20/01/2026

« C’est un populiste prêt à toutes les démagogies »

Charles Alloncle, le ciottiste arriviste qui veut se faire l’audiovisuel public

Par Nathalie Gathié

Depuis novembre 2025, le député d’extrême droite Charles-Henri Alloncle attaque l’audiovisuel public dans la commission parlementaire où il est rapporteur. Un moyen de briller auprès des médias du groupe Bolloré et de ses chefs Ciotti et Bardella.

Heureux comme Charles Alloncle dans son costume de rapporteur ! Personnage principal de la mascarade d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public qui se joue à l’Assemblée nationale depuis le 27 novembre 2025, le député d’extrême droite jubile. Après trois semaines de pause, les travaux de cette commission dégainée par l’UDR d’Éric Ciotti pour accélérer la bataille culturelle de la fafosphère contre les médias publics reprennent ce 20 janvier. Le trentenaire peut de nouveau faire joujou avec les « gauchistes », « wokistes » et autres méchants en « istes » qui saturent les antennes. C’est qu’elle lui a semblé longue à Charles-Henri — son prénom à l’état civil — cette trêve sans tête de gondole de France Télévisions ou de Radio France à cuisiner. Lui qui brillait par son insignifiance dans l’hémicycle depuis son élection en juin 2024 imprime enfin les rétines.

Marionnette à la botte des partisans de la privatisation des chaînes et des radios publiques, ce fils d’un préfet encore en exercice a conquis sans peine les médias de sa radicale chapelle. L’élu de l’Hérault (34) est partout. Alloncle par-ci, Charles par-là ! « Cette nouvelle notoriété le grise », s’amuse un plumitif de l’hebdo « Valeurs actuelles », où il a pages ouvertes pour flinguer « la gabegie budgétaire de France Télé », seriner que « les Français n’acceptent plus qu’une caste de journalistes, payée par leurs impôts, leur dicte quoi penser » ou, variation sur le même réquisitoire, pourfendre « l’idéologie progressiste à l’œuvre sur France Inter ». Sur le grand manège des popotes médiatiques ultra-réacs, le diplômé d’HEC et de Sciences Po attrape tous les pompons. Et au micro de Radio Courtoisie ou de Sud Radio, dans les colonnes de « Boulevard Voltaire » ou de « Frontières », il lâche boules puantes et fake news.

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À l’en croire, FranceTV claquerait chaque jour 126.000 euros en frais de cocktail. Tu parles Charles, c’est pipeau ! À l’écouter, la direction de France Télévisions aurait fait pression sur la Cour des comptes afin qu’elle diffère la remise d’un rapport sévère sur la gestion du groupe et permette ainsi la réélection en mai 2025 de Delphine Ernotte à la présidence. Caramba, c’est encore faux ! Joint par StreetPress, le blondinet aux allures d’enfant de choeur maintient « cette info » et certifie que « nombre de directeurs de journaux parisiens pourraient la confirmer ». De toute façon, qu’importe les recoupements pourvu qu’il ait la bénédiction de son camp.

La galaxie Bolloré, comprendre « JDD », « JDNews », Europe 1 et autres, lui tresse en effet des louanges. Comment ne pas être en communion avec un homme qui prêche dans le FigaroTV qu’avec « le budget total de l’audiovisuel public » (4 milliards par an), l’État « pourrait sauver » à peu près « 6.000 églises menacées de disparition partout en France » ? Pascal Praud, vitrine supposément journalistique de CNews, a salué sur Europe 1 à grand renfort de trémolos le « courage d’un homme seul capable d’affronter le système ».

Une « armée de l’ombre »

Seul, Charles Alloncle ? Ça se discute ! Pour mener ce qu’il appelle son « opération vérité » sur des rédactions coupables d’attenter au pluralisme, le député de Camargue s’appuie sur des troupes savamment organisées. En témoigne une mécanique bien huilée : balancer un scud au conditionnel dans une gazette faf amie, s’assurer que les agités des réseaux matraquent l’accusation et relancer la polémique en commission en arguant que « les Français ont le droit de savoir ».

