La Ferté-Macé (61), 5 décembre 2025 — Deux individus au volant d’un camion blanc viennent chercher les hourdis du chantier de la colocation pour personnes âgées de cette commune de 5.000 habitants. La fin brutale de l’aventure Ages & Vie pour les Fertois, qui n’ont jamais vu sortir de terre cet établissement. Depuis 2023, des poutrelles de béton, des parpaings et du ferraillage étaient stockés sur la parcelle acquise par la société. Le maire Michel Leroyer (divers centre) était ravi mais il a rapidement déchanté, sans nouvelles pendant des mois ni de l’entreprise ni du coordinateur du chantier. En septembre 2024, Ages & Vie a répondu à l’édile qu’elle cherchait encore des financements, alors que les travaux ont été officiellement lancés en mars 2022. À StreetPress la société indique que la livraison de matériaux a été « engagée à tort, par anticipation ».
Depuis 2023, des poutrelles de béton, des parpaings et du ferraillage étaient stockés sur la parcelle située à La Ferté-Macé, dans l'Orne, acquise par Ages & Vie. / Crédits : DR
L’affaire a beau être locale, elle révèle la situation catastrophique au niveau national d’Ages & Vie. Sur le papier, la société occupe un créneau idéal pour le groupe Korian, rebaptisé depuis Clariane, qui l’a racheté en 2017. Elle propose dans des zones rurales une solution aux personnes âgées qui veulent finir leurs jours près de chez eux : deux maisons de huit chambres chacune implantées dans le centre du bourg, avec la promesse d’une prise en charge sept jours sur sept. Ce genre d’habitat à mi-chemin entre le domicile et la maison de retraite est amené à se développer.
Depuis son acquisition, ce qui devait être une poule aux œufs d’or s’est transformé en un cauchemar pour Clariane, leader européen de la prise en charge des personnes âgées. À l’image de la Ferté-Macé, 162 autres projets ont été suspendus ou abandonnés en 2025 comme à Availles-en-Châtellerault (86), Guer (56), Perrecy-les-Forges (71), Plombières-lès-Dijon (21), Saint-Caradec (22)…
Aux maires laissés sur le carreau en 2025, Ages & Vie a mis en avant « le contexte économique actuel, en particulier sur le secteur médico-social ». Auprès de StreetPress, elle fait valoir qu’elle ne pouvait « anticiper l’ampleur des évolutions intervenues ces dernières années : envolée des taux d’intérêt, hausse des coûts des matériaux et durcissement de l’accès au crédit ». La réalité, surtout, c’est que plus personne ne veut prendre le risque de renflouer la société « dans un contexte de marché moins favorable », estiment les partenaires de Clariane, le Crédit agricole Assurances et la Banque des Territoires. Ils ont suspendu leurs investissements « en concertation avec l’exploitant », ont-ils répondu en chœur alors que StreetPress les interrogeait séparément. L’hostilité grandissante de multiples départements vis-à-vis du modèle d’Ages & Vie et le faible taux d’occupation des colocations ont de quoi les rebuter. À tel point que, selon plusieurs sources, Clariane souhaiterait vendre Ages & Vie. Une information que le groupe a refusé de commenter.
Le scandale Ages & Vie
Depuis plus de trois ans, la journaliste Laurence Delleur enquête sur la société Ages & Vie, propriété du groupe Clariane (anciennement Korian), qui propose des colocations à des personnes âgées dans leurs communes. Une solution théoriquement préférable à l’Ehpad, davantage à taille humaine. Laurence Delleur a notamment réalisé en 2024 un documentaire sur Arte intitulé « Hold-up sur les vieux » ainsi que des articles pour la « Revue XXI ».
