28/11/2023

Le dessin d’une chorale qui « déteste la police » n’a pas plu

À Saint-Malo, le maire censure une exposition de bande dessinée « sur demande de la police nationale »

Par Lina Rhrissi

À Saint-Malo, le maire Les Républicains assure que des agents de la police nationale lui ont demandé de mettre fin à une exposition de BD qui se moquait de l’institution.

Des enfants de chœur en habit du dimanche qui chantent à l’unisson « tout le monde déteste la police » dessinés au crayon. Ce dessin ironique, baptisé « ACAB BCBG », aurait dérangé des agents de la police nationale à Saint-Malo (35). C’est en tout cas la version de monsieur le maire Gilles Lurton (LR), qui a décidé de la faire retirer. Le 17 novembre 2023, l’exposition de bande dessinée issue de « Koko n’aime pas le capitalisme » (éd. Bande détournée, 2022) de l’auteur Tienstiens, a été désinstallée neuf jours avant la date prévue.

Les planches colorées étaient affichées depuis plusieurs semaines dans un parc du centre-ville, dans le cadre du festival de bande dessinée Quai des bulles, dont la 42e édition s’est tenue du 27 au 29 octobre 2023. Cette année, l’un des plus importants rendez-vous du « neuvième art » – après le festival d’Angoulême (16) – avait choisi de mettre en avant l’œuvre de l’artiste pour une durée prolongée d’un mois. Mais l’expo extérieure a finalement été écourtée par la mairie, comme l’a raconté L’Obs.

Ce dessin ironique, baptisé « ACAB BCBG », aurait dérangé des agents de la police nationale à Saint-Malo. / Crédits : Compte Instagram de Tiens Tiens BD

De l’humour d’extrême gauche dans une ville de droite

« J’ai proposé mes planches les plus politiques et elles ont été acceptées », rembobine le dessinateur de 33 ans, qui vit dans la Drôme et dont l’album s’est vendu à 20.000 exemplaires. « On était presque étonnés que les organisateurs veuillent faire une expo avec ces planches : c’est assez radical, c’est de l’humour d’extrême gauche », remarque Yann, un de ses éditeurs de chez Bandes détournées, une jeune maison d’édition basée à Grenoble (38).

L’extrême droite locale a rapidement pointé le bout de son nez. Le 29 octobre, le dernier jour du festival Quai des bulles, Dylan Lemoine, responsable Rassemblement national de la circonscription d’Ille-et-Vilaine, tweete des photos de l’expo et commente : « À travers les rues du cœur historique de Saint-Malo. Jugez-en par vous-même ! Quel est le but recherché ? Pourquoi ce choix parmi les centaines d’auteurs talentueux présents à Quai des bulles ? »

Le vendredi 17 novembre, la mairie de Saint-Malo fait discrètement retirer l’installation en avance. « Les organisateurs nous ont dit que l’expo n’avait pas plu à la police municipale », se souvient Tienstiens. Sur Instagram, réseau social sur lequel le dessinateur est très populaire, il poste une story expliquant l’affaire et ce qu’il en a compris. Les messages de soutien affluent.

Le 17 novembre, la mairie fait discrètement retirer l’installation en avance : « Les organisateurs nous ont dit que l’expo n’avait pas plu à la police municipale ». / Crédits : Story Instagram de Tiens Tiens BD

Qui est à l’origine de la censure ?

Le maire de Saint-Malo Gilles Lurton n’a visiblement pas envie de passer pour un censeur. Contacté par StreetPress, l’édile breton affirme que les plaintes sont venues d’agents de la police nationale « heurtés » par le dessin. Par l’intermédiaire de l’attachée presse de la ville, l’élu nous fait savoir :

« Ce n’était pas une demande de la police municipale, mais de la police nationale. »

La communicante ajoute : « Le maire ne souhaite pas rentrer dans la polémique. » C’est pourtant bien lui qui a pris la décision du retrait de l’exposition. « Le panneau a été retiré à la demande de la mairie de Saint-Malo », nous a confirmé le Service d’Information et de Communication de la Police nationale, sans faire de commentaires sur une demande de retrait de la police locale.

Liberté d’expression VS rapports de force

Pour le bédéiste et ses éditeurs, ce n’est pas tant la censure qui pose problème, que le rôle joué par la police dans cette décision, qu’elle soit municipale ou nationale. « Je ne suis pas forcément pour la sacro-sainte liberté d’expression. Par exemple, je ne vais pas m’insurger parce que Bastien Vivès est retiré d’Angoulème (16) », précise Tienstiens, qui fait référence à l’auteur de BD accusé de promouvoir la pédopornographie en 2022. « Ce que je trouve le plus problématique dans notre histoire, c’est le rapport de force à l’œuvre. » Son éditeur Émile va dans le même sens :

« Il y a un déséquilibre évident quand on voit qu’Emmanuel Macron met des mois à dire le mot violences policières pendant les Gilets jaunes et qu’un strip [un dessin en BD] met trois semaines à être retiré. »