28/02/2017

Comme d'autres livreurs à vélo, je n’étais pas salarié, je me suis fait virer

Par Jérôme Pimot

Se faire « virer » d’une plateforme de livraison qui n’embauche que des travailleurs indépendants après avoir subi les pressions d’un « patron » qui n’en est pas un... Jérôme Pimot raconte les joies du salariat déguisé.

Je me suis fait « virer » dix jours après un passage à la radio, dans un reportage sur France Culture dans l’émission Les Pieds sur Terre. Je bossais pour Deliveroo depuis 6 mois.

« Viré », c’est pas le bon terme bien sûr. J’étais travailleur indépendant, « micro-entrepreneur » comme on dit maintenant. Deliveroo, Foodora, Stuart, UberEats n’envoient pas à leurs livreurs des bulletins de salaire, mais des factures. Parce qu’évidemment, ce ne sont pas les livreurs qui éditent leurs factures. Le problème, c’est que, tout indépendant qu’on est, on subit en même temps des contraintes très violentes des « patrons ».

Allo, t’es pas salarié, mais t’es viré

Même en tant que travailleurs indépendants, nous devons signer un contrat : jusqu’à trente pages et des centaines de formules juridiques que l’on ne comprend pas. D’autres collègues avaient reçu des coups de fils menaçants des managers avant moi. Un jour, ce fut mon tour.

« – Oui, bonjour Jérôme, je t’appelle avant que tu reçoives ta lettre parce que je trouve ça plus sympa de t’expliquer de vive voix. Tu vas recevoir une lettre recommandée qui t’expliquera pourquoi on met fin au contrat. »

Même en tant que travailleurs indépendants, nous devons signer un contrat : jusqu’à trente pages et des centaines de formules juridiques que l’on ne comprend pas. On ne peut pas l’emmener chez nous pour le consulter tranquillement, non ! On nous demande de le rendre dans l’heure.

Donc le type, au téléphone, commence à m’expliquer que c’est parce que j’ai disparu de la plateforme pendant un mois, au début de l’année, qu’ils veulent se « séparer de moi  ». J’ai « disparu » parce que je me suis démis l’épaule en voulant ouvrir une porte cochère, avec un peu trop d’enthousiasme.

Je leur ai même envoyé un mail pour les prévenir que je ne pourrai pas venir travailler. Je devais me reposer, attendre que ça aille mieux. Je n’avais pas le choix. On ne plâtre pas une épaule, c’est comme les côtes. Les livreurs doivent donc s’excuser d’être en arrêt, alors qu’ils ne sont pas payés.

Je lui dis tout ça au téléphone. Lui me répond qu’il n’a jamais reçu mon mail. Alors je lance :

« – C’est étrange car vous y avez répondu… donc le problème est réglé, je peux déchirer la lettre quand je la reçois ? »

Il rétorque :

« – Ben non, il y a autre chose… »

T’es pas salarié, mais tu dois demander des congés

Cette fois, il me reproche de travailler pour d’autres plateformes. Ça m’est arrivé, mais j’ai le droit ; c’est même un devoir en tant que travailleur indépendant de bosser pour plusieurs boîtes en même temps. L’entreprise en question peut clairement être accusée de salariat déguisé sinon. Je lui propose à nouveau de déchirer la lettre que je vais recevoir !

Il répond que, selon le contrat que j’ai signé avec eux, il faut soumettre une demande de congés si on veut se retirer des plannings. Des congés non payés bien sûr, puisque nous ne sommes pas salariés.

Le « Staffomatic », fameux « site de gestion d'EMPLOYÉS », permet notamment aux livreurs de « soumettre » une demande de congés qui doit être consentie et validée par Deliveroo. /

Il poursuit de plus belle et me reproche – bouquet final – de ne pas porter la veste à l’effigie de Deliveroo. On ne m’en a jamais donnée. Si j’ai accepté de bosser pour eux, c’est justement parce qu’ils ne m’ont jamais embêté avec ça. D’ailleurs, je n’aurais jamais bossé sous les couleurs de Deliveroo.

Nous avions le droit à nos propres sacs de livraison dans les premiers temps, beaucoup plus pratiques et moins encombrants que les « cubes » marqués du kangourou. C’est notamment grâce à cette condition que, dès son arrivée en France à la fin de l’année 2015, Deliveroo a pu débaucher beaucoup de livreurs de chez Take Eat Easy. Je suis « indépendant », je le répète, et j’essayais de l’être au maximum malgré la faible latitude qu’offrent les plateformes. Je ne devrais avoir aucun lien de subordination avec la boîte !

