13/01/2026

Non-retrouvée par les enquêteurs, la victime a failli rater le procès

À Paris, un policier condamné pour violences à nouveau devant le tribunal

Par Vincent Victor

Un policier qui a déjà été condamné en 2024 pour des violences physiques va à nouveau être jugé. Cette fois pour un coup porté à une manifestante lors de la réforme des retraites. L’IGPN a fait le minimum face aux versions contradictoires des agents.

C’est une affaire qui montre étape par étape les problèmes du traitement des violences policières chez les forces de l’ordre. Ce 13 janvier, au tribunal judiciaire de Paris, l’agent Adrien S. va répondre pour la seconde fois du chef de violences aggravées, infligées cette fois-ci lors des protestations contre la réforme des retraites de 2023. Avec deux autres policiers de la Bac, ce membre de la brigade territoriale de contact (BTC) de Belleville a participé à une violente agression contre une manifestante, lui occasionnant une fracture du nez et des séquelles neurologiques.

Aucun des neuf agents présents n’a alors dénoncé les faits — ils n’ont pas été inquiétés judiciairement. C’est la publication de vidéos des violences sur les réseaux sociaux qui a amené le parquet de Paris à diligenter l’affaire. Sauf que l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) n’a pas confronté les agents à leurs déclarations en décalage avec les preuves vidéo et s’est donné peu de peine pour retrouver la victime, qui a failli rater le procès d’un de ses agresseurs.

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Un an plus tôt, dans cette même 10e chambre du tribunal correctionnel de Paris, Adrien S. avait déjà été condamné à douze mois d’emprisonnement avec sursis pour avoir violenté un homme de 23 ans au cours d’une interpellation puis tenté de l’accabler — et de se couvrir — avec un faux procès-verbal, comme l’a raconté StreetPress. Suspendu depuis mai 2023 avant d’être réintégré sans avoir de contact avec le public, il a fait appel et reste donc présumé innocent. Sollicitée par StreetPress, la préfecture de police a indiqué qu’il avait fait l’objet d’un « avertissement » et devrait, pour les nouveaux faits, comparaître en conseil de discipline « à la fin du mois » de janvier.

Gazée et projetée dans les poubelles

Le soir du 23 mars 2023, les rues parisiennes bouillonnent après le passage en force de la réforme des retraites. Avec ses collègues de la brigade territoriale de contact, basée à Belleville (BTC 20), et des policiers de la Bac du XIe arrondissement (Bac 11), Adrien S. poursuit des manifestants dans plusieurs arrondissements. Au niveau de la rue de Cîteaux, dans le XIIe, les images de l’unité, publiées le 25 mars 2023 sur X (anciennement Twitter), révèlent une succession de violences commises par trois d’entre eux, dont Adrien S.

Sur la première vidéo, captée depuis un balcon, une manifestante marche au bord de la route, un petit bâton de bois à la main, une dizaine de mètres derrière le reste du cortège sauvage. Manifestement, elle ne fuit pas les policiers qui la rattrapent rapidement. En arrivant à sa hauteur, un premier fonctionnaire en civil se jette sur elle, le coude en avant, et la fait brutalement chuter à terre. Lorsqu’il s’écarte, un second asperge à deux reprises avec du gaz lacrymogène la manifestante, recroquevillée au sol, avant de reprendre sa course. Ces deux policiers, respectivement major et brigadier de la Bac 11, ne sont pas poursuivis par le parquet de Paris.

Adrien S., seul policier du groupe qui doit comparaître devant le tribunal pour « violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique avec arme », intervient quatre secondes plus tard. Alors qu’elle se relève difficilement, encore soutenue par un autre manifestant, le gardien de la paix la frappe avec son bouclier au niveau de la tête, la projetant à nouveau dans les sacs poubelle, puis reprend immédiatement sa course.