Alertée à la suite de ces premières publications par d’autres informateurs, elle a décidé de poursuivre son enquête pendant quatre mois pour StreetPress sur les travers de la société. Ce qu’elle a découvert est édifiant : les manœuvres d’Ages & Vie auprès des mairies, ses maltraitances envers les résidents et les conditions infernales de travail pour ses salariés. Elle a interrogé plus de 90 maires, 50 départements, 30 familles et pensionnaires ainsi qu’une trentaine de salariés ou ex-salariés de la filiale de Clariane, qui ont accepté de parler, y compris parfois en leur nom, tant la situation leur paraît dramatique et a récolté plusieurs documents internes et confidentiels inédits.
Quatre ans après l’affaire Orpea, rien ne semble vraiment avoir changé du côté des structures accueillant les personnes âgées.
StreetPress publie son enquête en trois parties sur le scandale Ages & Vie :
Épisode 2 : Scandale Ages & Vie, colocations pour personnes âgées : des centaines de maires laissés sur le carreau
Épisode 3 : Mercredi 11 février
De fortes dépenses municipales pour rien
De nombreux maires, pour lesquels cette structure pour les aînés représente le projet phare de leur mandat, se retrouvent, à un mois des élections municipales, avec un terrain sur les bras, déjà vendu à Ages & Vie. Parmi eux, celui de Cerisy-la-Salle dans la Manche. La commerciale de la société a démarché cette commune il y a sept ans pour construire une colocation en échange d’un terrain à bas prix — condition essentielle pour éviter un loyer trop élevé aux résidents, selon elle.
Heureux de trouver une solution pour leurs aînés, les membres du conseil municipal ont voté en février 2023 la vente d’une parcelle de 3.000 mètres carrés pour une bouchée de pain, 31.500 euros, au nom de « l’intérêt général » du projet. Le maire, Patrick Outrequin (sans étiquette), a ensuite emprunté 200.000 euros pour viabiliser la parcelle. La route est défoncée pour tirer des câbles, les réseaux d’eau et d’électricité amenés, une canalisation d’assainissement déviée, un chemin goudronné créé pour desservir la future colocation.
Outre le permis de construire affiché en mars 2024, Ages & Vie a laissé le terrain de Cerisy-la-Salle (Manche) vide, excepté la pose d'une armoire électrique. / Crédits : DR
En mars 2024, Ages & Vie affiche le panneau de permis de construire sur le terrain. Et puis, sur place, l’espace reste vide, excepté une immense armoire électrique posée au bord de la route. La société n’a pas acquis le terrain et a fini par se retirer du projet. Patrick Outrequin conserve un sourire de façade mais sa déception est palpable :
« On avait engagé de l’argent. Ce lotissement, je l’ai fait exprès pour Ages & Vie. Ils se sont complètement foutus de nous. »
Et l’ancien éleveur, devenu édile, de prévenir : « Cela ne va pas s’arrêter là, je ne vais pas les lâcher. » Il réclame aujourd’hui 30.000 euros pour le préjudice subi. En avril 2025, la société lui en a promis la moitié mais Patrick Outrequin n’a à ce jour encore rien reçu. D’autres élus ont-ils reçu des offres d’indemnisation ? Ages & Vie a éludé cette question embarrassante.
Patrick Outrequin, maire de Cerisy-la-Salle dans la Manche, réclame 30.000 euros pour le préjudice subi à Ages & Vie, qui lui promet une indemnité de 15.000 euros après n'avoir jamais terminé la construction de la colocation prévue. / Crédits : DR
Les débuts du projet
Comment expliquer un tel échec ? L’accompagnement des seniors est un enjeu d’ampleur : en 2020, en France, il y avait quatre millions de personnes entre 75-84 ans, ils seront six millions en 2030. Et les villes ne peuvent compter sur l’État. « Aucun département n’a le moindre euro disponible pour construire lui-même ce type de structures », avoue un directeur départemental de l’autonomie à StreetPress. L’un de ses collègues abonde en ce sens :
« Nous avons un gros besoin de places d’habitat intermédiaire en plus. Nous ne pouvons pas nous priver d’un acteur prêt à investir. »
Les groupes privés lucratifs l’ont bien compris. À l’époque de son rachat, Korian prévoit « un développement rapide », selon un ancien cadre. Pour Ages & Vie, il s’agit d’investir « le marché en masse pour occuper le créneau de l’habitat partagé et empêcher d’autres concurrents de s’y déployer », selon cette même source.
