11/02/2026

Le dernier épisode de notre enquête en trois parties

Scandale Ages & Vie : dans les colocations pour personnes âgées, des salariés avec un casier, des vols et du travail « dissimulé »

Par Laurence Delleur

De nombreuses salariées se plaignent des conditions de travail chez Ages & Vie et sont licenciées du jour au lendemain tandis que leur directrice générale, au comportement contesté, est maintenue pourtant en poste par Clariane.

Besançon (25), décembre 2023 — Une lettre anonyme arrive ce matin-là à l’accueil du siège de la société bisontine. Elle est signée d’un mystérieux « collectif de salariés Ages & Vie ». Ce courrier, dont StreetPress a obtenu une copie, a « vocation d’alerte ». Adressé également à la directrice générale de Clariane et à l’Inspection du travail, il dénonce « le climat délétère », « de tension, de stress et d’angoisse » « subi par tous depuis l’arrivée » en juillet 2023 de Catherine Jeantet, la directrice générale d’Ages & Vie.

Depuis 2008, cette société fait de l’habitat partagé pour personnes âgées dans des zones rurales. À mi-chemin entre le domicile et la maison de retraite, les pensionnaires vivent dans deux maisons de huit chambres chacune implantées dans le centre du bourg, avec la promesse d’une prise en charge sept jours sur sept par des auxiliaires de vie, dont deux vivent à l’étage.

En décembre 2023, une lettre anonyme signée par le « collectif de salariés Ages & Vie » dénonce « le climat délétère » dans la société depuis l'arrivée de Catherine Jeantet, directrice générale d'Ages & Vie. / Crédits : DR

Mais au siège, les critiques sont accablantes pour la nouvelle DG : « management par la peur », « répréhensif et infantilisant », « acharnement et harcèlement constants ». Les salariés se disent être « submergés de mails, de [processus] faits et défaits à longueur de temps », « désorganisés et mis en tension à dessein ».

Selon nos informations, une enquête interne a été menée par Clariane, inquiète des dérapages de sa directrice et des répercussions sur l’image du groupe, qui a refusé de s’exprimer à ce sujet. Il a souligné en revanche qu’elle était, au moment de son recrutement, « une professionnelle du secteur expérimentée et reconnue ».

Si elle est toujours en place, plusieurs salariés du siège décrits par le collectif comme étant des « collaborateurs engagés et fidèles à l’entreprise » ont été « mis dehors » depuis son arrivée. Le troisième volet de cette enquête de StreetPress interroge les conditions de travail du personnel, en grande majorité des femmes, ainsi que le sort réservé à celles qui osent critiquer les méthodes décriées de la société. Nos révélations posent également des questions sur certains profils embauchés qui sont au contact de personnes âgées en situation de dépendance. Comme nous l’avons raconté dans nos autres épisodes, Clariane souhaiterait d’ailleurs vendre Ages & Vie, selon plusieurs sources. Une information que le groupe coté en bourse a refusé de commenter.

Depuis plus de trois ans, la journaliste Laurence Delleur enquête sur la société Ages & Vie, propriété du groupe Clariane (anciennement Korian), qui propose des colocations à des personnes âgées dans leurs communes. Une solution théoriquement préférable à l’Ehpad, davantage à taille humaine. Laurence Delleur a notamment réalisé un documentaire sur Arte intitulé « Hold-up sur les vieux » en 2024 ainsi que des articles pour la « Revue XXI ».

Alertée à la suite de ces premières publications par d’autres informateurs, elle a décidé de poursuivre son enquête pendant quatre mois pour StreetPress sur les travers de la société. Ce qu’elle a découvert est édifiant : les manœuvres d’Ages & Vie auprès des mairies, ses maltraitances envers les résidents et les conditions infernales de travail pour ses salariés. Elle a interrogé plus de 90 maires, 50 départements, 30 familles et pensionnaires ainsi qu’une trentaine de salariés ou ex-salariés de la filiale de Clariane, qui ont accepté de parler, y compris parfois en leur nom, tant la situation leur paraît dramatique, et a récolté plusieurs documents internes et confidentiels inédits.

Quatre ans après l’affaire Orpea, rien ne semble vraiment avoir changé du côté des structures accueillant les personnes âgées.