Avant d’interroger les journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen soupçonnés de rouler pour le PS, le rapporteur et sa meute numérique s’étaient répandus ad nauseam sur la vidéo montée par journal d’extrême droite « L’Incorrect » afin d’attester des connivences socialistes du duo. « Pendant les débats, Charles Alloncle a les yeux rivés sur un document Word partagé qui l’alimente en infos, questions et relances en temps réel. Bref, ses basses œuvres sont permises par une armée de l’ombre très réactive », s’émeut le député Modem Erwan Balanant. Les mêmes supplétifs répercutent en live sur les réseaux questions du rapporteur et réponses souvent tronquées des personnes auditionnées.

Des manips qui ont fini par agacer la présidente de l’Assemblée nationale. « Il faut essayer de garder le maximum de dignité […] Il en va de la crédibilité des travaux parlementaires », a tonné Yaël Braun-Pivet le 17 décembre. Même exaspération dans les rangs des élus membres de cette farce aux allures de tribunal politique. « C’est un McCarthy au rabais », gifle la socialiste Ayda Hadizadeh, en référence au sénateur américain anticommuniste des années 1950. « Un homme qui ne fait même pas semblant d’être impartial. Il m’apparaît comme un apôtre de la post-vérité qui confond liberté d’expression et droit de réviser le réel », ajoute l’élu écolo Jérémie Iordanoff.

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Réunie en bureau ce 6 janvier, la commission présidée par le terne député Modem Jérémie Patrier-Leitus a édicté de nouvelles règles censées calmer les ardeurs du bouillant rapporteur. À compter de la reprise des travaux — qui verra défiler des figures influentes telles les DG des sociétés de production audiovisuelle Mediawan ou Banijay et des journalistes stars comme Nicolas Demorand, Laurent Delahousse ou Léa Salamé —, plus de « communication sur les réseaux sociaux pendant les auditions » et « ⁠un engagement de discrétion des expressions dans les médias ».

Pas sûr que ces avertissements, que l’intéressé qualifie « d’entraves à l’indépendance de ses travaux », suffisent. Ce même 6 janvier, Nagui, animateur-producteur de « N’oubliez pas les paroles » et de « Taratata », a annoncé son intention de poursuivre Alloncle en justice. Selon une méthode désormais éprouvée, le député s’était le 21 décembre épanché dans « Les Incorrectibles », émission 100 % faf animée sur YouTube par Éric Morillot :

« Je pense, je vais parler au conditionnel, que Nagui est la personne, sur les dix dernières années, qui s’est le plus enrichie sur l’argent public, devant n’importe quel patron d’entreprise publique, devant n’importe quel ministre ou président de la République. »

Le conseiller spécial de Marine Le Pen lui a fait la cour

Devant les scrupules, Charles Alloncle ne recule pas. Et prouve que la bonne éducation ne fait pas tout. Né à Nancy (54) en 1993, quand Philip, son haut fonctionnaire de papa officiait comme sous-préfet, Charles-Henri a connu l’enfance nomade et néanmoins dorée des rejetons de serviteurs de l’État. Déménagements fréquents au gré des affectations paternelles avant une installation plus durable dans les Yvelines. Au lycée Saint-Jean Hulst de Versailles (78), il se pâme pour Sarkozy et crée un groupe de soutien à sa gloire. Idem à Sciences Po, où il rafle la présidence de la section UMP. Dans le journal de l’école, un étudiant le compare alors à « un chef de meute » : un néo-conservateur allergique au progressisme depuis un séjour dans la fac californienne de Berkeley en 2013. « J’ai vu là-bas ce qui allait contaminer l’université française. Des enseignements militants se prétendant scientifiques sur le genre, la diversité, le racisme systémique et l’anticapitalisme », confiera-t-il en 2024 au magazine « Frontières ».

À StreetPress, il glisse opportunément « avoir été captivé, quoiqu’en désaccord, par les cours de l’économiste de gauche, Emmanuel Saez, figure de Berkeley. Quand j’y étais, Gabriel Zucman, chantre de la taxation des plus riches, était même prof assistant ». Manifestement, les leçons des deux Français n’ont pas infusé.

