20/01/2026

L’un d’eux s’est entraîné à tirer sur des cibles LFI ou NFP

En Ukraine, des néonazis et ex-militaires français s’engagent pour se battre contre la Russie

Par Sébastien Bourdon

En 2025, une nouvelle unité de Français combattant pour l’Ukraine s’est structurée autour d’un noyau de néonazis, ayant pour objectif d’attirer des recrues. Parmi ces volontaires, d’anciens militaires. StreetPress les a identifiés.

Une vingtaine d’hommes, armés et en uniforme, prennent la pose autour d’un véhicule blindé. La photo, publiée sur un compte Instagram d’un néonazi en septembre 2025, montrerait un groupe de volontaires français combattant en Ukraine. Les visages ont beau être floutés, ils sont plusieurs à la relayer, visiblement fiers de leur engagement. Outre des émojis représentant les drapeaux français et ukrainien, l’un d’entre eux commente : « Einsatzgruppen. » Le nom donné par l’Allemagne nazie aux unités en charge de l’extermination des Juifs, des Tziganes et des opposants politiques sur le front de l’Est durant la Seconde Guerre mondiale.

L’auteur de cette référence à la Shoah par balles est Gwendal D. (1), connu sous le pseudo de « Kenneth » et présent dans plusieurs articles de presse Croix gammée et emblèmes de la SS tatoués, ce néonazi lyonnais est arrivé en Ukraine dès 2022 avant d’être rejoint, au printemps 2023, par deux autres Français. Il y a le hooligan d’extrême droite César Aujard, soupçonné d’avoir participé à l’agression d’un attaché parlementaire de la France insoumise (LFI), ainsi qu’un militant du Groupe union défense passé par la Légion étrangère.

Le néonazi Gwendal D. a rejoint l'Ukraine dès 2022. Sur une photo qu'il a republié sur Instagram, il compare le groupe de volontaires aux « Einsatzgruppen », les unités nazies chargées de l’extermination des Juifs. / Crédits : DR

Les néonazis français combattants en Ukraine recrutent activement et ont constitué leur propre unité, « Légion pirates ». Leur logo s'inspire de la Totenkopf, emblème utilisé par des unités SS durant la Seconde Guerre mondiale, accompagnée de trois fleurs de lys. / Crédits : DR

La présence de néonazis français engagés aux côtés de Kyiv face à l’envahisseur russe n’est pas nouvelle. D’après nos informations, cette bande a largement renforcé ses rangs en 2025 et continue depuis à recruter activement. Au point de constituer sa propre unité. Baptisée successivement « War Agressive » puis « Légion pirates », celle-ci est rattachée au bataillon « Revanche », une formation ukrainienne liée au parti ultranationaliste orthodoxe « Ordre et tradition ». Un véritable « bataillon fasciste », selon un Français l’ayant rejoint.

Baptisée d'abord « War Agressive », la « Légion pirates » est rattachée au bataillon « Revanche », une formation ukrainienne liée au parti ultranationaliste orthodoxe « Ordre et tradition ». / Crédits : DR

Revanche est un véritable « bataillon fasciste », selon un Français l’ayant rejoint. / Crédits : DR

Les nouvelles têtes

L’engagement de ces néonazis français en Ukraine et leur structuration sur place a pour effet de créer une filière pour de potentielles recrues. Ces derniers mois, les appels à candidatures se sont multipliés sur les réseaux sociaux des membres de la « Légion pirates ». Sur le papier, l’unité est rattachée au GUR, le renseignement militaire ukrainien. De quoi bomber le torse en disant qu’ils font partie des « forces spéciales » de l’armée locale. Dans les faits, difficile d’en savoir plus sur la réalité de leur déploiement. D’après les soldats, ils effectueraient essentiellement des missions de « reconnaissance ».

Un des anciens militaires français, passé par le 13e bataillon de chasseurs alpins, se fait appeler « Charlemagne », une référence à une division de la Waffen-SS composée de volontaires français durant la Seconde Guerre mondiale. / Crédits : DR

Depuis son arrivée en Ukraine, « Charlemagne » s’est fait tatouer une croix gammée sur le torse et s’affiche avec le même symbole sur son uniforme. / Crédits : DR

Parmi ces recrues fraîchement engagées au service de la cause ukrainienne, certains sont d’ex-militaires ayant servi dans l’armée française, comme Ylian F. (1) passé par le 2e régiment étranger parachutiste (2e REP). D’autres sont des néonazis revendiqués comme « Malo », qui s’affiche avec l’emblème de la SS sur son casque.

