02/02/2018

La « crypto-Queen », le « Cocaïne King » et la pop-star

Ruja Ignatova, la patronne de l'empire mafieux One Coin

Par Maxime Grimbert ,
Par Jocelyn Collages

StreetPress est parti en Bulgarie, sur les traces de Ruja Ignatova, patronne de One Coin, le système d'escroquerie planétaire qui aurait fait plus de trois millions de victimes. Enquête sur ses réseaux politiques et mafieux.

8 août 2017 en Bulgarie – Gery-Nikol, 19 ans, entame en live son titre phare Come and get it ! La pop-star la plus provoc de Bulgarie est restée plus de deux mois en pole position des charts du pays. Mais ce soir-là, elle fait face à un public de costards et de robes de soirée, éclairés de néons bleus et violets. Son hôte s’appelle Ruja Ignatova, la boss de l’empire One Coin, une arnaque planétaire présumée à près d’un milliard d’euros dont StreetPress vous parlait ici et . Elle a invité ses proches et fait venir Gery-Nikol pour célébrer le baptême de sa fille de 10 mois. Mais la réunion de famille tourne court.

Clip Gery-Nikol

Selon la presse à scandale, le « comportement frivole et les mots obscènes » choquent l’assistance. « Atterrés », les grands-parents du bébé font part de leur indignation. La mère de famille, Ruja Ignatova, bondit sur scène. D’un signe de main , elle met fin au show et calme tout ce petit monde. La presse people se jette sur l’affaire et affirme que le père et manager de l’artiste est « furieux » de ce qu’il qualifie « d’humiliation publique ». Il ravale son égo et s’abstient de toute déclaration officielle. Rare sont ceux qui osent entamer un bras de fer avec la sulfureuse patronne de l’empire One Coin.

> Partie 1 : One Coin, l’arnaque du siècle

> Partie 2 : One Coin contre la police, une bataille planétaire

> Partie 3 : Ruja Ignatova, la patronne de l’empire mafieux One Coin

Ruja Ignatova dirige ce qui pourrait être, selon les autorités de plusieurs pays, l’une des plus grandes escroqueries de la planète, sans jamais vraiment se cacher. La presse people se fait régulièrement l’écho des facéties de « la plus sucessful jeune femme [d’origine] bulgare ». Un mois plus tôt c’est son 37e anniversaire, organisé au large des côtes bulgares sur un luxueux navire, qui lui vaut d’être paparazzée. Yacht privé estimé à 12 million d’euros, villa sur la côte… Son train de vie fascine. Aux quelques journalistes à qui elle accorde une interview, Ruja Ignatova se présente comme une femme d’affaires ultra-diplômée et respectable. One Coin ? Un business tout ce qu’il y a de plus légal. Un vernis qui s’écaille sérieusement : le 19 janvier 2018, le parquet de Sofia, en Bulgarie, affirme officiellement que One Coin est un « réseau criminel international » et le soupçonne de financer le crime organisé et le terrorisme.

Tout autour du globe, les enquêtes se multiplient... / Crédits : Jocelyn Collages

StreetPress n’aura pas l’occasion de confronter directement Ruja Ignatova. Nos multiples demandes d’interview sont restées lettre morte. Pour tenter de la rencontrer nous sommes allés jusqu’à Sofia où « l’entreprise » a ses bureaux. Nous n’avons pu dépasser le hall d’entrée, mais le voyage n’aura pas été inutile.

L’argent sale investi dans la pierre

Nickolay Stoyanov nous fixe rendez-vous dans un café mal éclairé du centre ville de Sofia. Le petit brun au ton posé est l’un des enquêteurs du très sérieux titre de presse économique local, Capital. Comme nous, il s’est longuement intéressé au dossier One Coin. Avec son aide, StreetPress a pu décortiquer de nombreux documents comptables, actes notariaux et entrées au registre des sociétés jusqu’à établir des liens précis avec la pègre locale. Le nom de Ruja Ignatova apparaît également dans l’entourage de l’homme politique le plus puissant du pays : le premier ministre Boïko Borissov.

