Cinq militants identitaires des Natifs et de Nouvelle Droite sont jugés ce 28 janvier pour le déploiement d’une banderole raciste à l’anniversaire des attentats du 13 novembre. Le dossier révèle leur stratégie pour se prévenir de la justice.
Place du Trocadéro, Paris (75) — Dans le froid du 11 novembre 2025, toute l’attention est concentrée sur l’est de la capitale, où se préparent les cérémonies d’hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015. C’est à l’autre bout de la ville, en face de la tour Eiffel, qu’une vingtaine de militants identitaires ont décidé d’organiser un énième coup de com’ raciste. Les Parisiens des Natifs, les Lillois de Nouvelle Droite et les Rouennais des Normaux — trois groupuscules héritiers de l’organisation dissoute en 2021 Génération identitaire — se rassemblent sur la place du Trocadéro au milieu des touristes confus. Sur une banderole rouge, des lettres blanches s’étalent :
« Bataclan : 10 ans plus tard, l’ennemi est toujours là. »
Une saillie islamophobe, dont sont coutumiers les membres de cette mouvance. Des fumigènes sont allumés pendant que le porte-parole des Natifs, Stanislas Tyl, harangue ses troupes au mégaphone. « Islam, hors d’Europe », scandent les zids. Certains identitaires portent des pancartes qualifiant les victimes des attentats de « visages de votre lâcheté ». Une des présentatrices de la station radio d’extrême droite Radio Courtoisie, très proche des groupuscules, papillonne dans la brume rouge des fumigènes, téléphone portable en main. Elle filme l’action qui dure quelques minutes. Une fois la séance photo terminée, les militants d’extrême droite se dispersent en direction du métro, aussi vite qu’ils sont arrivés. Les images seront postées deux jours plus tard, à la date anniversaire des attentats, comme si elles avaient été tournées le jour même.
Une semaine plus tard, le 18 novembre, des unités de police frappent à 6 heures à la porte de quatre militants identifiés sur les images publiées par les différents groupuscules sur les réseaux sociaux et sur les caméras de vidéosurveillance de la RATP. Plus tard dans la journée, deux autres identitaires sont convoqués à Paris depuis le nord de la France, et placés en garde à vue sur les coups de 16 heures. Stanislas Tyl, Martin Escard, Alexis Fondet, Alaric Py et Camille Bourdeaux désignent tous le même avocat (1), un régulier de la mouvance : Mathieu Sassi. Celui-ci est porte-parole d’une organisation identitaire et défend aussi, dans d’autres affaires, les néofascistes des Hussards Paris, le nouveau nom du Groupe union défense.
Des perquisitions qui ne révèlent rien
Pour se prévenir de nouvelles condamnations judiciaires, la venue dans les bureaux de la sûreté territoriale de Paris des militants ressemble à un dispositif très bien rodé. Parmi les cinq prévenus qui sont jugés ce mercredi 28 janvier se trouvent Martin Escard et Stanislas Tyl. Tous les trois ont été condamnés en septembre 2025 à diverses amendes à la suite du déploiement d’une banderole raciste contre la chanteuse Aya Nakamura. À l’époque déjà, des consignes très précises avaient été données : tous les militants présents avaient été convoqués à une formation en interne « anti-répression » d’urgence.
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« Pour les militants présents, nous vous demandons néanmoins de ne rien avoir de compromettant chez vous ou dans vos téléphones même si le risque de perquisition est très faible », avait à l’époque ordonné Antoine Gongora à ses militants. Consignes qu’il n’avait lui-même pas appliquées : c’est son téléphone portable qui avait fourni aux enquêteurs toute la matière pour leurs investigations.
Face au flot d’informations données par ce smartphone, ainsi qu’à une perquisition chez Martin Escard dans le cadre d’une autre enquête, les Natifs semblent avoir fait davantage attention pour cette affaire. Les perquisitions ne révèlent quasiment rien. Les appartements paraissent étrangement vides, à l’exception de quelques stickers, d’une affiche et d’un pochoir des Natifs chez Stanislas Tyl, et d’un drapeau du groupuscule chez Martin Escard. Côté téléphones portables, certains se présentent, sans comme Antoine Gongora, qui a l’air d’avoir retenu la leçon.
