju décrypte une partie du second morceau avec les sopranos – les voix les plus aiguës de l’ensemble. Max, concentré derrière ses grandes lunettes, note les indications du chef de chœur au stylo sur sa partition. À 24 ans, lui n’aurait jamais pu se confronter aux codes genrés d’une chorale classique : être considéré comme une fille et porter des jupes lors de concerts, non merci. Surtout que son timbre, jugé comme féminin, l’a toujours gêné. « Au début, à la Queerale, être le seul mec chez les sopranos m’a donné l’impression de ne pas vraiment faire partie de ce pupitre », avoue Max, un prénom qu’il a expérimenté d’abord à la Queerale :

« Quand d’autres profils l’ont intégrée, la diversité des expressions de genre m’a aidé à me sentir légitime à vivre pleinement mon identité. Avec des gens qui vivaient la même chose que moi, j’ai compris que je ne m’inventais pas d’histoires. »

« La diversité des expressions de genre m’a aidé à me sentir légitime à vivre pleinement mon identité », raconte Max. / Crédits : Louisa Ben

Lorsqu’une partie de sa famille a nié son coming out, des Queeristes l’ont soutenu. Il a pu se confier après les répétitions, devant un verre au bar par exemple. Des discussions qui lui ont fait du bien, tout en l’apaisant sur toutes ses questions autour de sa voix. Le regard fixé sur les gestes du chef de chœur, Max tente justement de tenir une note haut perchée de la chanson « Oh Maria » du film Sister Act. Sa gorge se serre un instant, puis la note sort, cristalline. Il échange un sourire complice avec sa voisine : qu’importe que sa voix soit jugée “féminine” par la société, ici, elle est simplement celle d’un ténor.

À la découverte de sa queerness

Maë voulait renouer avec la pratique du chant après avoir testé un chœur non queer, sans y trouver sa place « à cause d’une LGBTphobie sous-jacente » :

« À l’époque, j’ignorais ma non-binarité [soit le fait de ne pas se reconnaître comme strictement femme ou strictement homme, ndlr]. La méconnaissance des choristes sur des questions comme les pronoms ou les dead name me mettait mal à l’aise. »

Maë voulait renouer avec la pratique du chant après avoir testé un chœur non queer, sans y trouver sa place « à cause d’une LGBTphobie* sous-jacente ». / Crédits : Louisa Ben

Ne pas respecter les pronoms revient à mégenrer quelqu’un – l’appeler « il » plutôt qu’« elle » ou « iel » (non binaire) et vice versa. Les « deadnames » sont, eux, les prénoms assignés au genre de naissance et inscrits à l’état civil, mais abandonnés pour en choisir un correspondant à son identité de genre. Rien à voir avec son premier cours à la Queerale, en mars 2025. Observer dans un même groupe tant de queers fièrement affichés lui a laissé un souvenir impérissable. Tout comme le discours d’introduction du maestro Ju. « Il m’a dit qu’être là n’était pas un hasard et qu’on finit toujours par se questionner. Ça m’avait fait rire… avant de résonner en moi. » Maë, reconnaissable ce soir-là à sa chemise recouverte de dinosaures, rit à chaque image utilisée par le chef de chœur pour décrire les émotions à faire passer lors d’une chanson :

« Quand vous chantez “Like a virgin”, sentez-vous pénétrés par Dieu en chantant. »

La plupart des Queeristes racontent avoir commencé à questionner leur identité de genre après avoir rejoint le groupe. Lou, par exemple, a mis pour la première fois une robe à la Queerale. Celle-là même qu’elle porte aujourd’hui et n’aurait jamais osé sortir du placard il y a quelques mois. Pour elle, le vêtement était une frontière infranchissable, par peur du regard et du jugement extérieurs. L’an dernier, c’est sa sœur qui l’oriente vers la chorale. La ténor de 37 ans se définissait alors comme un mec cis et hétéro, ce qui la fait douter de son droit à y chanter. « Et Ju m’a dit que c’était un espace pour dépasser ses blocages. »

De gauche à droite, Maë, Morgane et lou. / Crédits : Louisa Ben

La brune aux cheveux longs prend une grande gorgée d’eau pour détendre ses cordes vocales, avant d’entamer une reprise de « Somewhere », extraite de la comédie musicale West side story. Ce morceau, hymne à l’espoir d’un monde où chacun aurait sa place, résonne avec son vécu. « Côtoyer des queers, discuter de leurs expériences, des choses que je n’osais pas faire… » Enfant, elle se présente au masculin en société – son genre assigné à la naissance – mais au féminin dans son journal intime. « Ça m’a fait prendre conscience de mon droit à changer d’identité. » Vient, quelques semaines plus tard, son premier concert au Bataclan :

« J’en sors émue d’avoir performé avec et devant tant de personnes queers. Ça m’a donné la force de faire mon coming out. »

La conversation avec sa famille dure trois quarts d’heure et c’est un drame pour sa mère. Elle craint pour Lou, parle de transphobie, mais désormais, elle s’excuse lorsqu’elle la mégenre.