Notre enquête, sur ce volet du dossier, commence par une balade dans le quartier politique et économique de Sofia. Sur un kilomètre carré se concentre l’essentiel des lieux de pouvoir de la capitale. La « rue Slave » traverse ce petit territoire de part en part. Une succession d’immeubles décrépits, jamais plus hauts que 6 étages, blocs de clim old school à chaque fenêtre. Malgré l’aspect délabré, l’artère héberge plusieurs ministères. Au milieu, quelques rares constructions en bon état comme l’ancien restaurant gastronomique « Crimée », première étape de notre promenade. Fin 2015, Ruja Ignatova achète la propriété pour la modique somme de 4 millions d’euros. Le montage est opaque.

Au départ, le restaurant est acheté par la société RavenR, domiciliée à Ras Al Khaimah, un paradis fiscal des Émirats arabes unis né au début des années 2000. Une entreprise détenue par Ruja Ignatova elle-même. Quelques mois plus tard, le restaurant est cédée à une société bulgare, Antik Property également détenue par RavenR. Quand, un an plus tard, le bâtiment est encore une fois vendu, c’est Veska Ignatov, la mère de Ruja, qui empoche les bénéfices.

À deux pâtés de maisons du restaurant, plein Est, le promeneur tombe sur la très chic place de l’Assemblé nationale. La chambre basse du Parlement, impeccable, fait face à une poignée de banques, des commerces de luxe, un casino, un hôtel cinq étoiles et un hôtel particulier. La demeure style art nouveau est connue pour avoir été la demeure d’un ancien Maire de la capitale. En 2015, Ruja Ignatova allonge 5 millions d’euros pour s’offrir la bâtisse de 3 étages.

Là encore, l’acte de propriété n’est pas à son nom. La baraque est achetée par l’entreprise bulgare One Property détenue à l’époque par RISG Limited. Elle aussi enregistrée à Ras Al Khaimah, le paradis fiscal des Emirats Arabe Unis. RISG Limited est au départ la propriété de Ruja Ignatova, qui la cède ensuite à des prête-noms panaméens. La direction reste cependant assurée par une entreprise bulgare, Pegaron Invest, elle-même détenue par une autre structure également bulgare, Artfix. En bout de chaîne, la propriétaire de ces coquilles vides n’est autre, encore une fois, que Veska Ignatov.

Intrigué par ces acquisitions de grand standing par une femme encore inconnue en Bulgarie, le journal Capital envoie Nickolay Stoyanov interviewer Ruja Ignatova. A l’époque, il n’a pas encore connaissance de ces montages opaques. Elle reçoit dans ce qui lui sert alors de bureau, une location dans un immeuble résidentiel en piteux état. Elle s’exprime avec assurance, installée sous ses diplômes encadrés.« Elle semblait contrôler parfaitement la situation », rembobine le journaliste. « Elle jouait le jeu de la femme d’affaire respectable et respectée ». Elle précise ses objectifs : le restaurant Crimée deviendra sa résidence personnelle. L’hôtel en face de l’Assemblée, lui, doit devenir la vitrine de One Coin en Bulgarie. Elle profite de l’entretien pour rappeler que le One Coin n’est pas commercialisé en Bulgarie « pour éviter les conflits d’intérêts ». Et limiter les risques judiciaires ?

On reste à la porte

Les plans de Ruja Ignatova vont changer. Début 2016, elle offre à One Coin un nouveau toit, rubis sur l’ongle. La place Slaveykov est à 10 minutes de l’Assemblée nationale. On est cette fois en plein cœur du quartier commerçant. Coincé entre une boutique de chaussures et un opticien, face à un grand marché touristique, se dresse un immeuble blanc et vitré. Au dessus des portes battantes trône le logo One Coin. Coût estimé de l’opération : 2 millions d’euros.

