06/02/2026

« Il était témoin des violences commises sur les Palestiniens »

Deux militants français détenus et menacés d’expulsion par l’armée israélienne en Cisjordanie

Par Sofia Goudjil

Deux militants français d’International Solidarity Movement sont actuellement détenus et menacés d’expulsion. Ils étaient venus aider les familles palestiniennes victimes du harcèlement des colonies israéliennes sur leurs terres en Cisjordanie.

La scène captée par la vidéosurveillance dure moins d’une minute. À plus de 3.000 kilomètres de la France, trois militants de l’International Solidarity Movement (ISM) sont escortés aux abords d’une propriété où un camion militaire et une jeep stationnent. Quatre soldats israéliens armés les encerclent alors qu’ils sont assis sur le sol. Sur ces images, prises lors d’un raid le 1er février au matin, à l’est de Ramallah en Cisjordanie, figurent notamment deux ressortissants français âgés d’une vingtaine d’années. Camille (1), originaire de Savoie, et Théo (2), de Champagne-Ardenne. La nationalité du troisième militant n’a pas été communiquée.

Ils s’étaient rendus en Cisjordanie quelques semaines auparavant avec l’ISM, une organisation palestinienne qui met en place une résistance non violente avec des observateurs étrangers bénévoles dans les territoires occupés par Israël. Les trois militants ont tenté d’apporter leur soutien aux familles Abu Najeh et Abu Hamam, deux foyers palestiniens « qui subissent des attaques de colons et des raids de l’armée depuis plus d’un an », selon Mia, responsable de la communication de l’ISM. En Cisjordanie, environ 500.000 Israéliens résident dans des colonies illégales au regard du droit international au milieu d’une population de trois millions de Palestiniens.

Des proches dans l’attente

« Nous n’avons pas vraiment de nouvelles », souffle Antoine (2), le porte-parole du collectif de soutien qui s’est créé à la suite de l’arrestation de Camille. Les informations communiquées aux familles se font par l’intermédiaire d’un avocat de l’ISM, les forces israéliennes n’ont fait aucune communication officielle sur l’arrestation des militants en dehors de posts sur les réseaux sociaux de figures du gouvernement.

À LIRE AUSSI (en 2025) : « Tous résistants », le groupe islamophobe qui veut « criminaliser » tous les soutiens de la Palestine

Le 2 février, le collectif a organisé un rassemblement à Chambéry (73) qui a réuni une centaine de personnes pour appeler à la libération des militants et rappeler leur soutien à la cause palestinienne. Les deux militants français sont détenus au centre de détention Ben Gourion à Tel-Aviv et sont menacés d’être expulsés ce 6 février.

Si un des proches de Camille tient à rappeler que la nationalité française apporte un statut supplémentaire pour sa protection à celui des Palestiniens régulièrement emprisonnés, il reste inquiet :

« Ce qu’elle peut vivre peut avoir des conséquences traumatiques. »

Les mêmes craintes sont partagées par Lina (2), l’amie de Théo. Ce militant de 28 ans a été arrêté aux côtés de Camille : « Nous n’avons aucune nouvelle sur les conditions de détention », assène Lina. À Forcalquier (04), un autre rassemblement de soutien aux deux militants emprisonnés s’est organisé le 4 février et a réuni une cinquantaine de personnes.

Max (2), un volontaire français de l’ISM a été bénévole durant un mois dans les familles Abu Hamam et Abu Najeh, que Camille et Théo ont côtoyées. Il est rentré en France en janvier, à la fin de son visa. Il détaille le « harcèlement » et les « violences quotidiennes » vécues par les Palestiniens sur place. Il rapporte notamment des tentatives de vol de bétail, un départ de feu provoqué au pied des habitations et des jets de pierres en direction des maisons durant son séjour. Il assène :

« Les colons ont tous les droits. »

Pour Lina, cette situation et l’arrestation de son ami Théo sont choquantes : « Ça me révolte, il ne faisait rien à part être témoin des violences commises sur les Palestiniens. C’est une énorme injustice, il n’y a pas de raison de se faire emprisonner pour ça. »

D’après Mia, la responsable communication de l’ISM, les attaques dans la région se sont intensifiées depuis l’offensive du Hamas le 7 octobre 2023. « C’est une escalade continue », dit-elle. D’autant que le territoire où se trouvent les deux familles serait « un secteur réellement stratégique ». Mia affirme que « si l’État israélien parvient à chasser les Palestiniens de cette zone », ils pourraient « établir une ligne continue de colonies s’étendant jusqu’à la vallée du Jourdain », une région de Cisjordanie très fertile et riche en eau, où cette ressource est très contrôlée. Selon le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU, quelque 3.000 Palestiniens issus de communautés bédouines ont été contraints de quitter leurs maisons depuis octobre 2023.

Des réactions politiques

Sur Facebook, Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale et figure de l’extrême droite israélienne, s’est vanté de l’arrestation des deux activistes. Ce dirigeant du parti d’extrême droite Force juive — inculpé plus de 50 fois dans sa jeunesse pour incitation à la violence ou pour des discours de haine, condamné en 2007 pour soutien à un groupe terroriste et incitation au racisme — les a qualifiés « d’anarchistes qui ont enfreint une directive du commandement militaire et s’en sont pris aux soldats de Tsahal ». Sans détailler davantage les faits, il a ajouté :

« Ils ont été arrêtés et ils seront expulsés. »

L’arrestation de Camille et de Théo a pu se faire car les militants se trouvaient sur une CMZ : une « closed military zone ». Un territoire dont l’accès est strictement interdit aux civils, sauf autorisation spéciale. Selon ISM, la création de cette zone militaire a eu lieu en même temps que leur arrestation. Sans notification au préalable, les activistes n’ont pas eu la possibilité de quitter la zone.

Selon des sources diplomatiques, le ministère des Affaires étrangères a été informé de ces arrestations. Le Quai d’Orsay serait en contact étroit avec les autorités israéliennes « pour s’assurer que leurs droits soient respectés » dans le cadre de l’exercice de la protection consulaire.

Jean-François Coulomme, député de la quatrième circonscription de la Savoie d’où est originaire Camille, a apporté son soutien à l’activiste sur les réseaux. « Son enlèvement nous inquiète au plus haut point et nous montre que nous ne sommes pas en sécurité même hors des frontières officielles d’Israël », a déclaré à StreetPress le député du groupe La France insoumise. Pour lui, les réponses politiques ne sont pas à la hauteur de l’arrestation de Camille et de la situation gravissime en Palestine : « Il faut que la France suspende immédiatement tout rapport de coopération jusqu’à ce que cessent les massacres. » Les proches de Camille, solidaires de son engagement en Cisjordanie, concluent :

« Elle n’aurait pas eu à faire ce choix s’il n’y avait pas eu la colonisation de la Palestine. »

(1) Il s’agit d’un prénom d’emprunt.

(2) Les prénoms ont été modifiés.

Contacté par StreetPress, le ministère des Affaires étrangères israélien n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Illustration de la Une par Mila Siroit.