À son retour, l’insatiable étudiant, également inscrit à HEC, s’empare de la section UMP grandes écoles. Son hyperactivité tape dans l’œil du staff de Sarko qui l’enrôle. Lors de la primaire de la droite de 2016, il s’impose comme chef des Jeunes avec Nico. Mais en 2018, patatras, il échoue à prendre les rênes des Jeunesses LR malgré le soutien des cathos tradis de Sens commun — depuis devenu le mini-parti de Marion Maréchal Le Pen. Les liens noués avec l’identitaire Érik Tegner, directeur de « Frontières », et avec le pieux François-Xavier Bellamy, futur eurodéputé LR très « RN compatible », ne l’empêchent pas d’accuser le coup. « C’est à ce moment-là qu’il a basculé à la droite de la droite », diagnostique un élu LR.

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En 2020 sous la houlette du Crédit agricole, le premier de la classe s’essaie au business et co-fonde Blank, une banque en ligne dédiée aux artisans et auto-entrepreneurs. L’affaire décolle. Et l’ambitieux le fait savoir dans la presse pro où il se la joue petit prince de la fintech. Alors quand en 2023, Jordan Bardella veut étoffer son carnet d’adresses dans les cercles éco, c’est dans les bras du droitard start-upper qu’il tombe. « Nous nous sommes découvert une convergence idéologique. Je lui ai dit que s’il avait, un jour, besoin de moi, je ne me défilerai pas », déclare alors le cauchemar de l’audiovisuel public au « Point ».

Macron et la dissolution accélèrent le processus. Charles Alloncle n’a certes pas cédé aux avances de Philippe Olivier, conseiller spécial de Marine Le Pen, qui le pressait de se présenter sous les couleurs du RN lors des dernières législatives mais en battant pavillon ciottiste, il a rejoint la famille. Dans l’Hérault où il a été élu sans forcer tant Patrick Vignal, député macroniste sortant était démonétisé, « on l’appelle le furoncle », racontent ses opposants. Le surnom aurait inspiré « un petit malin », enchaînent-ils :

« Pendant la campagne de juin 2024, il a détourné ses affiches en écrivant des “Führoncle” majuscules au-dessus de son visage. Inutile de parler allemand pour capter la référence ! »

Des collab’ issus de mouvements catholiques intégristes

Des coups de griffe qui ne l’atteignent pas. Au Palais Bourbon, il a tranquillou recruté des collaborateurs passés par l’UNI et les Scouts d’Europe — pépinières de l’extrême droite — mais aussi par l’association Ichtus, qui vise « à la renaissance d’une France chrétienne et forte ». De cette structure, « je ne savais rien », assure-t-il :

« De plus, je me suis séparé de l’attachée parlementaire concernée. »

En 2025, le média « Les Jours » révèle qu’il compte parmi les administrateurs d’un groupe Facebook au racisme échevelé, il jure là encore tout ignorer de cette affaire. Il a en revanche honoré tout sourire en octobre dernier l’invitation de la section montpelliéraine La Cocarde étudiante, afin d’échanger sur « les campus trop souvent livrés à l’uniformisation idéologique, à la censure et à la pression de l’extrême gauche ».

Tout à sa volonté d’exister, celui qui « se verrait sans rire ministre des Finances de Jordan Bardella », raille Patrick Vignal, « carbure à l’opportunisme », ponctue l’élu écolo, Benoît Biteau, membre comme lui de la Commission des affaires économiques. Le député vert détaille :

« Les rares fois où cet absentéiste notoire siège à nos côtés, il débite le catéchisme libéral de son camp et basta. C’est un populiste prêt à toutes les démagogies. »

Cet automne, Charles Alloncle était prêt à endosser le costume de rapporteur d’une commission d’enquête parlementaire sur le coût de l’immigration mais le groupe UDR a in extremis jugé plus « porteuse » la croisade contre l’audiovisuel public. En juillet, dans « Valeurs actuelles », le ciottiste piaffait à l’idée de pulvériser « la logique immigrationniste qui nous gouverne » mais il a sans ciller changé son fusil d’épaule. La télé publique dans son viseur, il renvoie à « leurs spéculations » ceux qui le taxent de « fossoyeur des médias publics ». « Je veux soigner ce grand corps malade, pas l’achever. » Ce que Charles Alloncle entend doper sans ambiguité, c’est sa carrière. Et quand il promet « n’avoir aucun dessein politique particulier », même ses amis d’extrême-droite s’esclaffent.

Illustration de Une par Timothée Moreau.