Le « siège social de l’entreprise »« travaille la totalité des équipes et le service marketing »60 salariés déclarés, selon les documents consultés par StreetPress – est inauguré en grande pompe en avril 2016. Les médias ne sont pas conviés. Pas plus qu’ils ne sont les bienvenus depuis. Le rez-de-chaussée est ouvert au public mais quand StreetPress se présente à l’accueil, la standardiste fait la grimace :

« C’est difficile, avec les journalistes… »

On insiste, affirme être prêt à camper toute la nuit… Rien n’y fait, impossible de « rencontrer quelqu’un ». On nous propose simplement d’acquérir « le livre de Dr Ruja, en Anglais, qui explique tout ».

Là encore, ni One Coin, ni Ruja Ignatova ne sont les acquéreurs directs du bâtiment. Mais comme à chaque fois il suffit de remonter le fil (une société bulgare, une émiratie, puis encore deux bulgares) pour retrouver la mère de la patronne de One Coin, Veska Ignatov. Au total, rien qu’à Sofia, le clan Ignatova s’offre pour plus de 11 millions d’euros de foncier. Mais multiplier les transferts laisse des traces, et pas forcément chez les bonnes personnes.

Le Cocaïne King

Début 2017, les trois sociétés écrans qui possèdent ces trois propriétés de la capitale sont à nouveau transférées successivement, le même jour et chez le même notaire. Ce n’est pas Ruja Ignatova qui signe les actes, mais l’avocat Viktor Rashev. Parmi les autres clients de ce baveux, Taki, de son vrai nom Hristoforos Amanatidis, également surnommé en Bulgarie le « Cocaïne King ». Ruja Ignatova et Taki ne partagent pas seulement un conseiller fiscal…

Petit détour sur les bords de la mer Noire. En 2016, toujours via une cascade de sociétés écrans, la patronne de One Coin s’offre un domaine à quelques kilomètres de la station balnéaire de Nessebar. Un terrain de 11 hectares, ancienne propriété du ministère de la Défense, estimée à plus de 8 millions d’euros et payée 2,5 millions d’euros. On aurait pu croire à un projet de résidence secondaire, si à peine un mois plus tard, la propriété n’avait été revendue par One Coin pour un total de… 6 euros ! Avant d’être racheté une nouvelle fois par une autre société écran de One Coin, 6,5 millions d’euros cette fois.

Au total, en à peine plus d’un an, les sociétés écran de Ruja Ignatova achètent et revendent donc trois fois ce bien, perdant de l’argent à chaque étape. Nickolay Stoyanov révèle que ces transactions, totalement déconnectées de la valeur du bien, semblent faire une heureuse. Une certaine Boryana Shechtova qui aurait fait un bénéfice de près de 6 million d’euros. Or l’époux de Boryana Shehtova n’est autre que le « Cocaïne King », Taki, dont Nessebar est le fief. Viktor Rashev, l’avocat de Taki, Boryana Shehtova et Ruja Ignatova conteste cette version de l’affaire. Selon lui, « cette transaction (…) est un accord complexe en plusieurs étapes qui concerne une entreprise, qui possède un terrain mais aussi d’immenses dettes ». Il assure que Boryana Shehtova « a tout fait pour sauver cette entreprise » et conteste le fait qu’elle ait empoché, à titre personnel, 6 millions d’euros.

Taki est considéré par la presse est-europénne comme le plus important trafiquant de poudre de l’histoire du pays. En 2009, il est accusé par le ministère de l’Intérieur bulgare d’être le chef du « gang des marteaux », réputé pour ses actes de torture et de barbarie. L’homme s’exile dans la foulée. En 2012, il est capturé par Interpol à Dubaï et extradé vers la Bulgarie. Trois ans plus tard, les poursuites sont abandonnées, faute de preuves. « Il est impossible de savoir avec certitude si [ce cadeau de Ruja Ignatova à l’épouse de Taki] est un one shot, ou s’il y a une autre sorte de business derrière, entre One Coin et Taki par exemple », explique Nickolay Stoyanov. Nous ne saurons donc pas ce qui lie Ruja Ignatova au roi de la came. Leur avocat, Viktor Rashev, assure que ni Taki, ni sa compagne ne participent au business du One Coin.