Plusieurs cumulent les deux lignes sur leur CV. C’est le cas de celui qui se fait appeler « Charlemagne » (1), une référence au roi des Francs et empereur carolingien déjà usitée par l’unité de la Waffen-SS composée de volontaires français durant la Seconde Guerre mondiale. Passé par le 13e bataillon de chasseurs alpins, basé non loin de Chambéry, il s’est fait tatouer une croix gammée sur le pectoral depuis son arrivée en Ukraine à l’été 2025. C’est également le cas de « Roque » qui a servi au sein de la Légion étrangère et porte croix gammée et emblèmes SS sur son uniforme en Ukraine.

Sur les uniformes de plusieurs combattants, comme César Aujard, se trouvent parfois l'emblème de l'aigle du III Reich. Les volontaires d'extrême droite n'ayant changé que la croix gammée pour le trident de l'Ukraine. / Crédits : DR

Le volontaire français qui se fait appeler « Roque », qui a servi au sein de la Légion étrangère, porte croix gammée et emblèmes SS sur son uniforme en Ukraine. / Crédits : DR

Interrogé sur ces cas, le ministère des Armées s’est refusé à tout commentaire individuel et a simplement confirmé que ces derniers « ne servent plus au sein de l’armée française ».

Un ancien du GUD condamné

Autre profil que StreetPress a pu identifier : « Malo ». Il s’agit de Gwendal Cohin-Pourajaud, condamné pour sa participation aux violences commises lors du meeting d’Éric Zemmour en décembre 2021 à Villepinte (93). Âgé de 18 ans à l’époque, il avait porté des coups et jeté des chaises contre des militants de SOS Racisme venus dénoncer la xénophobie de celui qui était alors candidat à la présidentielle. Lors de la perquisition, les enquêteurs avaient trouvé chez lui un drapeau lié à l’extrême droite ukrainienne. Sa chambre d’ado était recouverte d’affiches du Front national, du groupe Génération identitaire et de l’organisation pétainiste Les Nationalistes.

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Devant les enquêteurs, il avait évoqué son souhait de rejoindre l’armée française et mentionné avoir pris rendez-vous avec un centre de recrutement. Sa mise en examen a contrecarré ses plans. Passé par la bande des Zouaves Paris puis le GUD, il a pris la direction de l’Ukraine à l’été 2025, justement pour rejoindre la « Légion pirates ». Contacté par StreetPress, il s’est déclaré « fier de défendre les intérêts du peuple ukrainien et de lutter contre le communisme qui sévit dans l’Est ».

Au cours de la perquisition au domicile de Gwendal Cohin-Pourajaud, les policiers ont découvert une chambre d’ado recouverte d’affiches du Front national et des pétainistes des Nationalistes. / Crédits : DR

Dans la chambre de Gwendal Cohin-Pourajaud, les murs étaient également recouverts d'un « drapeau de la deuxième division SS Das Reich », selon les enquêteurs, d'un drapeau français orné d’une croix celtique, d'un drapeau de GI et d'un drapeau confédéré. / Crédits : DR

La question du retour

Tous ces profils posent à terme la question d’un éventuel retour dans l’Hexagone, et de la menace qu’ils pourraient y représenter forts d’une expérience du maniement des armes et du combat. Interrogé, le ministère de l’Intérieur (2) confirme porter une « attention particulière » à ces individus « susceptibles […] de constituer une menace pour la sécurité intérieure ».

Plusieurs volontaires français engagés en Ukraine prennent la pose avec un drapeau marqué d’une croix gammée. / Crédits : DR

Dès mars 2022, soit un mois à peine après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par l’armée russe, Mediapart révélait les inquiétudes des autorités françaises à ce sujet et leur crainte d’un scénario semblable à celui engendré par la guerre en Syrie. À l’époque, les services de renseignement avaient dénombré d’ores et déjà 150 Français sur place, dont une trentaine de profils provenant de l’extrême droite radicale — ce que les services nomment « l’ultradroite ». En avril 2023, deux néonazis français avaient été interpellés à Paris à leur retour du front ukrainien, avec eux des chargeurs de fusil d’assaut et des optiques de visée classées « armes de guerre ». Après un bref séjour en prison, tous deux ont repris la direction de l’Ukraine et y seraient encore aujourd’hui.