Neuf policiers, zéro compte rendu

Comment les policiers ont-ils justifié ce triple usage de la force ? C’est d’abord silence radio pour les neuf agents présents. Aucun n’a rédigé de procès-verbal ou de rapport à la hiérarchie, malgré leur devoir déontologique. Les « fiches événements » des deux unités, censées lister l’ensemble de leurs interventions tout au long de la soirée — citant de nombreuses fois les « jets de projectiles » subis — ne font pas mention de cette violence. Le major de la Bac, plus haut gradé sur place, est en contact direct avec la salle de commandement de la préfecture de police. Seule trace de leur passage : une fiche d’usage du LBD, établie à la fin de la vacation, qui rapporte un tir manqué à 21 h 15 sur un « individu » leur ayant lancé une bouteille en verre, sans plus de détails ni description de ce dernier. Contactée par StreetPress, l’avocate de la victime Coline Bouillon fustige :

« On considère à tous les échelons de la chaîne — hiérarchie, IGPN et parquet — qu’on peut employer des armes contre des manifestants sans avoir aucun compte à rendre. »

Selon elle, Adrien S. « a bien compris qu’il pouvait s’abstenir de faire un rapport plutôt que d’en faire un faux » — une référence à sa précédente condamnation en 2024. Elle déplore que le policier soit jugé seul « alors que non seulement il y a plusieurs auteurs, mais aussi des complices qui ont cherché à travestir les événements », des circonstances habituellement poursuivies par le ministère public comme des violences « en réunion ».

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Trois mois après les faits, courant juin 2023, les fonctionnaires sont entendus à plusieurs jours d’intervalle devant l’IGPN en audition libre, sans aucun placement en garde à vue. La plupart reconnaissent avoir visionné la vidéo publiée en ligne. Et cela le matin même de son audition pour Alexandre M., le brigadier de la Bac qui a porté le premier coup : « C’est lorsque vous avez commencé à convoquer les collègues que ça a fait le tour », détaille l’un d’eux. Des conditions d’audition particulièrement confortables, pour ne pas dire propices à une concertation, qui n’empêchent pas les fonctionnaires de se contredire.

Rétropédalages devant les enquêteurs

Selon les procès-verbaux d’audition consultés par StreetPress, tous sont formels : la manifestante brutalisée serait l’autrice du jet de bouteille, et elle allait réitérer. Le major de la Bac, Emmanuel A., affirme ainsi qu’elle « ramassait une bouteille ». Mais face à une seconde vidéo prise depuis un autre balcon et que StreetPress s’est procurée, la montrant en train de se protéger, il rétropédale et déclare qu’il « suppose qu’elle » allait le faire. Même changement pour Alexandre M. qui, une fois devant les nouvelles images, justifie alors son coup par « le bâton qu’elle tient dans la main ». Reparti « dans sa course », le major affirme aussi n’avoir ni « vu » l’action de son collègue à côté de lui ni le coup de bouclier d’Adrien S. qui suit. Des déclarations à nouveau en contradiction avec les images, sur lesquelles, il apparaît face à la scène, à quelques mètres d’Adrien S., l’attendant pour repartir — l’IGPN n’a pas relevé.

De même, le policier de la BTC affirme ne pas avoir assisté aux violences des premiers, qui se sont pourtant déroulées devant lui quelques secondes avant son intervention. Lors de son audition, qui se trouve être filmée par TF1 et diffusée dans l’émission « Sept à Huit » (1), il justifie son coup de bouclier par l’« objet contondant dans [sa] main, une barre en fer ou un bout de bois » qui aurait mis un autre policier de dos « vraiment en danger », sans qu’il se soit rendu compte, déclare-t-il, de l’état de la manifestante, recouverte de lacrymo. « Ma réponse était proportionnelle face au danger que j’estimais qu’il y avait en face », justifie-t-il devant l’enquêtrice, tout en reconnaissant à posteriori que son geste n’était « pas nécessaire ».

Quant à l’auteur du tir de LBD, le gardien de la paix parle de « deux canettes de bière » — en contradiction avec sa propre fiche — avant de revenir sur ses déclarations deux jours plus tard. Dans tous les cas, pourquoi ne l’ont-ils pas interpellé ? « Notre mission principale était de poursuivre les groupes d’individus pour les disperser et éviter qu’ils ne commettent des dégradations », répond Alexandre M. à l’IGPN. Sur les images, les deux unités repartent immédiatement sans s’assurer de son état et sans prendre son identité.