Le Premier ministre

Dans la galaxie de la femme d’affaire, on trouve un autre personnage aussi trouble que puissant : le premier ministre bulgare en personne, Boïko Borissov. Selon des documents consultés par StreetPress, en 2009 et 2010, soit 4 ans avant les débuts de One Coin, Ruja Ignatova est en charge de la « direction économique » d’une filiale du plus gros fond d’investissement du pays, baptisé CSIF, propriété de Tsvetelina Borislavova. Cette dernière est, à l’époque, la compagne de Boïko Borissov, le futur premier ministre, alors chef de la police.

Selon plusieurs documents de la CIA, révélés par Wikileaks, Tsvetelina Borislavova mènerait des activités criminelles, avec la protection de son compagnon :

« Les informations de [nos] services tendent à confirmer [que Tsvetelina Borislavova] mène une activité de blanchiment à grande échelle pour le compte du crime organisé. »

StreetPress a épluché certains câbles diplomatiques états-uniens relatifs à l’ancienne employeure de Ruja Ignatova et son compagnon, publiés par Wikileaks. Leur contenu est explosif : les différents services secrets américains accusent – sans s’appuyer sur des éléments précis – le futur premier ministre, Boïko Borissov, de trafic de méthamphétamines, extorsion de fonds, couverture de blanchiment d’argent pour le crime organisé… En 2005, dans un courrier confidentiel adressé à Hillary Clinton, alors secrétaire d’État (l’équivalent de ministre des affaires étrangères), l’ambassadeur US en poste à Sofia écrit :

« Chaque pays a sa mafia, mais en Bulgarie la mafia a un pays. »

StreetPress a contacté Tsvetelina Borislavova, pour en savoir plus sur ses liens avec Ruja Ignatova. La encore notre demande est restée sans réponse. Nous ne saurons donc pas pourquoi leur collaboration s’arrête, vraisemblablement en 2010. Aucun élément à ce jour ne laisse à penser que Tsvetelina Borislavova et Boïko Borissov sont impliqués dans le One Coin.

Ruja Ignatova déjà condamnée

2010 justement, c’est en Allemagne qu’on trouve trouve trace de la future prêtresse du One Coin. Ruja Ignatova connaît bien le pays où ses parents se sont installés quand elle avait à peine 10 ans. Elle a encore aujourd’hui un passeport allemand. Mai 2010, la presse locale de Waltenhofen, petite commune de Bavière, rapporte que Plamen Ignatov et sa fille Ruja Ignatova prennent les commandes de Gusswerks Waltenhofen, une entreprise de métallurgie en faillite.

Ils licencient 50 des 135 employés mais promettent de maintenir le volume de production de l’usine à plus de 50% de ce qu’il était avant la crise de 2008. L’un des employés interviewé par le Allgäuer Zeitung, déclare : « Le mieux serait que les employés [licenciés] reviennent ». Le père Ignatov se veut rassurant : « C’est exactement mon objectif. »

Un an et demi plus tard, l’affaire tourne court. L’entreprise fait faillite et les 85 salariés restants se retrouvent sur le carreau. Le 15 mars 2012, un quart des ex-employés manifestent devant le domicile de Plamen Ignatov et Ruja Ignatova. Pancartes et banderoles tenues à bout de bras, casquettes de métallos vissées sur la tête, ils crient leur colère. Selon les syndicats, Ruja Ignatova aurait siphonné un million d’euros des caisses de la boîte avant de couler sciemment l’entreprise. La jeune femme est un temps poursuivie pour détournement de fonds, mais le procureur local abandonne les charges contre la promesse des Ignatov de rembourser certaines parties lésées.