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La relative proximité entre la France et l’Ukraine, de même que la liberté de circulation au sein de l’espace Schengen, offrent en effet la possibilité à certains de ces néonazis français d’opérer des allers-retours. Kenneth est ainsi rentré en France pour quelques mois entre la fin de l’année 2022 et le début de l’année 2023, puis s’est signalé en Pologne en novembre 2024 et novembre 2025 à l’occasion de la « Marche pour l’indépendance », un événement nationaliste de plus en plus à la mode auprès de l’extrême droite française. Quant à Gwendal Cohin-Pourajaud, StreetPress a eu la surprise de le voir en chef du service d’ordre d’un défilé annuel identitaire mi-janvier en plein Paris.

Les menaces envers la gauche française

À en croire ses publications sur les réseaux sociaux, Roque est également rentré temporairement en France pour se ressourcer non loin de Toulon en mai 2025. À peine deux mois plus tôt, depuis l’Ukraine, il a publié sur Instagram deux stories sur lesquelles il montre les cibles en carton de son entraînement de tir — ce qui n’est pas sans interroger les risques d’un potentiel retour en France. Sur l’une d’elles étaient inscrits les sigles du Parti communiste français, du Nouveau Front populaire et de La France insoumise. Sur l’autre, le nom de Clément Méric, militant antifasciste mort en 2013 à Paris sous les coups d’un militant d’extrême droite. Contacté par StreetPress, il a refusé de répondre à nos questions.

Le néonazi français « Roque » s'est entraîné au tir sur une cible marquée des acronymes du Parti communiste français, du Nouveau front populaire et de la France insoumise. / Crédits : DR

Des images qui rappellent celles révélées fin 2021 par StreetPress et Mediapart qui montraient des soutiens d’Éric Zemmour s’entraînant au tir sur des caricatures racistes de juifs, de noirs et de musulmans ou encore des élus LFI et/ou le président de la République. Et pour cause, avant d’aller combattre en Ukraine, le même Roque assistait en mars 2022 aux meetings d’Éric Zemmour à Toulon (83) et au Trocadéro.

La « Légion pirates » n’est pas le seul noyau dur de néonazis français en Ukraine. Quoique plus discrète, une autre bande se réclamant d’une « Légion des volontaires français » (LVF) y a également pris les armes. Un nom faisant écho à celle « contre le bolchevisme » levée durant la Seconde Guerre mondiale par les partis collaborationnistes à destination du front de l’Est. Dans sa version du XXIe siècle, la LVF compte dans ses rangs d’anciens militaires français qui continuent de porter un treillis aux couleurs de leur ancien employeur. À l’été 2025, c’est sûrement dans cette tenue qu’un membre du groupe a été tué au combat. Il répondait au pseudonyme de « Kapo » — le titre attribué aux hommes chargés de l’encadrement des prisonniers dans les camps de concentration nazis.

(1) Contacté, Ylian F. a confirmé avoir été militaire au 2e REP et indiqué avoir rejoint la « Légion pirates » pour son efficacité sur le terrain. De son côté, en réponse à nos questions, Charlemagne nous a fait parvenir une diatribe néonazie conclue par un « Sieg Heil ». Au sujet de son engagement au 13e BCA, il a évoqué des « informations erronées », malgré une confirmation du ministère des Armées. Kenneth a, pour sa part, refusé de répondre à nos questions.

(2) Interrogé par StreetPress sur le nombre de Français ayant rejoint l’Ukraine depuis l’invasion russe de 2022 et sur leurs motivations, le ministère de l’Intérieur ne nous a pas communiqué de chiffres et indique que « la majorité des profils concernés a rejoint le conflit pour des raisons personnelles. Il ne peut donc être tiré de corrélation entre l’engagement idéologique, notamment à l’ultradroite, et l’engagement dans les forces armées des deux camps ». Il mentionne cependant qu’un « petit nombre d’individus s’est effectivement rendu sur zone pour des raisons idéologiques afin de rejoindre des unités dont la réputation était celle de groupes de combat d’inspiration néonazie ».

Illustration de Une par Caroline Varon.