Mail envoyé par Ages & Vie au maire de Saint-Martin-d'Abbat et reçu en janvier 2025. / Crédits : DR
Acquérir la société permet aussi au leader européen des services de soins aux personnes âgées d’occuper le marché de la vieillesse à tous âges : Petit-Fils — vendu depuis — pour aider à leur domicile les plus autonomes, Ages & Vie pour ceux ne souhaitant plus vivre seuls et les Ehpad de Clariane pour les plus dépendants.
« Un immense gâchis »
Le concept d’Ages & Vie repose sur la création d’un service d’aide à domicile (SAD) dédié à la colocation, unique pour ce lieu. Il faut pour cela une autorisation du département. Et c’est là que le bât blesse : beaucoup refusent de la donner. Leurs arguments ? Leur territoire dispose de suffisamment de SAD et Ages & Vie ne respecterait pas dans les faits le libre choix du client en leur imposant son service d’aide dédié.
46 départements sur 86 refusent de délivrer une autorisation à Ages & Vie, comme le démontre un document interne à la société. / Crédits : DR
Au siège de la société, dans la banlieue de Besançon, la carte de France s’assombrit d’année en année. Ce document interne, que StreetPress s’est procuré, illustre en rouge les départements qui refusent désormais l’autorisation, ce précieux sésame : ils sont 46 sur 86.
À StreetPress, la société refuse de commenter ce document et argue que « dix départements ont dans un premier temps refusé ces autorisations ». Ensuite, « sur la base des éléments complémentaires apportés », quatre d’entre eux les auraient « finalement accordées ». La filiale de Clariane a déposé plusieurs recours gracieux contre les décisions des départements. Elle a même saisi en référé le tribunal administratif de Toulouse en juillet 2023 après un refus d’autorisation du Lot. Une requête rejetée par le juge.
Plusieurs départements ont été également échaudés par les pratiques du groupe consistant parfois, jusqu’en 2023, à lancer des projets sans avoir sollicité au préalable le département pour la création du SAD. Cinq projets ont été ainsi développés dans les Pyrénées-Atlantiques, cinq autres dans l’Orne, neuf en Dordogne, dix dans les Côtes-d’Armor.
Dans certains cas, Ages & Vie est allé jusqu’à construire les bâtiments sans l’agrément. Résultat : là où le département se montre inflexible, les volets sont toujours clos comme à Blasimon (33) depuis quatre ans ou Saint-Sylvestre-sur-Lot (47) depuis trois ans, alors que la construction de la colocation est terminée. StreetPress en a comptabilisé au moins dix dans ce cas. Serge Castaignau, maire de Bordes (64), s’indigne : « Les maisons vont s’abîmer très vite. Il y a des millions d’euros en jeu et des gens dans l’attente. C’est un immense gâchis. » Son collègue du Lot, Alain Lalabarde, maire de Montcuq (46), juge la situation « déplorable » quand celui de Blasimon (33), Daniel Barbe se dit « pris en otage ». Un revers économique en tout cas pour la filiale de Clariane et ses partenaires qui ont financé les travaux et ne perçoivent toujours aucun loyer.
Courrier de Luc Broussy au président du département de Gironde by Garnier
Face à ces blocages, Clariane chercherait une porte de sortie en transformant ses colocations comme celle de Blasimon en résidences services seniors (RSS) pour lesquelles les critères d’attribution de l’agrément sont plus souples. Une « solution » pourtant déconseillée il y a quelques années par le socialiste Luc Broussy, spécialiste du vieillissement, alors lobbyiste pour Ages & Vie, selon un document exclusif. Dans un courrier adressé en mai 2021 au département de la Gironde, il ne lui paraissait « pas sain de contourner l’obstacle en présentant Ages & Vie comme une RSS alors qu’elle n’en présente aucun des caractères ».