Ruja Ignatova n’est pas tirée d’affaire pour autant. 23 chefs d’accusations pèsent contre elle. Elle est notamment accusée d’avoir arnaqué ses fournisseurs à hauteur de 120.000 euros. À l’audience, Ruja Ignatova reconnaît les faits. Elle est condamnée à 14 mois de prison avec sursis et 18.000 € d’amende. Son père, officiellement simple « conseiller technique » de l’entreprise, écope de 12.000 € d’amende. Ils ne feront pas appel de la décision. La presse locale juge à l’époque la peine légère pour « cette jeune femme à qui [la Juge] prévoit “un avenir socialement positif” ».

Ses débuts dans les crypto-monnaies

Dès la faillite de son usine à Waltenhofen, Ruja Ignatova s’envole vers de nouveaux horizons. En 2013, elle assure la promotion d’un système de vente multi-niveaux d’une monnaie virtuelle intitulée Big Coin. Dans l’équipe, on trouve déjà plusieurs cadres du futur réseau One Coin, qu’elle lance en 2014. D’autres spécialistes des systèmes de vente multi-niveaux rejoindront rapidement l’aventure. Ainsi, parmi les tops recruteurs, on trouve Thomas E. Mcmurrain, condamné à sept ans et demi de prison en 2005 pour avoir monté une escroquerie comparable. Grâce à ce savoir-faire et à une propagande bien rodée, le succès du One Coin est quasi-immédiat.

Pour lancer sa monnaie miracle, la business-woman multiplie les voyages à l’étranger et les événements de promotion du One Coin. Des raouts gigantesques organisés sur les cinq continents qui réunissent parfois plus de 10.000 participants. Sur scène Ruja Ignatova, à la manière d’un télévangéliste assure le spectacle. John (1) a assisté depuis les coulisses à l’événement londonien du 6 février 2016. La salle de réunion sans fenêtre de l’Ibis Hôtel d’Earls Court, est pleine à craquer. Plus d’un millier d’investisseurs potentiels se serrent sur des sièges aux pattes dorées, matelassés de rouge.

Ruja Ignatova « est comme toujours planquée avant que n’arrive son tour ». En coulisses, ses régisseurs personnels sont à la manœuvre. Les consignes sont précises. Tout est pensé, du son jusqu’à la lumière, pour la mettre en valeur. Quelques minutes avant de monter sur scène, la « déesse » fait son apparition en coulisse, encadrée par des gardes du corps vêtus de noir. Sur scène, le chauffeur de salle s’époumone :

« She is the face of One Coin, founder of the company, the one and only… Ruja Ignatova ! »

Tandis que les hauts-parleurs crachent « Crazy in Love » de Beyoncé, le public se lève comme un seul homme. Moulée dans une robe noire, les yeux et la bouche lourdement maquillés, Ruja Ignatova s’avance face au public. Standing ovation. Ce jour là, « Ruja vit la hype à fond », commente un témoin. « Elle sait tout ce qu’elle représente ». L’oratrice conclut d’une promesse, appuyée d’un clin d’œil :

« Cette année nous allons rendre One Coin visible dans le monde de la finance. »

Ruja Ignatova sait aussi choyer les « leaders » de son réseau. Quelques jours après son show, c’est au Four Seasons, palace de la capitale anglaise, qu’elle reçoit, en petit comité cette fois. Une grande table nichée entre les colonnes en marbre et le piano à queue accueille une vingtaine de cadres du réseau, nous raconte un témoin :

« Une secrétaire personnelle très bien habillée la suit de près. Elle est là pour offrir des cadeaux à sa cour, qui l’appelle ‘crypto-queen’ »

Elle distribue des packs aux sept recruteurs invités les « plus méritants ». Des lots de One Coins d’une valeur faciale de 100.000 € chacun :

« Bien entendu, personne ne la contredit. Tout le monde est hypnotisé par le personnage. Ils sont aveuglés par l’argent qui semble couler dans leurs poches. »

La veille au soir, elle rencontrait une autre équipe :

« Les différentes teams [de recruteurs] ne se mélangent pas. »

Une vie au paradis… fiscal

Officiellement, depuis les débuts de One Coin, Ruja Ignatova est domiciliée à Dubaï, la plus célèbre et la plus grande ville des Émirats Arabes Unis. Détail non négligeable, le traité permettant l’extradition des suspects entre les Émirats et l’Union européenne est encore coincé dans les rouages des parlements nationaux.