StreetPress publie son enquête en trois parties sur le scandale Ages & Vie :

Épisode 1 : Scandale Ages & Vie : derrière les colocations rêvées pour personnes âgées, des maltraitances envers les résidents

Épisode 2 : Scandale Ages & Vie, colocations pour personnes âgées : des centaines de maires laissés sur le carreau

Épisode 3 : Scandale Ages & Vie : dans les colocations pour personnes âgées, des salariés avec un casier, des vols et du travail « dissimulé »

Des salariées en souffrance

Sur le papier, les auxiliaires de vie employées par Ages & Vie exercent sur un seul lieu de travail, ont un CDI à temps plein et deux jours de repos consécutifs. En réalité, l’envers du décor montre des salariées en souffrance, corvéables, travaillant parfois jour et nuit.

Catherine n’a tenu que trois mois à la colocation de La Ferté-Imbault (41). « On n’avait quasiment que des personnes en fauteuil roulant, dont les soins demandaient plus de temps et quand on appelait la hiérarchie pour expliquer que ça n’était plus gérable, on nous répondait qu’on ne pouvait rien faire », raconte-t-elle. Mallory n’est restée elle aussi qu’une poignée de mois avant de démissionner de son poste de Bazoges-en-Paillers (85). La maison venait pourtant d’ouvrir. « Nous étions seules, livrées à nous-mêmes », témoigne-t-elle. Dans cette colocation, Ages & Vie a accepté des personnes âgées « en GIR 2 » — un degré de dépendance important — qui ne pouvaient pas « appuyer sur la sonnette » s’ils avaient besoin d’aide, « alors qu’ils étaient seuls la nuit », détaille-t-elle. Christelle, qui est restée un an à la colocation d’Attignat (01), acquiesce :

« Comme ils veulent absolument remplir, on se retrouve avec des personnes complètement grabataires qui n’ont rien à y faire. On n’est pas formées pour s’en occuper. »

Écœurée, Christelle est partie travailler à l’usine depuis. À StreetPress, l’entreprise indique que les colocations — une « troisième voie entre le domicile individuel et la maison de retraite médicalisée » — ne sont « pas adaptées à des personnes trop fortement dépendantes ou nécessitant une présence soignante continue ». Des documents publicitaires et des posts d’Ages & Vie sur les réseaux sociaux promettent pourtant le contraire : une « véritable alternative à la maison de retraite », des colocations « adaptées à la fin de vie »…

« Travail dissimulé »

La formation du personnel aux gestes pratiques semble inexistante, selon les salariées que nous avons interrogées. Pourtant, de nombreuses recrues en auraient besoin : une ambulancière, un cuisinier, une fleuriste, une barmaid, une coiffeuse, un conducteur de poids lourd ou encore un surveillant de prison seraient devenus du jour au lendemain auxiliaires de vie dans ces structures. Et aucun n’aurait eu de cours pratique, excepté un tutoriel vidéo, pour apprendre à utiliser un lève-malade, les bonnes postures pour porter sans faire mal ou faire la toilette d’une personne alitée. Le matériel spécialisé semble manquer également dans certaines colocations. Manon, ex-salariée de Val-de-Reuil (27), décrit un lieu « qui ressemble plus à un Ehpad sans matériel médical » et s’exclame :

« Nous avions certaines personnes hémiplégiques. Comment peut-on faire une douche à une personne de plus de 100 kilos quand on est toute seule ? »

S’agissant de la formation, Ages & Vie prétend que les auxiliaires de vie disposent d’un diplôme ou de trois ans d’expérience au moins et affirme qu’un système « d’adaptation à l’emploi » est sinon mis en place. Mais aucune de nos interlocutrices, pourtant nombreuses, n’en a jamais entendu parler.

Les salariées auraient aussi parfois travaillé dans des conditions illégales. La nuit, les personnes âgées peuvent sonner sur un médaillon en cas d’urgence. Une salariée d’astreinte, dormant à l’étage, a alors huit minutes pour descendre. La plupart des salariées interrogées ont affirmé qu’elles enchaînaient parfois avec une journée de travail le lendemain, même après plusieurs interventions la nuit, ce qui est contraire au droit du travail. Par ailleurs, si la salariée n’intervenait pas, Ages & Vie ne rémunérait pas l’astreinte.

Des faits confirmés point par point par l’Inspection du travail, dont StreetPress a pu consulter plusieurs rapports. Les responsables de maison et leurs adjointes réalisent des astreintes en échange d’un logement de fonction mis à disposition à l’étage de la colocation. L’une d’entre elles, qui a souhaité garder l’anonymat, indique qu’elle était d’astreinte tous les soirs du lundi au vendredi, alors qu’elle travaillait la journée :

« Ma famille et mes amis s’inquiétaient pour moi. J’étais épuisée moralement et physiquement. Je prenais des antidépresseurs au travail pour ne pas pleurer. »

Lors d’un contrôle effectué en 2023 par l’Inspection du travail sur la colocation de Châtenoy-en-Bresse (71), une auxiliaire de vie indique qu’elle « travaille trois week-ends sur quatre » et est d’astreinte le quatrième. Elle précise qu’« il est déjà arrivé qu’une astreinte soit positionnée pendant les congés » ou « un repos hebdomadaire ». L’inspecteur en conclut qu’il s’agit de travail effectif puisque les salariées sont « à la disposition immédiate et permanente de l’employeur sur le lieu de travail ». Il estime qu’il est question « de travail dissimulé » et demande à Ages & Vie d’effectuer un rappel de salaires pour ces heures dues — plus de 1.300 heures pour la maîtresse de maison en un an.