L’appel se termine par un :

« – Tu comprends Jérôme, chez nous c’est pas comme ça qu’on fonctionne ».

Je lui explique donc que l’on va se retrouver devant les Prud’Hommes. Il me dit :

« – Au revoir ! ».

Je lui dis :

« – À bientôt ».

Du salariat déguisé en bonne et due forme

J’ai bien reçu la lettre recommandée : « Objet : Résiliation de contrat de prestation de services pour manquements graves. » C’est du salariat déguisé en bonne et due forme.

« – Nous avons constaté que vous avez manqué à plusieurs reprises à vos obligations contractuelles, notamment en ne respectant pas les pratiques vestimentaires de Deliveroo. »

A priori, c’était le point le plus important selon eux.

LA lettre recommandée reçue par Jérôme Pimot qui résilie « son contrat de prestation de service pour manquement grave » /

Bizarrement, quelques jours seulement après un reportage radio sur nos conditions de travail, je reçois cette lettre qui ne tient pas. À ce moment-là, je commençais aussi à fédérer la communauté des coursiers à vélo sur les réseaux sociaux. Je me rendais bien compte que ça ne tournait pas rond, qu’il fallait que l’on améliore le droit du travail. Il le faut toujours ! D’autant plus qu’à l’époque, au printemps 2016, vient de débarquer LA LOI TRAVAIL qui dans ses premières versions était très « arrangeante » pour les plateformes : elle nous empêchait de requalifier notre poste en travail salarié aux Prud’hommes.

Ce que tu dois faire ou ne pas faire pour Deliveroo

Pour la plupart des livreurs, tout commence avec un vélo pourri et un briefing sur le fonctionnement du site et des plannings gérés par un outil allemand dit de « gestion des employés » : le « staffomatic ». Un outil de gestion des employés… c’est drôle non ?


« Si tu es connecté sur l’application, tu ne peux pas refuser une commande, tout simplement parce que le bouton « refuser la commande » n’existe pas »

Jérôme Pimot, ancien coursier à vélo

Tu fais ensuite un shift [un service] d’essai avec un « capitaine » (pour Foodora) ou un « ambassadeur » (pour Deliveroo), un type bien formaté qui ne t’explique pas quels sont les meilleurs raccourcis ou précautions à prendre sur la route. Non, il t’explique ce que tu dois faire ou ne pas faire pour la boîte en question, ce que tu dois accepter, ce que tu ne peux pas refuser.

Par exemple, si tu es connecté sur l’application, tu ne peux pas refuser une commande, tout simplement parce que le bouton « refuser la commande » n’existe pas. Donc si t’es en plein centre ville et que la commande a lieu à l’autre bout, tu dois laisser sonner ton portable, puis le service technique t’appelle et un mec te demande pourquoi tu n’y vas pas. Il te rappelle que sur le contrat que tu as signé, tu n’as pas le droit de refuser une course. T’es donc obligé de rappeler que le contrat ne tient pas, car tu n’es pas salarié. Alors le type raccroche, mais au bout de plusieurs refus, tu peux te faire lourder. C’est arrivé à de nombreux collègues de recevoir des lettres types envoyées quand on n’est pas assez disponibles pour eux.

On n’a plus son patron sur le dos mais dans la poche


« On est tracés, fliqués, partout, tout le temps »

Jérôme Pimot, ancien coursier à vélo

L’application pour laquelle on bosse, enregistre toutes nos données. Elle sait tout et les managers aussi : à quelle heure tu te connectes, te déconnectes, à quelle vitesse tu roules, où tu pédales en temps réel, quand tu croises un collègue et que tu restes quelques minutes à discuter. On est tracés, fliqués, partout, tout le temps.

En fait, on n’a plus le patron sur le dos, mais dans la poche !

L’autre fois à Bordeaux, on s’est réunis avec d’autres livreurs dans les locaux de la Bourse du Travail pour une réunion sur la préparation de notre défense et de projets pour l’avenir. Comme nous ne voulions pas prendre le risque d’être localisés dans ce bastion bien connu de la CGT, le premier truc que l’on s’est dit avant de démarrer, c’était surtout de bien éteindre nos portables.

On peut tellement se faire éjecter à tout moment, dès que l’on se déconnecte de l’application ou bien que l’on se retrouve pour s’organiser, qu’il est très dur de mobiliser les jeunes : ils ont peur de perdre leur job tout simplement. Nous sommes malgré tout de plus en plus nombreux à nous réunir et il faut que ça continue.

* Depuis la réforme du statut d’auto-entrepreneur.

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