Les comptes et sociétés dirigés par Ruja Ignatova se cachent aussi dans des paradis fiscaux. Après plusieurs mois d’enquête, nous avons découvert de nombreux comptes en banque ou sociétés domiciliés en Bulgarie, mais aussi au Bélize, à Gibraltar, à Malte, à l’Île de Man ou encore aux Émirats Arabes Unis. Hommes de paille à la tête de coquilles vides, changement de coordonnées et de responsables à un rythme effréné, transferts d’actions d’un bout à l’autre de la planète, cessation d’activité sans préavis… Tout est mis en place pour brouiller les pistes.

Petit exemple : le 27 mars 2014 une boîte de consulting est inscrite au registre des sociétés de Gibraltar. Elle change de nom en mai, puis à nouveau en août pour devenir Onecoin Limited. C’est cette entreprise qui sert notamment au réseau pour gérer les litiges juridiques, porter plainte ou indemniser certaines victimes, comme StreetPress vous le racontait ici.

À Gibraltar, certaines données des entreprises sont accessibles exclusivement aux personnes en affaires dans le pays. StreetPress doit ruser avec l’aide de blogueurs anti One Coin pour récupérer ces documents. Entre sa création et le mois de mai 2016, Onecoin Limited change au moins une fois de propriétaire, deux fois d’adresse, deux fois d’administrateur et deux fois de directeur. Pendant des mois, ce « directeur » est une autre entreprise : Pegaron Invest, elle-même propriété de Veska Ignatov.

En 2016, la mère et la fille Ignatova semblent vouloir couper tout lien administratif avec le réseau One Coin, en se séparant des sociétés clés. Onecoin Limited n’échappe pas au grand ménage, et Veska Ignatov signe à l’été 2016 les documents nécessaires à la radiation de Onecoin Limited du registre des sociétés de Gibraltar. À partir de ce moment, son nom n’apparaîtra plus sur aucun document.

Une entreprise prend alors la main sur le réseau. C’est elle qui sert désormais à mener les procédures juridiques. Son nom : One Coin Ltd (à ne pas confondre avec feu Onecoin Limited de Gibraltar). L’entreprise est enregistrée à Ras Al Khalmah, l’un des paradis fiscaux les plus opaques de la planète. Grâce à des documents internes, nous avons confirmé son numéro d’immatriculation au registre des entreprises : 20140882. Difficile d’en savoir plus. Les services de l’émir n’ont jamais donné suite à nos sollicitations et aucune donnée n’est publique. Pas même le nom de ses actionnaires… Impossible, donc, de relier Ruja Ignatova et One Coin Ltd.

Les lieutenants

« Je ne pense pas que Ruja avait les compétences pour monter un système si compliqué », commente un ancien du réseau One Coin. Dès la genèse, elle se serait entourée de professionnels du secteur. StreetPress s’est mis à la recherche de personnes ayant pris part aux premiers temps de l’arnaque.

Ruja Ignatova et ses lieutenants. / Crédits : Jocelyn Collages

Christopher Stone est un petit investisseur de la première heure. En 2014 il investit quelques 6.000 euros dans cette monnaie miracle. Et à l’époque, il n’entend effectivement que peu parler de Ruja Ignatova. Expatrié états-unien à Bangkok, il fait cette année là une rencontre dont il ne mesure pas la portée : celle de Juha Parhiala. L’homme inonde alors Facebook d’alléchantes offres de vente de One Coin. Il se lie d’amitié avec Christopher, et lui demande un coup de main pour gérer ses « prospects » étrangers en visite à Bangkok :