L'Inspection du travail estime qu’il est question « de travail dissimulé » et demande à Ages & Vie d’effectuer un rappel de salaires pour ces heures dues. / Crédits : DR


Procès-verbal, suite au contrôle de l'Inspection du travail, qui montre entre autres que les heures supplémentaires n'ont pas été payées. / Crédits : DR

La filiale de la multinationale soutient que « le cadre réglementaire du temps de travail et des astreintes est strictement respecté ». Elle conteste formellement avoir pratiqué du travail dissimulé. Pourtant, à la suite de ce contrôle, Ages & Vie a modifié le fonctionnement de l’astreinte durant la nuit en élargissant le délai d’intervention à vingt minutes pour les employées ne logeant pas sur site. Ages & Vie a en revanche refusé de régulariser et donc de payer les heures effectuées avant le passage de l’Inspection.

Une maîtresse de maison « alcoolique »

StreetPress a eu connaissance de plusieurs profils problématiques. À commencer par un homme qui a été embauché en 2025 dans la colocation d’Héricourt (70) alors qu’il attend son jugement dans un procès. Selon un témoin qui a souhaité rester anonyme, « il ne cachait pas sa situation et avait raconté qu’il était là pour avoir un travail et montrer qu’il rentrait dans le droit chemin ». En juillet 2025, le salarié d’Ages & Vie passe en jugement et est condamné en novembre 2025 à vingt mois de prison pour trafic de stupéfiants. StreetPress a également découvert que cette personne, qui était autrefois surveillant de prison, avait déjà une première condamnation à son actif pour trafic illicite avec un détenu, qui lui avait valu une incarcération de huit mois à partir de mai 2024. Interrogé, le salarié n’a pas souhaité répondre.

Quelques années auparavant, dans la Marne, l’ex-secrétaire d’un garagiste est embauchée pour s’occuper des résidents de la colocation de Fère-Champenoise (51). Au village, on s’étonne de ce recrutement : elle est en attente de jugement pour avoir volé plus de 11.000 euros à son patron. En octobre 2021, elle est condamnée à huit mois d’emprisonnement. Le journal « L’Union » relate qu’elle a été condamnée à trois reprises pour des faits similaires. Selon nos informations, elle aurait dérobé de l’argent à des personnes âgées de la colocation avant d’être mise à pied. D’autres maisons Ages & Vie auraient connu des vols. À Péaule (56), ce sont successivement des fers à repasser, des aspirateurs puis des chèques et de l’argent qui auraient été subtilisés par des auxiliaires de vie intérimaires. À Héricourt, une salariée, licenciée pour vol, aurait dérobé la nourriture des résidents.

Pour les mêmes faits en revanche, la responsable de maison de Saint-Trivier-de-Courtes (01) aurait écopé d’un avertissement et le responsable de maison adjoint d’Attignat serait encore en place. Une ancienne employée d’Attignat s’indigne :

« À chaque fois qu’on a évoqué ces faits, on nous répondait qu’il était gentil et toujours là pour faire des heures en plus. »

La maîtresse de maison de Chirens (38) est elle aussi toujours en poste. Anissa, une ancienne salariée de Chirens, raconte que la maîtresse de maison « achetait de l’alcool en quantité pour les résidents et qu’ensuite les bouteilles disparaissaient ». Elle décrit une « alcoolique chronique ». Plusieurs témoins dépeignent à StreetPress une personne qui serait maltraitante verbalement, traitant les infirmières de « putes » et de « salopes », faisant tout pour pousser dehors des résidents qu’elle n’apprécie pas.

Des attestations auraient été demandées par le siège d’Ages & Vie situé à Besançon (25) pour confirmer ces dires. Plusieurs personnes dans la colocation de Chirens, dont l’auxiliaire de vie Anissa et un résident de 88 ans, Philippe, auraient accepté de témoigner auprès de la société. Anissa poursuit : « On a pris des risques en faisant ces attestations. On nous avait affirmé qu’elle ne reviendrait pas. » Mais la maîtresse de maison aurait été mise à pied deux mois puis aurait refait son apparition à la colocation.