Du bien commun au foncier privé
Ce ne sont pas les seules manœuvres d’Ages & Vie. Aux communes comme Cerisy-la-Salle, la société a également demandé un effort important sur le prix du foncier. Sophie Boissard, directrice générale de Clariane, les implorait elle-même à ce sujet dans un post LinkedIn daté de mai 2019 : « Du coût du foncier ! » La revente du bâtiment une fois fini à une foncière a pourtant été très lucrative, comme le détaille un document confidentiel daté de septembre 2017 que StreetPress s’est procuré — à ce moment-là, Korian était en train de négocier le rachat de la boîte à ses fondateurs.
Sophie Boissard, directrice générale de Clariane, implorait les communes sur LinkedIn à faire un effort sur le prix du foncier / Crédits : DR
Dans cette synthèse, une « analyse approfondie du business model » qui est présentée a « révélé l’intérêt de l’activité de promotion immobilière », avec une marge considérable de promotion avant rémunération du management de « 28 pourcents ».
Ages & Vie a présenté une « analyse approfondie du business modèle ». / Crédits : DR
Et a permis de « révéler l’intérêt de l’activité de promotion immobilière ». / Crédits : DR
Dit plus simplement, Ages & Vie achète un terrain à bas prix à une commune, y construit une colocation et revend la parcelle et le bâtiment à la société foncière, avec une marge non négligeable. Un ancien salarié, qui a eu accès aux comptes de la société, confirme :
« La très grosse rentabilité d’Ages & Vie se trouvait sur cette partie immobilière. L’idée était de construire le plus vite possible, sur un terrain pas cher, avec des perspectives de remplissage et donc de versement de loyers rapides. »
Clariane ne commente pas cette marge de près de 30 pourcents et précise que sa mission n’est « en aucun cas de pratiquer une activité de promotion immobilière ». Aujourd’hui, la rentabilité n’est plus au rendez-vous : Ages & Vie a perdu 34 millions d’euros en 2024. En 2025, seules cinq colocations nouvelles ont ouvert, contre près d’une centaine en 2021 et près de 80 en 2022.
Le remplissage des colocs, un miroir aux alouettes
L’autre problématique d’Ages & Vie concerne le remplissage des colocations. Lors de la présentation de ses résultats financiers 2022 aux actionnaires, Korian a vanté un taux d’occupation de 95 pourcents « reflétant le succès du concept ». Mais la multinationale cotée en Bourse reconnaît auprès de StreetPress que ce chiffre mirifique concernait seulement les maisons exploitées « depuis plus de deux ans ». Et selon nos informations, le taux d’occupation serait descendu bien plus bas depuis : à 68 pourcents début 2025. Un chiffre que Clariane a refusé de confirmer. Le groupe a refusé également de nous communiquer le taux d’occupation actuel de ses habitats partagés.
Malgré le feu vert du département, certaines colocations n’accueillent ainsi toujours aucune personne âgée faute de clients intéressés, et ce parfois depuis plusieurs années. Celle de Sixt-sur-Aff (35), dont les travaux sont terminés depuis décembre 2022, n’a toujours pas ouvert. Même punition pour Mesnil-Roc’h (35), achevée depuis octobre 2023, ou encore Etreux (02) où son maire, Bertrand Duferme, ne comprend pas la situation et s’en désole :
« On a pourtant de nombreuses personnes âgées ici. Au dernier repas que la mairie a organisé, il y avait 192 habitants de plus de 65 ans ! »
Ni les remises commerciales de choc — 400 euros sur le loyer à durée indéterminée par exemple — ni les publi-reportages dans la presse régionale et « Le Figaro » pour aller à la pêche aux clients ne suffisent visiblement à convaincre le chaland. Pire, des colocations qui accueillaient des résidents ont fermé récemment après le départ des derniers, comme en Loire-Atlantique ou en Vendée. Une épine de plus dans le pied d’Ages & Vie, qui subit un climat social délétère à l’intérieur de l’entreprise.
Illustration de la Une par Caroline Varon.
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