D’autres ont des téléphones vidés de tous réseaux sociaux, de photos, un journal d’appels et une messagerie inutilisée depuis janvier ou avril 2025. Quelques-uns comme la porte-parole de Nouvelle Droite, Camille Bourdeaux, se présentent avec un téléphone Nokia « à l’ancienne », bien éloigné du smartphone que la porte-parole de Nouvelle Droite semble utiliser dans son quotidien. Bref, le nettoyage a cette fois bien été effectué.
En garde à vue, tous gardent le silence, sauf quand leur avocat les questionne sur le ressenti quant à la « liberté d’expression » en France. Et tous de déclarer qu’il s’agit d’une « justice politique ». « Leur système préventif de protection a plutôt bien marché », acquiesce maître Noémie Gorin, avocate de l’association SOS Racisme. Elle enchaîne :
« Toute la lumière n’a pas pu être faite sur leur organisation, ils ont clairement pris des mesures dans ce but. »
« Sentiment de défiance des instances de la République »
Si SOS Racisme s’est porté partie civile dans ce dossier, comme c’était déjà le cas lors de « l’affaire Aya », c’est à cause des slogans scandés, mais aussi du sous-texte derrière la banderole. « L’ennemi toujours là » est une référence explicite à « l’ennemi de l’intérieur » — théorie d’une puissance « nuisible » infiltrée dans la société qu’il faudrait « traquer ». Utilisée notamment dans la montée du nazisme, en Allemagne ou sous le régime de Vichy, elle se développe en France depuis les années 2000 pour justifier un « arsenal sécuritaire » contre l’islamisme, le terrorisme ou encore l’immigration clandestine, comme le décrit le sociologue Mathieu Rigouste dans son essai « l’Ennemi intérieur » à La Découverte (2009). Clé de voûte en France de l’islamophobie depuis les attentats de 2015, c’est aussi une rhétorique particulièrement développée aux États-Unis, surtout depuis les attentats du 11 septembre 2001.
« On est face à un groupe de jeunes qui ont un sentiment de défiance totale des instances de la République, ce qu’on avait déjà ressenti dans le dossier Aya Nakamura. Des jeunes dont le militantisme haineux est devenu un hobby comme certains pratiquent le foot ou le rugby le week-end », explique maître Noémie Gorin. Selon elle, qui se base sur ce précédent dossier, leur refus de répondre aux policiers s’accompagne à l’audience d’une lecture de « discours pré-rédigés » en se comportant « comme s’ils avaient une impunité totale et absolue ».
Pourtant, c’est loin d’être le cas. Les cinq prévenus (1) ont tous déjà eu des déboires avec la justice, sans que les affaires aillent systématiquement jusqu’à une condamnation. Procédure de reconstitution de ligue dissoute pour Génération identitaire, banderole raciste, organisation de manifestations sans déclaration, dégradation de biens publics, occupation du siège de SOS Méditerranée à Marseille (13), opération « Defend Europe » dans les Alpes, destruction d’une expo de photos à Paris… La liste est longue. Tous, à l’exception d’Alexis Fondet, ont déjà exercé des fonctions de porte-parole dans leurs groupuscules respectifs. Ce 28 janvier, Stanislas Tyl comparait deux fois devant la justice française, dans des affaires différentes menées avec les Natifs : dans l’une, la banderole raciste ; dans l’autre, des tags anti-immigration apposés devant la cour d’assises de Paris en octobre 2025 lors du procès de la meurtrière de Lola Daviet.
(1) Mise à jour le 28/01 à 11h05 : Nous avions écrit que Antoine Gongora était un des prévenus jugés ce 28 janvier. Il n’a en réalité été qu’en garde à vue après avoir participé à l’action et n’est pas concerné par le procès. Il y a donc cinq prévenus et pas six comme indiqué précédemment.
Stanislas Tyl, Antoine Gongora et Martin Escard ont été condamnés en première instance pour la banderole anti-Aya Nakamura. Ils vont faire appel. Contactés via leur avocat, les cinq prévenus n’ont pas donné suite à nos sollicitations, tout comme Antoine Gongora.
Illustration de la Une par Mila Siroit.