Ages & Vie a refusé de commenter les cas de ces salariés et de confirmer si certains étaient encore en place, comme cela a été indiqué à StreetPress. Elle se contente de soutenir qu’elle « n’avait pas connaissance, au moment des embauches, de condamnations incompatibles avec les fonctions exercées ». Dès que les faits auraient été portés à la connaissance de l’entreprise, « des procédures internes » auraient « été immédiatement déclenchées ».

Des salariées licenciées

Si Ages & Vie semble peu pressée parfois de pousser dehors des gens au profil inquiétant, l’entreprise n’hésite pas à mettre à la porte des salariées qualifiées qui osent critiquer les conditions de travail au sein de ces colocations. StreetPress a échangé avec plusieurs anciennes employées dans cette situation, qui ont fait un burn-out ou une dépression à la suite de leur expérience dans cette filiale d’habitat partagé.

Manon a une formation d’aide-soignante. En mai 2022, elle est recrutée pour travailler dans la colocation de Val-de-Reuil (27). « À notre arrivée, il n’y avait pas de clôture. Or, nous avions des personnes âgées avec la maladie d’Alzheimer. Certaines fuguaient en pleine nuit. On s’en rendait compte le matin en arrivant. » Après la demande de l’équipe, un portail fermé a été installé.

Manon n’est pas du genre à se taire lorsque les choses ne tournent pas rond. Elle se serait émue lorsque l’ascenseur de l’immeuble où se trouve la colocation serait tombé en panne et que les personnes âgées vivant à l’étage ne pouvaient plus sortir pendant deux mois. Autre cas : elle se serait indignée lorsque la maîtresse de maison aurait organisé une soirée alcoolisée au sein de la colocation. Et elle aurait également fait un signalement un matin quand elle aurait retrouvé une résidente allongée dans son lit sur une housse de couette à même le matelas. La housse remplie d’excréments et le dos maculé de selles car la responsable de maison intervenue la nuit n’aurait ni nettoyé la résidente ni changé son lit.

« Si on commence à l’ouvrir, la manager nous répond que la porte est grande ouverte et qu’on peut dégager », affirme-t-elle. Le 8 août 2023, elle reçoit un mail l’informant de son licenciement pour faute grave. Il lui est reproché de faire trop de pauses cigarettes, d’avoir refusé de donner une fourchette à un résident, d’en avoir insulté un autre, de laisser une personne âgée une semaine sans la laver… Des accusations que Manon conteste : « C’est parce que j’ai osé remonter tout ce qui n’allait pas qu’ils ont voulu me faire taire. » Ages & Vie a demandé des témoignages contre elle aux résidents, à leurs proches et aux collègues. Deux ans plus tard, l’émotion est toujours palpable dans la voix de l’aide-soignante :

« Je souhaite parler parce que je n’ai pas envie que d’autres se retrouvent dans ma situation. Ils brisent les gens. »

Sans répondre sur le cas de Manon, Ages & Vie certifie n’avoir jamais licencié un collaborateur « pour avoir signalé des dysfonctionnements ou des comportements inappropriés ». Elle a entrepris des démarches pour contester son licenciement. D’autres salariées ont fait de même et plusieurs ont remporté leurs procès au tribunal. Il y a quatre mois, en octobre 2025, la cour d’appel de Besançon note des incohérences dans les attestations fournies par Ages & Vie pour justifier le licenciement de l’une d’entre elles et confirme que cette décision « ne repose sur aucune cause réelle ni sérieuse ». Les prud’hommes de Dijon avaient aussi donné raison à une ancienne auxiliaire de vie en juin 2021, la cour d’appel de Dijon a fait de même un an plus tard.

Les familles et les salariées d'Ages & Vie se plaignent sur les réseaux sociaux. / Crédits : DR

Le tribunal administratif de Besançon a aussi fait annuler le licenciement d’une ancienne salariée en octobre 2024. Le tort de cette dernière ? Avoir réagi par un émoticône « solidaire » à la publication d’une collègue sur Facebook accusant Ages & Vie de manquer de bienveillance envers les personnes âgées. La filiale de Clariane a décidément du mal avec les critiques, d’où qu’elles viennent. Mais les plaintes des familles et des salariées, largement visibles sur les réseaux sociaux, risquent bien de compliquer la vente d’Ages & Vie.

Contactée, la maîtresse de maison de la colocation de Chirens n’a pas répondu à nos questions. Catherine Jeantet, la directrice générale d’Ages & Vie, n’a également pas donné suite.

Illustration de la Une par Caroline Varon.