La Queerale a aussi performé à l’Olympia pour la finale du télécrochet Drag race France ou au Trianon, entre autres. / Crédits : Louisa Ben

À la fin de cette répétition, un casting – ouvert à un pupitre ou à tous selon le choix artistique de Ju – est organisé pour sélectionner les solistes du prochain concert. Sur scène, Danny, cheveux roses attachés en couettes, entonne le refrain d’« Everything Matters » d’Aurora et Pomme. Après son échec pour un solo de Rihanna, les paroles de soutien l’ont reboosté. À son arrivée en 2024, Danny avait besoin de renouer avec le monde queer, tant son genrage récurrent au féminin par ses amis l’impactait :

« Ils ne voulaient pas me blesser. Mais ça me poussait à surjouer une masculinité avec des habits très genrés alors que je ne suis ni homme ni femme. »

Au contact des Queeristes, iel prend conscience que porter du maquillage et du rose bonbon ne l’assigne pas à la catégorie femme. Lors d’un concert au Cabaret de Marie, Danny sort de sa zone de confort. « J’ai performé seins nus pour leur dire adieu. » La date a lieu juste avant sa torsoplastie, une intervention chirurgicale qui consiste à donner au thorax un aspect plus masculin :

« La poitrine constitue le summum de la féminité et ça me bloquait dans une identité féminine. »

Lors d’un concert au Cabaret de Marie, Danny sort de sa zone de confort : « J’ai performé seins nus pour leur dire adieu. » / Crédits : Louisa Ben

Quand les queers prennent leur place

À chaque concert, les morceaux montent en difficulté. Le chef de chœur Ju a ses objectifs : prouver aux Queeristes qu’avec du travail, n’importe quelle partition est à leur portée, écrite pour un chœur amateur ou non. « Grâce aux exercices et conseils vocaux, j’ai appris à jouer avec ma voix et à sortir de ma tessiture pour atteindre des notes inespérées », raconte Maë en chemise imprimé dinosaures. Une stratégie de professionnalisation, aussi, pour sortir la Queerale des scènes underground, avec en ligne de mire le Bataclan et bien plus grand.

Les chants repris en concert sont un clin d’œil à la culture LGBTQIA+, soit parce qu’ils sont interprétés par des artistes queers, soit parce qu’ils résonnent comme un écho au vécu de la communauté, à l’instar du morceau Kid d’Eddy de Pretto pour Romain, qui se déhanchait sur Sister Act :

« En chantant “Tu seras viril mon kid, je n’veux voir aucune once féminine. Mais moi, je joue avec les filles”, je me suis vu enfant jouer aux Barbie avec mes cousines et piquer les habits de ma mère. Ça nous permet de transmettre nos histoires et nos valeurs. »

Le chef de chœur a ses objectifs : prouver aux Queeristes qu’avec du travail, n’importe quelle partition est à leur portée. / Crédits : Louisa Ben

Quitte à expliquer parfois ses choix sur scène. Lors du dernier show, Ju a pris le temps de faire un petit cours biographique au public sur Whitney Houston et son orientation sexuelle. Une façon d’éclairer son morceau I wanna dance with somebody (who loves me). Le maestro a aussi expliqué la présence de différentes identités de genre à chaque pupitre. Les proches de Max et de Lou, dans la salle, les ont un peu mieux comprises après leurs récents coming out. « C’est un long processus », insistent les deux choristes :

« Mais ça a apaisé leur angoisse de voir qu’on n’était pas seuls ou isolés face aux LGBTphobies. »

Comme après chaque répétition, c’est l’heure de se retrouver pour un verre au bar d’à côté. Le chœur remplit deux longues tables en terrasse. « Avec nos concerts et nos reprises de chansons issues de la culture LGBTQIA+, on prend la place qui nous revient. C’est un message adressé aux plus jeunes et aux queers qui légitime nos identités », défend Danny, qui a abandonné son départ en Australie pour rester à la Queerale. Une manière de faire bouger les lignes en s’imposant au regard des autres. Comme l’a vécu Mané lors d’une représentation dans le Marais où les Queeristes portaient des tenues sexy en cuir et paillettes. Iel qui a subi tellement de grossophobie dans la rue, a vu « la force d’un groupe uni par des discriminations communes ». « Des passants nous regardaient mal ou nous hélaient. Ensemble, on a renversé ces attaques et on en a ri. »

Comme après chaque répétition, c’est l’heure de se retrouver pour un verre au bar d’à côté. / Crédits : Louisa Ben


« Avec nos concerts et nos reprises de chansons issues de la culture LGBTQIA+, on prend la place qui nous revient », défend Danny. / Crédits : Louisa Ben