« Lorsque des clients potentiels venaient pour affaires, Juha me laissait sa carte bancaire. Ce n’était pas un problème de dépenser plusieurs milliers de dollars pour les divertir. »

Une fois les prospects partis, Christopher et Juha se retrouvent aussi pour des beuveries grande classe, dans lesquels les accompagne parfois un certain Sebastian Greenwood. Les deux hommes, amis et associés, se présentent comme les « master distributeur », en clair les deux recruteurs les plus haut placés dans la pyramide. Selon plusieurs témoins, ces deux hommes beaucoup plus discrets que la boss officielle jouent un rôle clef dans l’empire One Coin. Ainsi jusqu’à fin 2015, c’est Sebastian Greenwood qui signe personnellement, au nom de One Coin, les courriers de propagande envoyés à l’ensemble des membres du réseau. Et quand Ruja Ignatova doit traiter un dossier sensible, comme lorsqu’elle répond par mail aux investisseurs mécontents qui réclament une indemnisation, elle prend soin de toujours le laisser en copie.

Ruja Ignatova et Sebastian Greenwood se connaissent au moins depuis 2013. Ils ont tous deux participé à l’aventure Big Coin. Selon une source interne à l’organisation qui les a fréquentés, « c’est claire que, dans la relation entre Ruja et Sebastian, c’est lui qui est le dominant » :

« Je ne sais pas si Sebastien est concrètement le boss de Ruja, mais il lui en impose. »

Je ne serais rien sans toi

En janvier 2016, Juha Parhiala se rend à Dubaï pour un séminaire de promotion de plusieurs jours, réservé à une petite brochette de « top leaders » qui l’accompagnent jusqu’aux locaux émiratis de One Coin. L’un d’entre eux raconte à StreetPress les coulisses de ce voyage :

« Juha se vantait allègrement. Le plus souvent, il exhibait ses factures de plus de 30.000 € claqués la nuit précédente dans les boîtes du centre-ville. »

À plusieurs reprises, Juha Parhiala raconte à ses ouailles la genèse de One Coin. « Il nous a dit clairement qu’il avait mis en place la totalité du système [de vente multi-niveau] de One Coin », continue cette source. « “I’m the main guy here”, répétait Juha. »

« Les créateurs de One Coin sont Ruja Ignatova et Sebastian Greenwood », nuance Juha Parhiala dans un mail envoyé à StreetPress. Ces derniers l’auraient recruté uniquement pour « construire le réseau ». Une activité bénévole, assure-t-il :

« Ma rémunération venait des commissions liées aux ventes que je faisais pour développer le réseau. J’étais le mieux payé du secteur grâce à mon talent de vendeur et de recruteur. »

Selon lui, Sebastian Greenwood supervise les recruteurs pour le compte de Ruja Ignatova qui contrôle l’entreprise et en tire l’essentiel des profits.

La discrétion des deux lieutenants semble pour le moment leur permettre de passer sous les radars des autorités, contrairement à Ruja Ignatova, talonnée par la justice. Les enquêteurs bulgares et allemands seraient à sa recherche, et les indiens ont déjà émis un mandat d’arrêt à son encontre. Les demandes de procédures transmises à Europol pourrait faire tomber Ruja Ignatova et l’organisation One Coin toute entière. Quelques jours après les perquisitions menées à Sofia les 17 et 18 janvier 2018 ,dont StreetPress vous parlait ici, One Coin s’est fendu d’un communiqué de presse officiel :

« À cause de l’enquête en cours, l’entreprise One Coin et ses partenaires font face à d’incommensurables pertes financières. »

Le réseau criminel international est au bord du gouffre :

« La confiscation de notre équipement technologique [les serveurs saisis lors des perquisitions] pourrait très bien causer notre faillite. »

/ Crédits : Jocelyn Collages

(1) Certains prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des victimes de One Coin qui s’inquiètent des possibles représailles de l’organisation.