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La « police des polices » aurait pu s’intéresser aux caméras-piétons, susceptibles de l’éclairer sur les motivations des fonctionnaires. Ceux de la BTC en sont bien équipés mais ils affirment ne pas les avoir déclenchés ou « ne s’en souviennent plus ». Trois diodes vertes discernables sur les thorax d’Adrien S. et de ses collègues révèlent des caméras allumées — qui captent en mémoire-tampon les trente dernières secondes. Là encore, l’IGPN n’ira pas plus loin. Deux jours plus tôt, à tout juste 800 mètres de là, des policiers de la BRAV-M ont roulé avec leur moto sur la jambe d’un manifestant. L’enregistrement d’une des caméras-piétons, allumée par inadvertance, avait révélé — outre de multiples violences et insultes — l’hilarité des policiers, se vantant d’avoir « découpé » la personne renversée. Ils avaient nié les faits dans leurs procès-verbaux.

La victime retrouvée par StreetPress, et pas l’IGPN

Examinée aux urgences le 26 mars, elle souffre d’une commotion cérébrale et d’une fracture du nez. Retrouvée par StreetPress, elle témoigne deux ans après les faits d’une vie bouleversée, encore handicapée au quotidien par des migraines et crises d’anxiété laissées par la commotion cérébrale. Elle souffre notamment d’une vision floue et des vertiges qui nécessitent des soins de rééducation. Sur le plan psychiatrique, de stress post-traumatique. Elle ne garde aucun souvenir de l’agression. « Je ne comprenais pas ce qui m’était arrivé, jusqu’à ce qu’un pote m’envoie la vidéo », confie-t-elle. Des difficultés qui, entre autres, la dissuadent de porter plainte. Elle témoigne à StreetPress :

« Il y avait un non-sens complet d’aller porter plainte à des policiers contre des policiers. Sur la vidéo, ils sont une dizaine à avoir vu ce qu’il s’est passé et sont partis en courant. Y’en a pas un qui s’est demandé comment j’allais. »

En tout cas, l’institution policière ne semble pas s’être donnée les moyens de la retrouver. Le procès a même failli se tenir sans elle, si l’un de ses avocats ne s’était pas aperçu, début décembre 2025, de l’existence d’une date d’audience pour « pour violences volontaires sans ITT », c’est-à-dire sans préjudice, amoindrissant en général la peine. D’après la procédure, la recherche de la victime semble s’être limitée à une vérification de l’existence d’enquêtes et de plaintes pouvant correspondre aux faits, notamment auprès du service de déontologie de la Direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne (DSPAP), sans résultats. Aucune recherche n’aurait été faite du côté de la plateforme de signalement en ligne de l’IGPN (2).

Selon nos informations, l’IGPN puis la DSPAP avaient pourtant été destinataires, dès le 28 mars 2023, du signalement d’un photographe ayant assisté aux faits, auquel étaient jointes plusieurs photos des policiers mis en cause. Qu’en ont fait les services de police ? En tout état de cause, le signalement n’a pas été rattaché à la procédure et ce témoin clef n’a, de fait, jamais été recontacté par les enquêteurs. Au surplus, alors que la vidéo constitue le point de départ de l’enquête judiciaire initiée par le parquet de Paris, l’IGPN n’a jamais pris contact avec le compte qui l’a publié sur X fin mars 2023, tenu par l’auteur de cet article. Une dernière occasion manquée d’entendre la victime, dont nous avions retrouvé la trace en février 2024. À cette date, l’enquête était déjà close.

Sollicité par StreetPress par l’intermédiaire de son ancien avocat maître Frédérick Petipermon, Adrien S. n’a pas répondu à nos questions. Frédérick Petipermon a indiqué que le fonctionnaire « se présentera à l’audience sans avocat, tout persuadé que son innocence sera reconnue par les juges » et qu’il est « intervenu dans un contexte de manifestation ayant dégénéré en violences urbaines, à l’encontre d’une personne auteur de projectile pour la légitime défense de ses collègues forces de l’ordre ». L’Inspection générale de la police nationale, également sollicitée, n’a pas donné suite.

(1) L’émission n’est plus disponible en ligne mais StreetPress a pu s’en procurer une copie.

(2) Les signalements sur la plateforme en ligne de l’IGPN et de l’IGGN ne constituent pas des plaintes. Il est possible de déposer plainte contre les forces de l’ordre dans tout commissariat ou gendarmerie ou par simple lettre au procureur de la République.