23/01/2026

Les tentes auraient été aspergées d’une substance inflammable

Un campement incendié à Paris : un réfugié gravement brûlé, deux autres blessés

Par Audrey Parmentier

Muhammed, réfugié en France depuis un an, a été gravement brûlé, avec deux autres hommes, lors d’un incendie sur le campement Delphine Seyrig, dans le XIXe arrondissement de Paris. Criminel ou non, cela illustre le manque de solutions d'hébergement.

Sac à dos et veste bleu roi, Abdul (1), 26 ans, revient du commissariat, la mine défaite. « Notre plainte a été rejetée, on n’a pas compris pourquoi », lâche l’Afghan, ce 22 janvier. Il s’est rendu au poste de police avec deux amis pour signaler l’incendie qui a ravagé, dans la nuit de dimanche 18 à lundi 19 janvier, le campement Delphine Seyrig, dans le XIXe arrondissement de Paris, où il vivait. Celui qui vit à la rue depuis deux ans rembobine :

« Entre 1 h 30 et 2 heures, j’ai vu plusieurs tentes, dont la mienne, prendre feu. Mes amis, encore endormis, essayaient de sortir comme ils pouvaient. J’ai eu très peur. »

Abdul rentrait d’une soirée au bar où il avait suivi la finale de la Coupe d’Afrique des nations. « Si j’étais arrivé deux minutes plus tôt dans la tente, je ne serais peut-être plus là », sourit-il, tristement. Sur le téléphone de Laura (1), bénévole depuis trois ans au sein d’un collectif de maraude, défilent des photos de carcasses de tentes et de lambeaux de tissus calcinés. Au sol, quelques fragments de papiers administratifs subsistent. « Les flammes sont montées jusqu’au pont. Trois tentes ont été détruites ! », commente-t-elle en zoomant sur son écran.

Le campement compte une trentaine de tentes, allant parfois jusqu’à trois personnes dedans, qui sont majoritairement des hommes afghans et soudanais. Selon l’association Médecins du Monde, trois personnes ont été blessées et évacuées en ambulance vers les urgences. Ce 22 janvier, seul Muhammed (1) reste hospitalisé. « C’est un blessé grave. Il est pris en charge par le service des grands brûlés de l’hôpital Saint-Louis. On s’oriente vers une hospitalisation longue », précise Paul Alauzy, coordinateur à Médecins du Monde.

Des mains et des pieds bandés

Malgré son statut de réfugié accepté début 2025, Muhammed dort dehors depuis deux ans. « L’État a supprimé 6.500 places pour demandeurs d’asile en 2025, et prévoit d’en retirer encore 1.500 avec ce budget », s’insurge Nathan Lequeux, coordinateur de l’antenne parisienne d’Utopia 56. Une injustice que Laura, bénévole, ne peut accepter :

« Il a traversé la moitié du monde pour être protégé et se retrouve brûlé sur un trottoir ! »

Hospitalisé un mois minimum, Muhammed devait commencer un nouvel emploi, selon son ami Abdul. « Je lui rends visite deux fois par jour. Au début, il ne pouvait plus parler, mais aujourd’hui, il a prononcé quelques mots. » Lorsqu’il n’est pas à son chevet, Abdul accompagne son autre ami, Milad (1), hospitalisé deux jours, à ses rendez-vous médicaux :

« Ses mains et ses pieds sont bandés. Son visage est couvert de cloques. »

Des traces d’hydrocarbures

Pour l’instant, la cause de l’incendie reste inconnue. « Ça a été très vite », soupire Abdul, dont la tente avait déjà été carbonisée en 2024. Une enquête est en cours d’après les informations recueillies par Utopia 56. « Les policiers s’en fichent si ce n’est pas dans un appartement. À Saint-Ouen, un campement d’une trentaine de personnes avait été détruit par un cocktail molotov en décembre 2025. Aucune enquête n’a suivi », s’agace un travailleur social souhaitant garder l’anonymat.

Selon les éléments en sa possession, l’incendie au campement Delphine Seyrig présenterait tous les signes d’un acte malveillant. « D’après les habitants du campement, quelqu’un aurait aspergé les tentes d’une substance inflammable avant d’y mettre le feu. Les pompiers auraient retrouvé des traces d’hydrocarbures », énumère-t-il. Les motivations restent encore floues.

Extrême précarité

Parmi les victimes de l’incendie au campement Delphine Seyrig, quatre personnes ont pu bénéficier d’un hébergement temporaire pendant cinq jours. « L’État a validé ces logements provisoires et nous veillerons à ce qu’ils soient pérennisés. Sinon, la ville prendra le relais. Quant à celui qui est encore hospitalisé, un hébergement lui sera garanti à sa sortie » de l’hôpital, assure le travailleur social. Si elle salue cette initiative, Laura s’interroge :

« Faut-il attendre que des personnes brûlent pour leur proposer un hébergement ? »

Abdul refuse de retourner dormir dehors. « Tant que les débris ne sont pas nettoyés [encore présents le 23 janvier, ndlr], je n’ai même pas la place de me réinstaller à Delphine Seyrig », déplore celui dont la demande d’asile a été refusée en 2025.

À LIRE AUSSI (en 2022) : À Paris, l’errance des exilés afghans

Mais au-delà des situations individuelles, cet incendie révèle l’extrême précarité des personnes contraintes de survivre sur les campements. « Pour se réchauffer, elles allument des braseros s’exposant à des accidents graves. S’y ajoutent des branchements dangereux ou la malveillance de certaines personnes », insiste le travailleur social, qui recense une vingtaine d’incendies sur des campements parisiens ces six derniers mois. Ni la préfecture ni la mairie de Paris n’ont répondu à StreetPress.

De son côté, Utopia 56 réclame une mise à l’abri d’urgence, dénonçant un plan grand froid « ridicule et largement insuffisant ». En attendant, Muhammed passe une nouvelle nuit à l’hôpital, devenu malgré lui le symbole de l’incurie des autorités face aux vies laissées à la rue.

(1) Les prénoms ont été modifiés.

Illustration de la Une par Caroline Varon.